LA RÉFORME ET LES INVASIONS
Dès le commencement du seizième siècle, toutes les nations semblaient travailler pour la grandeur de l’Europe l’Espagne doublait la terre par la découverte de Colomb; le Portugal franchissait le cap des Tempêtes , et préparait une nouvelle route au commerce européen ; Guttemberg donnait au monde tout un avenir; les postes commençaient à sillonner l’Europe, à accélérer les communications, et les grands états se consçlidaient intérieurement par les centralisations monarchiques. Tout ce qui surgissait de nouveau tournait au profit de la royauté. L’artillerie était une arme anti-féodale ; les nouvelles colonies multipliaient les ressources du trésor, et tous les rois étaient ivres de leur puissance inattendue.Maximilien songeait à s’em-
parer de Jérusalem ; Charles VIH rêvait la conquête de Constantinople, et Naples comme piedà-terre ; on ne pouvait pas évaluer l’ambition de l’Espagne ; en général le même désir dç domination qui agitait les princes d’Italie circulait dans toutes les cours de l’Europe.
Louis-le-More eut la pensée d’exploiter l’ambition de la France : il offrit Naples à Charles VIH pour s’emparer lui-même du duché de Milan , et pour acquérir une prépondérance sur tous les états italiens. Charles VIII passa les Alpes; sa marche fut un triomphe ; à Chieri il trouva des fêtes préparées pour l’accueillir ; à Pise il fut invoqué comme un libérateur contre Florence ; les Mcdicis allèrent à sa rencontre pour lui remettre plusieurs forteresses de la Toscane ; à Florence on lui paya vingt mille florins d’or, et on le proclama le père de la patrie. A peine fut-il entré sur les terres de la Romagne, que tous les barons se soulevèrent contre les liorgia ; le pape mendia une capitulation, et donna un fils en otage. A Naples la noblesse s’insurgea pour appeler les Français : un roi était mort de frayeur , l’autre abdiqua , et Charles VIII entra dans la capitale au milieu de l’enthousiasme d’une immense population. Mais ce triomphe fut court. Les Italiens comprirent leur faute: ils enveloppèrent l’armée française dans une ligue générale , et ce n’est qu’à force de valeur que Charles VDI put se
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frayer la voie de la retraite. Cependant la faiblesse de l’Italie était dévoilée. Louis XII renouvela
l’entreprise de sou prédécesseur ; sans s’aventurer aux extrémités de l'Italie, il s’empatp de la Ixwnbardie ; tous les princes de la Haute-Italie se jetèrent entre ses bras , et il se vit à l’abri des volte-faces qui avaient perdu son prédécesseur. Quelques années plus lard, l’Espagne s’associa à la France pour faire le partage de Naples ; l’entreprise était absurde , mais Naples devint une province étrangère. L’Allemagne intervint dans la ligue de Cambrai , où l’on menaça Venise du même sort que Naples et Milan. Les princes italiens étaient incorrigibles , Rome et Ferrare se réunirent aux trois puissances étrangères contre la république. Les troupes vénitiennes furent mises en déroute, Venise perdit en un jour toutes ses conquêtes de terre-ferme , et ce ne fut qu’en déployant toutes les ressources de son génie politique qu’elle réussit à conjurer l’orage et à rasseoir sa position au milieu des événemens inattendus qui bouleversaient la Péninsule. Les luttes de Cbarles-Quint et de François I" amenèrent d’autres changemens, effacèrent quelques petites républiques ; les princes italiens furent obligés de louvoyer entre les deux grands potentats , et Naples et Milan restèrent définitivement à l’Espagne.
