‹ Vico et l'ItalieChapitre 22 sur 26 · SI · texte numérisé non relu

SI

sin que Vico doit en grande partie sa gloire posthume : cependant il n’est pas possible d’établir une comparaison entre les deux systèmes. M. Cousin a justement signalé le génie avec lequel Vico a décrit la seconde époque du monde gréco-romain : Vico avait prévenu M. Cousin sur la nécessité de fonder l’histoire sur les lois de l’esprit hnrnain pour l’éjever à l’état do science. Toutes les différences entre Vico et les écoles allemandes se reproduisent entre Vico et M. Cousin ; et plus, la partie la plus brillante des travaux de l’au-» teur français, Y Histoire de la Philosophie, est un deséléinens historiques les plus méconnus par le philosophe de Naples. - Dans tous les systèmes que nous venons d’indiquer, l’histoire est devenue une science ; elle n’est plus une simple explication accessoire qui rattache la civilisation à l’état de nature et à l’homme individuel; elle renferme les lois qui président à la génération des idées et des institutions. C’est à la nouvelle activité des masses qu’elle doit ce développement. Le uogmô de la souveraineté du peuple a révéléVvec une force nouvelle l’ancienne égalité chrétienne, et par contre-coup il a mis en évidence toutes les castes sur lesquelles s’étaient successivement échelonnées les sociétés anciennes et modernes. Par conséquent la science a médité précisément ces différences profondément méconnues par Ma*

(il

cbiavel et Vieo ; elle ne s’est plus arrêtée à ces phénomènes extérieurs qui se reproduisent à de grands intervalles dans l’histoire, à la surface des principes tout-à-fail opposés : tout en acceptant les lois générales qui régissent les aristocraties de Sparte , de Rome et de Venise , elle a sondé celte immense élaboration de la société qui s’est faite dans la profondeur des castes. la propagande révolutionnaire a montré avec une évidence toute nouvelle ce que c’était que la force des principes dans l’histoire ; elle a donné pour ainsi dire le mouvement et la vie h ces tableaux de civilisation qui restent immobiles et stationnaires dans le grand ouvrage de Montesquieu. En expliquant l’histoire par principes, on a naturellement supprimé ces théories qui considèrent les révolutions religieuses comme des folies contagieuses, et les cultes comme la création du hasard ou de la ruse.

* Dans toutes les branches des sciences morales on a abandonné le point de vue critique individuel, pour se porter au point de vue organique et social. Par conséquent, on a écarté toute opposition entre l’état de nature et l’étal de civilisation; oh a replacé l’histoire dans son lit, où elle coule du consentement des peuples. Par une révolution analogue , on a substitué partout des facultés actives , ou du moins une sensibilité active, aux facultés passives qui livraient l'homme

et la société aux hasards de la nature extérieure; Helvétius expliquait le génie par une rencontre heureuse de plusieurs combinaisons utiles ; pour lui , le génie était le produit d’un double hasard, d’une coïncidence fortuite , de quelque circonstance qui le faisait naître , et d’une coïncidence accidentelle de volontés qui le trouvaient utile. Au contraire , Gall transforme le génie en un instinct; il l’a sculpté sur le cerveau de l’homme : de sorteque le génie, pour Gall , lient à l’humanité par la double fatalité de l’instinct irrésistible qui l’active , et des instincts correspondans chez les autres hommes qui désirent passionnément ce que le génie seul peut produire.

