‹ Vico et l'ItalieChapitre 21 sur 26 · LA SCIENCE DE LH1ST0IRE AU XIX* SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA SCIENCE DE LH1ST0IRE AU XIX* SIÈCLE

La Révolution française a réformé l’Europe , et a été suivie d’un renouvellement dans presque toutes les branches des connaissances humaines. Nous ne voulons ni exposer, ni discuter toutes les convictions sorties de ce mouvement immense , ce serait faire la plus difficile de toutes les histoires ; il nous suffira d’indiquer en quelques mots les différences les plus saillantes entre le dix-huitième et le dix-neuvième siècle pour revenir à notre sujet , c’est-à-dire à Vico et à l’Italie.

La théologie a trouvé de nouvelles forces en traversant la révolution française. Bonald est le protagoniste de la réaction théologique. Il divise les sociétés en constituées et non constituées ; les premières , pour lui , sont celles où il y a une

religion avec l’unité de Dieu , un pouvoir unique soumis h la religion , et les distinctions des castes ; il place parmi les secondes la démocratie et l’aristocratie. Le gouvernement fondé sur l’unité religieuse est le plus puissant ; c’est par la religion que les Juifs purent survivre à d’épouvantables malheurs qui auraient détruit tout autre peuple. I.a société égyptienne était fortement constituée par la distinction des castes et par la théocratie ; mais elle admettait la pluralité des dieux ; elle s’est divisée , et quand on l’a attaquée elle n’a pas pu résister à la conquête étrangère. Les Romains avalent une religion austère et un pouvoir unique ; ils se trouvèrent organisés pour la guerre et le despotisme ; ils ne durèrent qu’à la condition de combattre et de vaincre , et leur empire finit le jour où ils n’eurent plus d’ennemis. Les Grecs, sans distinction de castes, sans pouvoir unique , avec une religion corrompue , des dieux impies , des philosophes alliées , furent sans force , sans unité , sans stabilité , déchirés }«r les guerres et les démocraties ; ils furent vaincus par les Macédoniens , et plus lard par les Romains. Le moyen âge , pour Ronald , est l’idéal de la société : il y trouve l’unité romaine transformée dans les royautés modernes , l’unité juive constituée dans la papauté; l’égyi»tianisme , ou l’immobilité tles castes , dans l’élément féodal ou germanique. Depuis Luther, l’Eu-

rope ne fait que pervertir ses institutions ; die se livre à une critique qui va anéantir la religion et la société. Dans les états protestans, la réforme tourne au profit de l’aristocratie et de la démocratie; plus tard l’unité religieuse et politique se trouve ébranlée par les philosophies et par le républicanisme qui dissolvent les états catholiques où elle s’était abritée. Rien n’égale le mépris de Bouald pour la démocratie ; il ne la pardonne ni aux arts , ni aux vertus , ni aux philosophies de la Grèce ; on le dirait indigné de la prospérité des républiques ; il impute au libéralisme toutes les guerres modernes et tous les malheure de l’Europe. 11 ne conçoit la liberté que dans les castes et dans la théocratie ; hors de là , il ne trouve que la tyrannie du hasard , l’anarchie d’un peuple de souverains où il n’y a ni sujets ni gouvernemens , des volontés absurdes qui veulent s’arracher à la civilisation, retourner à l’état de nature pour recouvrer toute l’indépendance individuelle. Par cette vaste classification des états constitués et non constitués, Bonald mettait en présence deux époques, l’organique et la critique , et , en réhabilitant la mission de la papauté et l’organisation féodale, il arrachait toutes les questions sociales du point de vue individuel où les avait placées la critique du dixhuitième siècle. De Maistre , moins profond et plus entraînant, s’appuie sur cette loi de so-