L’invasion étrangère produisit une sensation
pénible et profonde dans toute l’Italie ; les peuples furent atterrés par toutes sortes de prodiges ; on vit des images sacrées, des statues qui suaient du sang , des armées aériennes qui passaient dans le ciel , les ombres des rois d’Aragon qui annonçaient la fin de leur race. Les princes italiens furent effrayés en voyant devant eux pour la première fois le spectacle des grandes monarchies; Louis-le-More en avait conçu les plus vives inquiétudes en assistant aux manœuvres de l’artillerie française. Pendant quelque temps on s’étourdit, on voulut profiter de ces alliances étrangères qu’on trouvait sous la main. Mais peu à peu on comprit la position de l’Italie, et la pensée de chasser les étrangers devint un des principes dominans de la politique italienne. Malheureusement les princes ne pouvaient pas sortir du cercle de leurs anciennes ressources : ils n’avaient ni ligues, ni confédérations, ni armées nationales. 11 fallut donc se borner à deux combinaisons : l’une, toute vénitienne, était de neutraliser les étrangers par les étrangers , et de les tenir en échec par leurs jalousies réciproques ; l’autre était le projet des papes qui voulaient chasser les étrangers par les étrangers. Évidemment ce plan était faux : on ne pouvait pas se servir de François I r comme d’un condottiere ; l’étranger victorieux devait nécessairement rester en Italie. Le plan de Venise fut donc celui qui prévalut dans
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les traditions politiques des cours italiennes, et l’on se borna toujours à ruser entre la France et l’Espagne dans le vague espoir d’un jour de délivrance.
La conquête étrangère est le fait qui donna un but et une passion à la logique impassible de Machiavel. L’invasion française avait été pour lui un trait de lumière. Il fut effrayé de la faiblesse des princes italiens, de l’inutilité de ces républiques excentriques, du brigandage militaire des condottieri. Il vit pour la première fois une nation pleine de princes , de villes , de gentilshommes , et cependant une par la royauté , et puissante par une armée nationale. Dès lors il voulut improviser en Italie la monarchie et l’armée de la France.- Ce prodige suivant lui devait se réaliser par la ruse et par la force. Son Prince développe tous les moyens politiques par lesquels un prince comme Borgia peut parvepir à la monarchie nationale ; son Art de la guerre est écrit dans l’espoir de susciter un futur conquérant italien qui subjugue tous les états de l’Italie et délivre le pays des étrangers : « Je soutiens , di- « sait-il , que celui de nos souverains qui le pre- « mier adoptera le système que je propose fera < incontestablement la loi à l’Italie. 11 en sera de t sa puissance comme de cille des Macédoniens « sous Philippe. Ce prince avait appris d’Épami- « nondas à former et discipliner une armée , et
t tandis que le reste de la Grèce languissait dans * l’oisiveté, occupée uniquement à entendre réci- « ter des comédies , il devint si puissant, grâce à c ses institutions militaires, qu’il fut en état d’asc servir la Grèce tout entière, et de laisser à son « fils les moyens de conquérir le monde. > Mais il était impossible d’enfanter une armée nationale par la force d’une démonstration géométrique ; il n’était guère plus possible de créer une monarchie française à coups de poignard. Venise, Naples et Milan auraient préféré l’Espagne à la domination de Rome ; les princes , qui en cela représentaient les peuples, auraient tout risqué comme Louis-le-More plutôt que de céder la moindre partie de leuis états ; et Machiavel qui avait trop de foi dans la puissance de la volonté , étouffait au milieu de ces avcuglemens politiques. Il en voulait au pape d’avoir fomenté les divisions italiennes ; il en voulait au Saint-Siège de ne pas être assez puissant pour soumettre toute l’Italie ; il accusait les princes italiens d’être sans suite , sans armes , sans grandeur (1). Ce n’est pas qu’il
(t) « Gredevano i nostri principi italiani prima che oglino assaggiassero i col pi delle oltremontane guerre •ch’a un principe bastasse sapere negli scriLti pensarc una caula râposta, scrivere una bel la lettera, mostrare ne’ detti e nette parole arguzia e prontezza , sapere tessere una fraude , ornarsi di gemme e d’oro , dormirc e mangiare con maggior splendore che gli altri , tenerc assai lascivie
fût grand patriote; peut-être aurait-il donné d’excellens conseils à Louis XII pour s'établir eu Italie ; mais il avait été aux affaires , il était haut placé par son génie , par son influence ; en un mot , il était éminemment Italien , et il se ressentait de toutes les passions de la politique et de la nationalité.