Ainsi , par une simultanéité étonnante , toutes les théories tiennent à expliquer l’activité des masses ; presque toutes les sciences se rattachent du moins indirectement aux traditions et à l’histoire. Gall et de Maistre , ces deux extrêmes de deux opinions opposées , se réunissent pour expliquer chacun à sa manière la solidarité {Je tout mouvement historique qui se développe au sein des nations'. Ceux parmi les jurisconsultes qui s’opposent à la rédaction des codes invoquent l’histoire, parce qu’ils se méfient des efforts de la raison individuelle ; ils craignent qu’elle ne soit pas assez populaire , qu’elle ne tyrannise ce droit qui sort des mœurs , et quelle ne fasse avorter cette jurisprudence qui se réalisera dans le cours

DigilizecTBy Goôgl

des siècles. L’histoire proprement dite n’est plus prédorninée par l’art politique ; elle n’est plus exclusivement préoccupée du talent individuel de ceux qui gouvernent ; elle reconnaît en eux les représentai d’une cause, d’un parti , d’un principe qui se développe dans la société. Il est aisé de voir que les chefs-d’œuvre de Gibbon, de Robertson et de Hume appartiennent à l’école de Montesquieu et de Voltaire; Gibbon, grâce à ses antipathies religieuses, a trouvé le secretde rester stationnaire en décrivant le mouvement le plus grand, le plus uniforme de la société ancienne. Les grands historiens ont étudié le progrès dans la révolution ; M. Guizot a avancé cette immense élaboration sociale par laquelle les élémens de la civilisation moderne se dégagent peu à peu del’ancienne. M. A. Thierry a fait la généalogie de la révolution française tout en écrivant l’histoire de la conquête normande. L’ouvrage de Ranke est l’histoire d’une contre-révolution catholique. !ty. Thiers et M. Mignet ont dévoilé la logique de la révolution française qui se présentait avec les apparences du plus grand désordre. La littérature à son tour est devenue historique, parce que le romantisme est essentiellement populaire. La critique littéraire a réhabilité l’ancienne poésie nationale de l'Espagne et de l’Angleterre , étouffée par la réaction classique du siècle de Louis XIV. On a cherché de tous côtés

ktl

ces chants populaires si dédaignés par le purisme des littérateurs des deux siècles précédent , et l’étude de l’antiquité a subi l’influence des révolutions modernes quand Wollï a trouvé que 17liade était le romancero des anciens peuples de la Grèce. On conçoit que l’archéologie ait dû profiler des lumières nouvelles de l’histoire. La symbolique s’est agrandie en suivant^ vec connaissance de cause les vicissitudes de la civilisation ; l’étudedes monumens anciens s’est éclairée des nouvelles intuitions ajoutées à la critique moderne. 11 nous suflira de citer Niebuhr. De même que Vico , ' il a regardé l’histoire de Tile-Livf; comme un vaste assemblage de traditions populaires ; il a voulu déterrer l’histoire de Rome de ces mythes à demi effacés dans la prose de ce grand écrivain. On doit supposer que Niebuhr a lu Vico ; en effet , les réminiscences de la Science nouvelle nous poursuivent à chaque chapitre de son histoire romaine. D’ailleurs le disciple de Wolf, le savant qui savait si bien fouiller dans les bibliothèques italiennes, pouvait-il ignorer la Science nouvelle ou le Droit universel, déjà pillé par Duni? 11 n’y a que cet élément d’induction populaire systématisé par les immenses rapprochemens de l’Allemand qui puisse le placer à une grande distance de Vico dans les conjectures les plus ressemblantes. Quand on étudie avec Niebuhr ce chant populaire de Romulus et de Ré-