lidarité et de responsabilité qui régit les peuples et les castes ; il est tour à tour sublime et paradoxal , suivant qu’il s’en sert pour considérer la civilisation moderne comme une vaste insurrection contre Dieu , ou pour expliquer le péché originel , la rédemption et les autres mystères du christianisme. Cependant , comme Bonald , il s’est toujours placé à un point de vue social ; il a toujours sacrifié l’individu à la masse ; il n’a jamais interrogé les intentions individuelles ; il les a condamnées ou sanctifiées comme solidaires de ce mouvement historique d’organisation ou de corruption qui se développe au sein des nations par la théocratie ou le criticisme. La Mennais a pris son point de départ dans l’opposition des sociétés constituées et non constituées , ou plutôt dans la lutte entre l’autorité religieuse et la révolte de la raison. Il a analysé la marche du criticisme moderne avec un talent admirable ; il a fait plus , il l’a justifiée, car il l’a trouvée logique. L’interprétation libre de Luther, suivant lui, conduisait au déisme y du déisme on devait passer au naturalisme , et la raison , poursuivant sa marche de négation en négation, devait aboutir à l’athéisme. Par un mouvement analogue , la société est passée de l’autorité religieuse au despotisme politique, puis elle s’est insurgée contre ce lien violent ; enfin, elle a proclamé la souveraineté de l’individu, et, arrivée à

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ce point, elle s’est trouvée impuissante à constituer un gouvernement légitime. Si on accepte la raison , il faut la suivre jusqu’au bout ; il n’y a pas moyen d’en arrêter la marche ; on doit donc opter entre l’autorité et la raison, l’indifférence est impossible ; il faut ou revenir à la papauté, ou marcher à l’anarchie et à la dissolution de la société.En général l’école théologique a été puissante comme critique de l’individualisme du dix-huitième siècle ; elle a ramené les idées au point de vue d’une organisation sociale, mais elle a méconnu le prodigieux travail de civilisation qui s’était fait par le commerce européen , et ce n’est quê par les dernièresjprotestationsdeLa Meimais qu’elle s’est dégagée de l’immense anachronisme où elle se laissait entraîner par les souvenirs de la papauté. Au reste, elle a donné la religion comme un postulat , et n’a pas même essayé de la rétablir dogmatiquement contre les sarcasmes de l’école voltairienne.

Saint-Simon a voulu sortir du mouvement critique .du dix-huitième siècle par une réorganisation complète de la société ; il reprochait aux socialistes de n’avoir donné que des systèmes d’attaque, de s’être bornés à la destruction de la féodalité ; pour lui , la révolution , faute de direction , s’était reconstruite dans une nouvelle aristocratie. A son tour, l’économie politique s’est bornée à la critique ; elle a demandé la liberté

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du commerce, l'inaction du gouvernement ; mais elle a laissé l’industrie sans direction , et le pouvoir entre les mains des oisifs. Ainsi nous sommes toujours sous l’empire de la conquête ; la société est organisée au profit des propriétaires , ce sont eux qui font les lois , qui dirigent les nations ; l’industrie, les capacités, toutes les classes, toutes les forces productivessont exclues du gouvernement; les instrumens de l’industrie, les terres se transmettent par le hasard de l’hérédité, circulent toujours dans la caste des propriétaires, et l’ouvrier se trouve serf dans l’atelier comme il l’était jadis sur la glèbe. Il en résulte d’horribles souffrances. La libre concurrença, en consacrant l’individualisme , livre an hasard les trois opérations de l’industrie , et ne sait pas prévenir ces crises commerciales qui jettent dans la misère des populations d’ouvriers. D’un côté , l’on voit les terres, les capitaux, les machines entre les mains d’hommes qui ne savent pas s’en servir; de l’autre , on voit le génie , la capacité sans moyens pour s’activer , et , par ce déplacement, toute la production industrielle est paralysée. La science morcelée par la division du travail ne doit ses améliorations qu’aux efforts individuels, et ses applications à l’industrie qu’à l'avidité de quelques capitalistes. La poésie et les beaux-arts trahissent les souffrances intérieures de la société ; divisés de tout sentiment social , réduits

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à n’être plus qu’un simple amusement , Us ne s’inspirent que pour faire de la satire; de l’égoïsme , ou pour plaindre une civilisation qui s’écroule. Saint-Simon s’annonçait comme le Messie de la nouvelle religion ; il voulait tirer la société de la crise où elle se trouve depuis trois siècles ; l’abolition de l’hérédité , par conséquent la suppression de la famille; l’association universelle de tous les hommes ; une banque qui absorbe toutes les propriétés ; une papauté industrielle qui préside à l’éducation et distribue les instrumens du travail en proportion des capacités, voilà les élémens de la révolution sainl-simonienne , qui. voulait remplacer les castes par l’association universelle, et substituer l’exploitation de la nature par l’homme à l’exploitation 8e l’homme par l’homme. — 11 ne s’agit pas de quelques réformes, mais d’une nouvelle civilisation ; il ne s’agit pas d’une révolution politique, mais de créer une nouvelle époque. C’est pourquoi Saint-Simon examine toute l’histoire au point de vue de son utopie ; par conséquent il la divise en deux grandes périodes : la première embrasse le polythéisme qui a fondé la société ancienne ; la seconde comprend le christianisme qui a organisé la société féodale du moyen âge. Deux crises vastes , profondes et tout-à-fait analogues ont détruit ces deux profondes organisations. Depuis l’apparition des philosophes jusqu’à l’établissement du