Cinquante ans après Machiavel , les politiques italiens n’ont plus assez de force pour reproduire l’idée de l’unité du pays. Boccalini n’en parle qu’en passant; Paruta et Sarpi acceptent la conquête comme un fait déjà consommé ; ils esquivent toujours la pensée d’une monarchie nationale r ils ne savent que trop, ces Vénitiens, que l’unité de l’Italie aurait été la mort de Venise. Ammirato la combat directement ; il ne voyait le bonheur des peuples que dans les municipes , dans les républiques divisées de la Grèce , dans
intorno , governarsi co’ sudditi avaramente e superbamente , marcirsi nell’ozio , dare i gradi délia milizia per grazia , disprezzare se alcuno avesse loro dimostro alcuna lodevolc via , volerc chc le parole loro fossero responsi di oracoli ; nè si accorge vano i meschini che si preparavano a esser preda di qualunque gli assaltava. Di qui nacquero poi uel 1494 i grandi spaventi , Je subite fughe , e le miracolose perdite , e cosi trc poienüssûm stati che erano in Italia sono stati più volte saceheggiati e guasti. Ma queUo cbe è peggio è che quelii che ci restano slanno nel medesirao errore e vivono nel medesimo disordine. » Art de la fnerre , lib. vu et panîm.
les villes de l’ancienne Italie , dans les républiques du moyen âge. Les ligues des anciens peuples d’Italie contre les Romains, de la Grèce contre Xerxès, la ligue lombarde et celle des républiques de la Toscane, voilà les faits où il allait prendre l’idée de la force politique , et par ce fédéralisme obstiné , il déchirait toutes les théories de Machiavel. Qu’était pour Ammirato l’unité italienne? C’était la conquête romaine , qui détruisait la prospérité de tous les peuples italiens, c’était la tyrannie de Néron; pour la renouveler, il fallait renouveler les massacres de la guerre sociale , il fallait mettre toute l’Italie à feu et à sang ; car les seigneurs de Venise , de Lombardie , de Rome , de Naples , se seraient ensevelis sous les ruines de leurs villes , comme les anciens peuples d’Italie , plutôt que de céder à une domination quelconque. D’ailleurs , comment réaliser cette conquête? Il fallait d’abord supprimer la papauté, le meilleur gouvernement italien , ensuite choisir une capitale ; le choix tombait nécessairement sur la ville d’un petit état , et il fallait de nouvelles dévastations pour soumettre les autres villes ; puis on n’avait plus qu’un roi et un point de résistance contre les étrangers. La capitale une fois soumise, c’en était fait de la nation. Voyez , au contraire , la Grèce , l’Italie ancienne , les républiques du moyen âge, et même l’Italie contemporaine : on
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s’y défend avec une opiniâtreté sans exemple; chacune de ces villes a ses chefs, ses armées, ses ressources; si elles ne contenaient que des gouverneurs ou des délégués , l’Italie aurait été perdue depuis long-temps (1). Malgré ses écarts ,
* (1 ) « Chi mi negherà che maggior numéro di fortezze non sia in Italia ridotta sotto diversi principi che non farebbe se fosse in potere d’un solo ! e per conseguente chi non dirà che Roma , Napoli , Firenze , Genova , Ferrara , Mantova ed altre simili città capi de’ principati , con più diligenza ed amore saranno difese avendo principi proprj che non essendovi i governatori di un principe?....: Non è regno o proviucia si grande che vinto il principe o signore di essa in un momento non fia vinta e corsa lutta quella provincia. Uove son molli capi se non si spengon tutti uno per uno non speri mai alcuno esser di quel paese pacifuo signore. Il re di Spagna vinto che ebbe don Antonio in un di si fece signore di tutto il Portugais. — Nell’antica Italia essendo stati in somma riputazione i Sanniti , i Latini , i Toscani , i Capùani, i Tarentini, ec., ogni cosa diventô snervata e quasi ridotta al niente divenuti che furono di Iei signori i Romani.... Ora chi è di si duro cuore a' tempi nostri che egli pâtisse di vedere in quattro anni distrutto Napoli , Roma e Veqezia , le quali non perô assomigfio a Taranto , a Capua , a Siracusa , per veder per mezzo di cosl dolorosa unione un sol principe regnare in Italia ? E a che fine? per veder un altra volta cospirare tutti i popoli italiani contro questo assoluto principe diventato superbo e mostruoso capo contro le proprie membra sue corne fecero i Picenli, i Mars! , i Pelligni , i Marruçcini , i Lucani , i Sanniti , tutti popoli d’Italia , prendendo le armi dopo questa tanto bra-
Ammiralo comprenait que la division était désormais la seule ressource de l’Italie ; qu’il était impossible d’y établir une monarchie , et qu’elle devait son reste d’indépendance à tous ces municipalismes qui luttaient également et contre l’uni te italienne et contre la domination étrangère.