mus , et que l’on y démêle les deux villes qui se sont confondues en laissant leur double sillon dans les traditions et l’histoire de Rome , on sort du cercle habituel des idées de Vieo ; on cesse de rapprocher sèchement les mythes de la Grèce de l’érudition romaine ; mais l’on se sent au milieu d’un synchronisme idéal fondé sur l’expérience d’un grandnombrede traditions nationales. Rome commence par n’être qu’une ville d’asile bâtie par Romulus; la tradition dit que les premiers Romains étaient des brigands, des serfs, des transfuges : d’après Niebuhr, Rome surgit avec l’aristocratie des patriciens ; ce'ux-ei prennent sous leur patronage tous les étrangers qui se réfugient à Rome , et la ville grandit par cette continuelle agglomération de transfuges qui deviennent des cliens (et non pas des plébéiens). La tradition populaire a transporté à l’origine de la ville le fait qui l’a agrandie; elle a dit dans sa rude brièveté que Rome naquit sur l’asile que Romulus avait ouvert aux brigands. Ici on est bien loin de la Science nouvelle , où le client est une espèce d’homme sauvage et poltron qui va se soumettre à un autre homme. Rome est parsemée de monumens étrusques; la tradition les attribue à Tarquin l’Ancien; mais la vie d’un homme ne suffirait pas pour élever des constructions si gigantesques. Niebuhr suppose que la domination des Étrusques a passé sur Rome, et l’a parsemée

U'oU

de ces d'œuvres colossales qui sont restées debout dans la Rouie des Césars. Ici Vico encore aurait cru à la sagesse philosophique des aucieus romains ou à toute autre chose plutôt que d’imagiuer le fait d’une longue domination étrangère résumée dans la vie symbolique d’un roi. Les conjectures de Vico sur l’histoire de Rome sont d’une profondeur imposante ; il étonne toujours par la manière dont il décompose les événemeus , dout il déplace les révolutions , les lois , les idées; mais il ne voit ni luttes nationales , ni émigrations, ni conquêtes ; il ne voit rien de tout ce qui sort de la ville , pas même les véritables antécédens de la ville. Au reste, toujours éloigné des monumeiis et des documens positifs, toujours absorbé par son histoire idéale et psychologique, il a laissé souvent à Niebuhr le soin de systématiser ses meilleures conjectures, et eulr autres sa magnifique revendication du mythe d’Énée défiguré par Virgile.

Résumons-nous. — La tendance historique est le caractère saillant de notre siècle ; ou la rencontre dans l’art et dans la science, dans la littérature et dans la jurisprudence, dans la théologie et dans la philosophie. La critique dissolvante a cessé ; ou n’oppose [dus l’étal de nature à l’état de civilisation. S’il y a uu grand socialiste qui veuille sortir de la civilisation, comme Rousseau, ce n’est pas pour retourner dans les bois , mais

pour resserrer les liens de l'association , pour multiplier les rapports des individus, pour les enchevêtrer dapsla complication immense de la phalange. Cette différence entre les deux siècles se rencontre même chez les écrivains qui ont préludé aux théories historiques de notre époque. Voyez Fergusson : à la Mérité il croit que les arts et les inventions sortent des facultés de l’homme ; > que la propriété a enfanté lqs arts mécaniques et le commerce ; que l’imagination et l’intelligence ont créé la poésie et les beaux-arts. Pour Fergusson , les grandes découvertes ne sont jwis dues au hasard ; il les attribue à des individus : «mais si un hasard échappe à l’artiste dans un siècle, il est vraisemblable qu’il n’échappera pas à celui qui viendra après lui. » Voilà qui est bien; mais Fergusson n’a pas la force de coordonner ses aperçus dans une théorie ; il ne dépasse pas les bornes de la nation ; il n’embrasse ni l’association européenne , ni les vastes organisations sociales qui se sont succédé dans l’histoire. Interrogez-le siir le sort des peuples mI dit que leur énergie après s’être épuisée dans l’exécution de quelques projets , se rouille comme upc arme qui ne sert plus à rien ; mais il ne saisit ni une ressemblance , ni une succession- dans ce qu’il appelle les projets des nations. Interrogez-le sur le sort de la civilisation moderne : il la voit se dissoudre. La dette publique, le luxe, l’avidité mer-

cantile, les ambitions effrénées , le mépris pour le génie, le despotisme militaire, voilà autant de causes qui la minent; la tyrannie finira par tarir les sources de l’industrie, et jeter les peuples dans le brigandage. Mais alors les nations pourront recommencer leur carrière dans la horde guerrière , et refaire de nouveau les sciences, les arts et la civilisation. C’est ainsi que le professeur Anglais touche de près au cercle de Machiavel et de Vico ; il n’y échappe que par hasard, on dirait presque par orgueil : car il trouve mesquins les peuples de la Grèce , et il remarque qu’il n’y avait j5as trop de confortabilités dans les petites villes de l’Attique, et pas môme une auberge à Sparte.