christianisme , on voit que la société païenne ne fait que se dissoudre ; depuis Luther jusqu’à nos jours , le mouvement critique travaille à la destruction de la société catholico-féodale du moyen âge. 11 y a donc des époques critiques et des époques organiques dans l’histoire ; le genre humain n’avance que par ces organisations et par ces dé- ' molitions successives qui rendent possibles d’autres organisations. Dans le polythéisme et dans la société du moyen âge , tout est dirigé par une stricte unité d’intérêts , d’idées, de sympathies et. d’institutions; la poésie et la religion, les principes et les passions s’y trouvent réunis dans tous les événemens ; l’individu y est continuellement absorbé par la masse. La troisième époque annoncée par Saint-Simon devait reproduire les mêmes phénomènes, la même unité dans 4e dernier cycle de l’histoire ; car elle devait réaliser l’âge d’or, et arrêter la marche de la civilisation dans un état de bonheur stationnaire et définitif. Quel est le travail social qui s’est opéré à travers cette double période de la civilisation païenne et chrétienne? La société débute par la guerre de toutes les familles contre toutes les familles ; peu à peu toutes les familles s’unissent, et la guerre est repoussée hors des murs de la cité ; puis les villes se rallient , et on repousse la guerre jusqu’aux confins des états; enfin, quand la civilisation s’appuie sur les paisibles habitudes de l’in-

dustrie , la guerre n’est plus que le métier de quelques individus. La guerre impose la domination de la force ; d’abord dans sa brutalité elle , massacre les vaincus; ensuite elle les épargne pour en faire des esclaves ; à une époque moins dure, la victoire ne fait qu’organiser la conquête dans le féodalisme ; plus tard les gouvérnemens ne déplacent plus les nations , et nefontqü’aggréger des provinces et des colonies à une capitale. Ainsi , la guerre , la force et l’esclavage disparaissent peu à peu de la société ; au contraire , l’association , l’industrie , l’intelligence , se développent par une suite de termes toujours croissans.L’assoeiation bornée à la famille du sauvage s’étend plus tard à la cité ; puis elle dépasse les murs de la ville pour s’étendre à la nation ; puis elle franchit les bornes de la nation quand le commerce unit plusieurs états dans les liens d’une seule civilisation. L’industrie est d’abord confiée à des esclaves qui travaillent pour un maître; le serf du moyen âge ne rend à son maître plus qu’une partie de ses produits ; cette partie diminue toujours , et à présent elle est réduite au bail desfermierselàl’intérêt des capitaux. Plusl’associalion s’agrandit et se développe , plus l’intelligence s’élève dans la hiérarchie sociale ; sous le règne de la force brutale elle est esclave; au moyen âge elle domine dans le clergé catholique : l’association saint-simonienne lui soumet tout ,

les biens et les personnes , l’éducation et l’industrie. — Comme Yico, Saint-Simon a examiné les progrès de l’égalité et de l’association parmi les hommes; il a distingué les deux époques d’organisation et de dissolution des sociétés ; il a prétendu élever l’histoire au rang de science : mais là s’arrêtent les analogies entre ces deux grands socialistes. Toute la science historique de Saint- Simon est fondée sur la différence entre le polythéisme et le christianisme ; il a vu le progrès entre le mouvement critique de la civilisation ancienne et celui de l’Europe moderne ; il a fondé ses théories sur la nouvelle science de l’économie politique, sur l’expérience d’une révolution ; ce sont des choses qui dépassent le cercle systématique où tourne l’histoire idéale, étemelle de Vico.