La conquèteétrangère, entravée par les munici- , palismes, ne manifesta pas tout de suite ses conséquences; la littérature ne tenait pas aux sentimens nationaux; Charles-Quint et François 1" se disputaient les éloges de l’Arétin ; les poètes italiens n’adoraient que le luxe et la force , et les princes étrangers ou nationaux inspiraient toujours de belles périodes et des vers charmans. Mais la réforme religieuse agit sur les mœurs : elle comprima le génie italien , et lui fil subir réellement cette triste modernisation qui le détruisit. Rome était la capitale du monde catholique ; le clergé possédait un tiers des biens dans toute l’Europe; il tenait au pape par le double lien des élections et de la hiérarchie ; le pape était encore le maître
mata imione contro a' Romani chiamata da essi la gnerra sociale, per conto délia molto loro impetuosità l’anno délia città 663, la quale durata molti anni con odio incredibile da atnbe le parti, e da altri popoli d’Italia seguitata, quante uccisioni di generali , di eserciti , quante dcsolazioni di città e di paesi , quanta strage c incendio si fosse portata seco leggansene le istorie loro medesime. > Ajouiuto , Opuscules.
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de l’opinion publique , et il possédait un état dans tous les états. Cette vaste organisation du moyen âge luttait contre tous les besoins de l’époque ; l’ambition des rois et des princes de l’empire était gênée par le clergé ; les peuples du Nord commençaient à s’alarmer des scandales de Rome ; les nouvelles communications, la science, les découvertes agitaient tous les esprits , et on n’attendait qu’une occasion pour s’insurger. Ce fut la vente des indulgences qui provoqua la révolution. L’acte qui allait accomplir la matérialisation du catholicisme fut le point de départ pour constituer l’indépendance de la raison individuelle. En Italie , on crut qu’il ne s’agissait que d’une dispute de moines ; le pape condamna Luther : alors on examina l’autorité du pape ; on remonta de dente en doute jusqu’au faite du catholicisme ; on se fit un problème de chaque obstacle , et Luther repoussa toute la hiérarchie de l’église en se posant sêul devant Dieu et l’Évangile. Dès lors, Rome devint pour une moitié de l’Europe le siège d’une abominable corruption , et le pape fut considéré comme l’Antéchrist, qui avait faussé la religion afin de la tourner au profit du clergé. Les nonces apostoliques recommandèrent aux princes de la confédération de ne pas dégénérer de leurs ancêtre» , de renouveler les supplices de Jean Hus et de Jérôme de Prague ; mais les temps étaient changés, et
les princes profitèrent du soulèvétnent pour s’emparer des biens ecclésiastiques. Ainsi les intérêts marchaient avec les idées. Tous les grands théologiens se jetaient dans la révolution de Luther ; Zuingle, Calvin, OEcolampade et une foule de sectaires se trouvaient à la tête de quarante millions d’hommes. L’imprimerie dirigeait contre Rome sa puissance révolutionnaire. Les idées nouvelles fermentaient en Allemagne, en France, en Suisse, en Angleterre ; Charles-Quint semblait hésiter entre le pape et Luther. L’Italie n’était pas étrangèreaux convictions protestantes : toutes les âmes pieuses et scandalisées par le désordre de Rome s’alliaient au protestantisme allemand. La cour de Ferrare recevait plusieurs réformés ; et mèmeCalvin, à ce qu’on prétend. Bucer, dans ses lettres, se félicitait des nombreuses conversions de Modène et de Bologne. Dans cette dernière ville , Rangone était prêt à lever six mille hommes pour la communion évangélique dans le cas où il eût été nécessaire de déclarer la guerre au pape. A Florence , plusieurs savans adhéraient à la réforme. Les livres des protestans circulaient librement h Venise , à Trévise et à Vicence ; Naples donnait d’illustres prosélytes à la nouvelle religion. Les Vaudois des Calabres sentaient l’union intime de leurs croyances avec les doctrines de l’Allemagne , et s’efl'orçaicnt de profiter, en quelque manière, des prédications de Luther. La