Chatellux a supputé le progrès en économiste. Profondément' convaincu que la félicité publique ne se trouve que dans la paix, dans le commerce et dans la liberté , il a parcouru successivement les diverses époques de l’histoire en les appréciant d’après le développement de ces trois élémens. 11 a vu les sociétés antiques sous l’empire de la force , il a compris que les pyramides d’Égypte cachaient les malheurs d’un esclavage effroyable : Rome ne l’a pas ébloui ; il a porté ses regards sur ces peuples, sur ces esclaves qui gémissaient sous la conquête romaine. Dans l’Europe moderne la guerre diminue, la domination de la force-s’affaiblit , les violences dispa-

missent; le monde des nations s’améliore, il avance : Eppur si tnuove ! s’écrie Chatellux avec une conviction digne de Galilée. Mais il n’a pas analysé ce mouvement ; il n’a pas combiné la marche des intérêts à celle des idées ; et , tout remué qu’il se sent par une révolution imminente , il se borne à remarquer que les monarchies accablées par la dette publique ont une raison de plus pour respecter le peuple , la crainte de briser les ressorts de l’état, déjà si tendus par les nouvelles exigences des gouvernemens.

* Turgot et Condorcet ont tâché de suivre la marche des idées dans l’histoire. Turgot a , pour ainsi dire , sécularisé ce progrès de l’esprit humain que Bossuet avait vu dans l’avénemeut du christianisme. Il a compris que la morale païenne n’avait fait que rapprocher les membres d’une même cité, et ne s’était occupée que de faire des citoyens ou des philosophes. La morale chrétienne a fait des hommes ; elle a rapproché tous les individus de la grande famille du genre humain ; elle a supprimé les divisions de la cité et de la nation. C’est par la force du christianisme que les mœurs se sont adoucies , et qu’a disparu cette férocité ancienne dont Machiavel regrettait la perte. C’est encore à l’action du christianisme , combinée avec les intérêts de la royauté moderne , que Turgot attribuait la disparition de l’esclavage et du servage. Voilà ce

que, dans le langage de son époque, Turgot appelait Futilité du christianisme. Quant au progrès de l’esprit humain , il l’a vu initié dans l’époque primitive des civilisations asiatiques; il a eu le courage de le suivre au milieu de la scolastique qui a spiritualisé les idées et préparé les ' esprits à l’exactitude moderne ; enfin , il a proclamé la perfectibilité indéfinie de l’intelligence - humaine, et entrevu dans l’avenir la liberté du N genre humain organisé en une famille de républiques fédératives. Turgot, travaillant au progrès de la France qu’il s’expliquait d’une manière si élevée, est sublime. Cependant sa science historique est bornée à des esquisses , et dans ses autres ouvrages il a obéi aux nécessités què lui imposait l’état de la science h son époque.

Condorcet, dans ses Considérations sur les progrès de l’esprit humain , a fait à peu près la gé- * néâlogie des connaissances humaines rassemblées dans Y Encyclopédie ; il a vu la perfectibilité traditionnelle de l’espèce humaine , mais sans trop en comprendre les évolutions. Quant à l’avenir, il entait sa théorie sur le mouvement d’émancipation qui venait d’éclater avec la révolution française, et il l’associait aux progrès de l’intelligence devenue toute-puissante par l’adoption d’une langue universelle et aux progrès de l’industrie et des associations. Au reste , il ne pénétrait aucunement dans le travail intérieur qui se