La philosophie , au dix-huitième siècle , ne faisait qu’effleurer l’histoire; au dix-neuvième l’ontologie allemande enveloppe toute l’histoire dans ses formules. Fichte considère l’univers comme existant dans le moi ; le non-moi , pour lui , est une hypothèse ; l’apparition de l’univers sort du choc entre le moi et le non-moi ; la liberté est l’activité du moi ; la morale est la conscience du moi. La destinée de l’homme est une énigme , si l’on ne fait qu’interroger le spectacle de la nature ; mais quand on contemple l’histoire , on la comprend ; c’est dans l’histoire qu’elle se réalise

par la lutte de la liberté contre la nécessité , et par le triomphe progressif de la morale et du droit. A ce point de vue , l’histoire se divise en deux périodes , celle où l’homme n’a pas encore établi ses relations avec ses semblables d’après les prescriptions de la raison , et celle où il aura établi ses relations en toute liberté avec la conscience de tout ce qu’il fera. L’humanité commence par la domination de l’instinct sur la raison et par l’âge de l’innocence ; elle passe sous la domination d’une autorité extérieure, exigeant une croyance aveugle et une obéissance sans limites ; ensuite l’autorité est attaquée par les manifestations de la raison la critique conduit à l’indifférence à l’égard de toute vérité générale. Plus lard la raison parvient à se savoir, la vérité se fait connaître et commence la perfection à laquelle l’humanité doit arriver. Fichte laisse en doute si la civilisation doit son origine à un mouvement spontané de l’humanité ou à une révélation positive ; mais il prédit un jour où le mal ne. sera plus sur la terre , et où le souvenir même en sera effacé de l’intelligence.

■Schelling A transporté devant l’ahsolu objectif le postulat inadmissible que Fichte demandait pour activer le moi : en conciliant au sein de l’absolu la réalité et l’idéalité , il a supposé un fait primitif , inexplicable , au moyen duquel ces deux puissances se développent et parcourent

chacune à leur tour une série de transformations et d’évolutions. La nature est la manifesta^ tion de la réalité ; l’humanité, celle de l’idéalité. La nature est le résultat d’une lutte entre l’absolu et une négation qui s’oppose à chacun de ses mouvemeus ; de là la dualité qu’on rencontre dans les puissances élémentaires de la nature , dans l’électricité , dans le magnétisme , dans la chaleur, dans la lumière ; delà aussi l’opposition des sexeset la duplicité des organes d^ns le règne animal , etc. L’histoire est le théâtre où se développent les puissances de l’idéalité ; il y a aussi daus l’histoire une dualité entre la liberté et la nécessité , entre les hasards de la volonté individuelle et l’inflexible nécessité des lois physiques ; mais cette dualité se résout en Dieu, qui opère la synthèse de la nécessité et de la liberté , et réalise cette loi de la perfectibilité humaine qui n’est qu’une manifestation progressive de l’absolu dans l’histoire. Schelling, comine Fichte, va droit de la philosophie à l’humanité : pour lui , l’état n’est pas une convention arbitraire stipulée entre plusieurs individus , mais la mise en jeu de tous les instincts de l’homme , l’œuvre de la raison qui s’éveille dans l’humanité : l’art , pour Schelling, n’est pas non plus la création arbitraire de quelques individus , mais une révélation continuelle de Dieu dans l’esprit humain. Quand on contemple l’histoire, on y voit le règne

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du hasard ou de la liberté individuelle, une fatalité inéluctable ou la nécessité absolue, une providence qui se révèle par l'optimisme de l’histoire. Ce sont trois modes, trois faces d’une même puissance , car la fatalité n’est qu’une détermination de l’absolu ; les hasards des volontés humaines se concilient au sein de l’objectif universel de toutes les intelligences , et la Providence domine la dualité de la fatalité et du hasard- D’après cette triple détermination de l’absolu , l’histoire se divise dans les trois périodes de la fatalité , de la nature et de la providence. * Dans la première période , le principe dominant se montre comme un pouvoir aveugle , inflexible , impitoyable : dans la langue des hommes, c’est le destin , la fatalité. On pourrait encore nommer tragique cette époque do l’histoire. Pendant sa durée, les merveilles de la civilisation primitive ont été brisées ; alors se sont écroulés ces immenses royaumes dont il reste à peine quelques débris pour en attester la grandeur. Dans la seconde période , apparaît la nature : sous l’empire de cette loi , la liberté , la volonté les plus illuminées sont tenues de concourir à l’accomplissement des plans , des desseins de la nature : une sorte de nécessité mécanique s’introduit dans le domaine de l’histoire. Cette époque semble commencer à l’origine de la république romaine. Dès lors, en effet, la volonté humaine