Sicile , Sienne, patrie des Socins ; Pise , qui avait une église protestante; Manloue, qui prenait part par de vives discussions aux doctrines de l’Allemagne ; enfin Lucarno , Ghiavenna , et plusieurs autres villes entrèrent plus ou moins dans le mouvement de la réforme , favorisé par les correspondances des savans et par les invasions des armées allemandes.
Jamais les successeurs de Grégoire VII ne s’étaient trouvés au milieu d’une crise si vaste et si profonde ; ils étaient attaqués par toutes les puissances modernes ; il y avait des enthousiastes qui croyaient que le pape allait devenir un petit prince de la Romagne (1). Cependant jamais aucune puissance de (l’Europe ne déploya plus de ruse et de politique dans une pareille situation : c’était la première fois qu’il éclatait une révolution européenne, et pour la première fois les
(1) « Cristo il re dei re ha preso possesso délia Rezia e délia Svizzera , la Gerniania e sotto la sua potenza , egli ha regnato e regnerà di nuovo in Inghilterra , egli porta lo scettro sulla Danimarca e sullc Cimbriche nazioni , la Prussia è sua , la Polonia sta nel punto di sottometlerglisi , egli cammina a gran passi verso la Pannonia , la Moscovia gli è in vista , col suo divin capo fa segno alla Francia di se* guirlo ; l'Ualia , la nostra bella patria adopera tutte le sue forze per il noslro rinascimenlo , la Spagna adotterà prestamente le stesse misure , ec. » Lettre d'un émigré rapportée par Maccrie , Hat. du Prolest, en Italie .J
papes réalisaient une réaction européenne. Ils rallièrent toutes les croyances (lu Midi : l’empereur fut forcé de défendre le catholicisme pour lutter contre les nouvelles ambitions du nord de l’Allemagne. Dès lors les papes , tout humiliés qu’ils furent , se trouvèrent les alliés indispensables de l’empereur ; ils abdiquèrent aux prétentions guelfes, mais exploitèrent la nouvelle position du chef de la confédération. Le catholicisme n’avait pas de grands hommes à opposer aux théologiens delà réforme, mais il avait l’ancien moyen de la croisade ; il offrit donc aux princes les terres des protestans, aux peuples les indulgences de la croisade , et la guerre mit à une rude épreuve les forces des novateurs. On trouvait aussi dans le moyen âge un autre moyen , une espèce de croisade intérieure , l’inquisition ; les princes catholiques s’en emparèrent pour s’assurer lo pouvoir contre les frondeurs ; les papes, pour étouffer tou l germe de révolte dans le midi de l’Europe. Loyola avait rêvé une institution religieuse toute chevaleresque; l’Église lui donna une direction tout italienne, et les jésuites, malgré la critique du protestantisme, réussirent à maintenir l’influence pontificale dans toute l’aristocratie catholique. Enfin le siècle exigeait des réformes , et l’empereur les voulait. On réunit ce concile si craint par les papes , si désiré par les protestans , mais à Trente, dans une ville italienne, loin des dis-
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putes île la réforme. Ou y suppfîîna les abus qui auraient ruiné l’Église , mais on y organisa la guerre contre toute innovation. Ainsi , au dire de Sarpi , si la moitié de l’Europe parvint à se soustraire aux pontifes à force de guerres et de sacrifices, dans l'autre moitié , l’unité catholique se trouva consolidée et raffermie par ce même concile qui avait menacé de la détruire.