se manifeste dans le monde extérieur par la conquête et la domination ; alors tous les peuples de la terre liés ensemble se trouvent en contact les uns avec les autres ; les lois , les mœurs , les sciences , jusque là propriétés exclusives de tels ou tels peuples , appartiennent à tous. Or, c’est ce qu’on peut regarder comme l’accomplissement des lois de la nature ; car la nature tend toujours à établir entre les hommes un lien commun. Dans la troisième période se manifeste la Providence. Alors les œuvres du destin et de la nature reçoivent un caractère nouveau , se montrent à nous comme œuvres providentielles. Les deux époques précédentes n’étaient , en effet , qu’une «orte de préparation à l’action de la Providence , une sorte d’aurore précédant le grand jour providentiel qui doit luire sur le monde. Quant à la venue de cette troisième époque, nul d’entre nous ne peut dire quand elle arrivera.... Ce sera la fusion de tous les peuples en un peuple , de tous les états en un seul état, où l’on ne connaîtra d’autre règle, d’autre loi, que ce qui est bon, juste et légitime , où le droit régnera sur le trône (1).»

Hegel a réuni dans le même système l’idéalisme subjectif de Fichte et l’idéalisme objectif

(1)( Histoire de la Philosophie allemande depuis Leibnitz jutqu-fi nos jours, par M. de Barchou Penhoën.

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de Schelling ; il fait rentrer dans l’idée toutes les notions de la logique et toutes les images de la nature ; l’idée est donc le point central où toutes les existences sont à l’état de possibilité. Le système de Hegel tire toute son originalité de la profonde identification de la pensée et de la réalité. Il se développe par triades dans les trois règnes de la logique, de la nature et de l’esprit. \æ premier terme de la triade est toujours l’idée qui se pose ; dans le second terme , elle s’oppose à elle-même , car elle rencontre le néant ; l’infini rencontre une négation. Dans le troisième terme , l’idée rentre en elle-même , et se connaît. Pour Hegel , l’histoire est l’objectivation de l’idée ; elle est une et variée, parce qu’elle est composée de vérité et d’erreur ; elle est progressive , parce qu’elle exprime le triomphe continu de la vérité qui se dégage de Terreur. L’histoire se développe par trois périodes : l’Orient, l’antiquité et l’Europe moderne représentent trois initiations sociales; les peuples qui ont exercé une grande influence sur le genre humain ont exprimé tour à tour une manifestation de l’idée» La religion a parcouru trois âges : d’abord elle a animé la matière et a proclamé le culte de la nature ; ensuite on a saisi l’esprit tout en l’adorant sous des images matérielles > ce fut là le grand travail de la religion des Indous , des Perses et des Égyptiens. La religion juive à son tour a dé-

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gagé l’individualité intellectuelle des religions précédentes ; le christianisme l’a développée en s’approchant de la vérité par ses dogmes de la Trinité et de l’Incarnation. La philosophie est la dernière manifestation de l’idée qui arrive à la connaissance d’elle-même après avoir traversé toutes les formes de la famille, de l’étal, de l’histoire , de l’art et de la religion. La philosophie est donc le résumé définitif de toutes les manifestations de l’esprit, de toutes les différentes élaborations de la pensée humaine. — On a attribué à Vico plusieurs idées historiques de l’école allemande. Vico a trouvé dans chaque époque de l’histoire barbare le microcosme de l’humanité complètement développée ; il a dit que l’histoire ne faisait que ramener l’homme à la connaissance de soi-même ; il a démontré aussi que l’histoire n’est que la réalisation progressive du droit et de l’humanité. L’histoire idéale de Vico commence en Dieu , circule en Dieu , et retourne en Dieu ; et cela répond en quelque manière aux évolutions du moi , à la manifestation de l’absolu , à l’objectivation de l’idée ; il y a dans l’histoire idéale de Vico une combinaison de la réalité et de l’idéalité de l’esprit et de la matière ; la matière commence par y représenter l’esprit , et l’esprit par y dompter la matière ; cela répond assez bien à la réalité et à l’idéalité des philosophes allemands ; il ne manque à l’exactitude du