En Italie , les réactions catholiques furent horribles ; le protestantisme ne pouvait pas y tenir. Naples et Milan appartenaient à l’Espagne ; presque tous les autres états italiens étaient des fiefs de l’Église ou de l’empire ; Venise , p*r principe , était ennemie de toute innovation ; partout le peuple était heureux et enthousiaste des formes catholiques. Quand l’inquisition fut établie , Venise fit noyer ceux qui persistaient dans la confession de Luther ; les prisons de Rome ne suffirent pas à contenir les innovateurs; les Vaudois des Calabres furent massacrés , les protestans de Lucarno émigrèrent en masse ; dans toutes les villes d’Italie , on alluma des bûchers : Carnesecchi , Paleario, Bartocci , Fanetti , voilà les victimes les plus illustres de l’inquisition : Castelvetro, Ochino, Vergerio, ne purent se soustraire aux persécutions que par la fuite. Les deux Socins se réfugièrent à Genève, où ils fondèrent une nouvelle secte. Ce n’est pas tout , les réactions catholiques enveloppèrent la science et
l'art dans leurs proscriptions : Bruno, le grand panthéiste, fut brûlé à Rome en 1598; la littérature classique fut condamnée , il devint impossible de reproduire les magnifiques scandales de l’Arétin et du Boccace ; la moralité des réactionnaires supprima cette aveugle adoration de la forme matérielle, qui avait enfanté les plus beaux chefs-d’œuvre de la poésie italienne. La dévastation fut immense ; on ne se releva pas du coup ; mais il était nécessaire pour conserver à l’Italie sa dernière gloire , celle de rester à la tête du monde catholique.
L'Italie au seizième siècle était la première nation du monde : ses poètes , ses historiens , ses artistes étaient incomparables; Machiavel était le maître de tous les princes , le Tasse et l’Arioste étaient traduits dans toutes les langues de l’Europe. Si l’unité italienne avait pu se réaliser, l’Italie aurait pu prétendre à la monarchie universelle, et s’emparer des projets de Charles-Quint. Les Médicis , les Sforza , les Borgia , n’auraient pas manqué d’adresse , ni l’aristocratie italienne de persévérance et de courage. Quelle nation aurait pu aspirer aux découvertes maritimes mieux que l’Italie, qui trouvait l’Amérique et lui donnait un nom ? Les armes étaient en dehors de la société , mais elles ne manquaient pas à l’Italie , qui fournissait aux armées de l’empire trois cents capitaines : Pescara, qui pouvait aspi-
rer à un royaume , et Doria , qui rendait la liberté à une république. Si l’Italie avait pu partager les idées de la réforme, elle aurait devancé Luther ; elle avait les Socins , illustres précurseurs des libres penseurs du dix-septième siècle , et qui méritaient d’avoir Grotius et Leclerc parmi leurs adeptes. Plus on l’étudie , cette Italie du seizième siècle , plus on la trouve inépuisable dans la variété de ses grandeurs. Mais cette multiplicité de principes était inhérente à ses divisions , un principe excluait l’autre, il fallait bien décerner le triomphe à quelques uns d’entre eux, et alors il fallait exterminer 1® reste. Incapable de sortir par elle-même de sa crise , l’Italie invoqua l’Europe , et se trouva livrée à la force irrésistible des principes modernes.
La décadence italienne exprime le triomphe ' de la monarchie sur la principauté , et de la réforme sur le catholicisme. La chute de l’Italie était nécessaire aux progrès de l’Europe , qui ne pouvait pas s’arrêter par respect pour les arts , et à l’Italie elle-même, qui devait bien sortir une fois de ses désordres pour se rallier de loin à la marche des révolutions modernes.