parallélisme ni la fatalité , le hasard et la providence considérés comme une triple apparence de la même force ; ni l’égoïsme , les écarts , la division des volontés individuelles qui obéissent, à leur insu à une synthèse divine qui se réalise à chaque mouvement de l’histoire. Voilà les rapports entre Vico et l’école allemande : ce sont ceux qui le rallient aux monades , à l’harmonie préétablie, et à l’optimisme de Leibnitz. Au reste, les systèmes allemands sortent des formules ontologiques' qui supposent la critique de Kant ; l’histoire de Vico est une mécanique matérialiste qui dégage de la sensibilité ( certum ) les idées platoniques (verum). Les systèmes allemands reconnaissent la mission du christianisme et les antécédens de l’Orient ; celui de Vico est exclusivement romain. La science des philosophes allemands se fonde sur la différence des civilisations qui se sont succédé , sur les diverses missions des peuples qui ont prédominé dans l’histoire ; la science historique de Vico se fonde sur l’identification de tous les peuples , de toutes les histoires, de toutes les civilisations. Il combat avec acharnement précisément ces transmissions, ces influences , ces régénérations progressives de l’humanité qui constituent la force des systèmes de Fichte , de Sehelling et de Hegel ; pour lui , toutes les nations qui se sont succédé ou qui se succéderont sur la lace de la terre n’ont eu et

n’auront d’autre mission que celle de réaliser l’histoire idéale, éternelle, qui commence par la domination du père , et finit par les dominations impériales.

L’école française est entrée dans le mouvement historique avec la philosophie de M. Cousin : l’éclectisme est naturellement historique ; mais la philosophie de M. Cousin a cela de propre , qu’elle élève l’histoire de la philosophie à l’état de science , et qu’elle tire de l’histoire la conciliation finale de toutes les philosophies. L’unité , le multiple et le rapport, voilà les trois termes avec lesquels s’explique le développement progressif de la nature , de l’homme et de l’histoire ; quant à celle-ci , elle se développe à son tour par la succession des trois termes. L’unité ou l’infini se réalise dans l’Orient ; le fini ou le multiple , dans la Grèce ; le rapport , dans le monde moderne. Chacun de ces trois élémens se choisit sa terre, son peuple, ses hommes prédestinés pour se réaliser dans l’humanité. Le lieu est le premier élément qui décide de la nature d’une civilisation. Supposez de vastes continens , des déserts infranchissables, la difficulté des communications; en un mot, supposez l’Orient: cette terre devait être le théâtre des civilisations stationnaires , des grandes conceptions de l’infini. Dans une terre entrecoupée par des golfes, par des mers intérieures , sillonnée par des fleu-

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ves , en Grèce, la civilisation devait s’agiter dans le commerce , et développer les formes extérieures , le fini dans toute sa variété. L’Europe moderne , placée au milieu des continens , communiquant avec l’Amérique et l’Asie , est à son tour le théâtre d’une troisième civilisation où se fondent les deux termes qui ont enfanté la Grèce et l’Orient. Chaque peuple doit accomplir une mission , et réaliser l’idée qu’il représente : la guerre et le commerce sont les deux moyens par lesquels les idées se propagent ; ôtez le commerce et la guerre , ce serait arrêter le mouvement , interrompre les communications ; il n’y aurait plus qu’une idée , qu’une époque sur la terre : ainsi il faut amnistier la conquête ; la victoire ne peut appartenir qu’à la meilleure des causes. Si les peuples représentent les idées , ce sont les grands hommes qui représentent les peuples : le grand homme n’est point une créature arbitraire qui puisse être ou n’être pas ; il est l’expression d’une époqug ; il est un système qui se fait homme : le génie résulte d’une combinaison de la généralité et de l’individualité ; il n’est grand qu’à condition d’exprimer la généralité d’un peuple ; il n’est supérieur à la masse que par son individualité. Ainsi , la lutte entre les grands hommes résume la lutte des idées ; la victoire ne peut appartenir qu’à la plus grande , et la gloire ne peut pas être l’ouvrage du hasard. — C’est à M. Cou-

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