fait an fond des organisations sociales, et il reproduisait souvent dans son esquisse cette distinction presque stoïcienne par laquelle l’école française divisait le vrai du faux, la sensation de l’illusion , la découverte de l’égarement. 11 est impossible de comparer Cbatellux, Turgot et Condorcet à Vico ; ils lui sont supérieure de tout une époque. Us vivaient au sein de la nation qui était* à la tête de l’Europe , et il ne leur fallait pas la moitié du génie de Vico pour annoncer des vérités deux fois plus puissantes. En revanche Vico les dépassait tous par la vigueur et la puissance de sa psychologie historique expliquant les poésies, les religions, les organisations sociales, les grandes luttes patriciennes et les phénomènes qui sont communs à toutes les révolutions. Chatellux a cité quelques unes de ses idées sur l’histoire romaine , mais tout simplement dans une note comme des curiosités littéraires.

Herder est le véritable précurseur de l’école historique de l’Allemagne. 11 a assisté avec le talent d’ftn grand artiste au spectacle varié des civilisations; il les a considérées comme autant ' de phénomènes où la force du climat faisait éclore nécessairement une à une les facultés latentes de l’humanité, et en transmettait le produit h une civilisation commune.^En outre , il a saisi cette lutte incessante jle l’homme contré la

nature , de l’intelligence contre la force , et il a suivi les victoires de l’industrie et de l’art à travers les variétés éclatantes des climats , des nations , des institutions. Les faits qui heurtent notre raison civilisée neTont pas déroulé; il a dit que l’erreur fraie la route à la vérité , que la conquête prépare la civilisation. En contemplant lé passé , il a espéré dans l’avenir, dans le mouvement infatigable de la raison humaine toujours croissante : « Tous les jours , dit-il , le progrès des arts et des découvertes met au pouvoir de l’homme d’inépuisables moyens d’affaiblir ou de combattre des forces qu’il ne peut pas détruire. Regardez en arrière , combien de victoires n’a-t-il pas remportées? S’il y a des vertus et des forces qui périssent dans Fespèce humaine, ce n’est que parce qu’après la victoire elles ne sont plus nécessaires ; le carquois après la bataille devient un poids inutile ; les géans ont disparu, puisqu’il n’y a plus de monstres à détruire. Dans l’avenir, il surgira d’autres passions , d’autres forces , car les hommes, une fois sortis des luttes actuelles de la civilisation, rencontreront d’autres obstacles et choisiront d’autres moyens pour arriver à la raison , à la justice et au repos. * Voilà des convictions qui dépassent de beaucoup la critique du dix-huitième siècle : mais si on en cherche les détails , l’analyse, on ne trouve plus dans Herder que le grand peintre des différences extérieures

des peuples de l’Asie , de l’antiquité et de l’Europe moderne. 11 parle de progrès , mais souvent il semble qu’il préfère l’Orient à l’Europe ; il dit que l’Européen a changé en routine les arts et les sciences créés par le génie ; il écrit des pages qui semblent dictées par Rousseau, et il se demande si les talens et les sciences n’étoufl'ent pas le bonheur de l’homme ? si en multipliant nos besoins , et en compliquant notre civilisation , nous n’avons pas rétréci le cercle de nos plaisirs? Enfin, l’histoire de l’humanité de Herder se développe entre deux mystères; 'elle commence par le miracle d’une révélation, et finit dans le ciel. II est vrai qu’Herder met l’histoire à sa place dans le système de l’univers ; il est le premier à sonder le théâtre où se développe le grand drame de l’humanité ; il n’arrive à l’homme qu’après avoir suivi toutes les transformations progressives de la vie organique dans la nature. Pour lui, l’histoire est la continuation de ce mouvement de la vie universelle , latente dans les cristallisations , et se manifestant successivement dans la végétation et dans le règne animal. Mais Herder ne veut pas admettre la mort de l’homme ; il ne conçoit pas que la chaîne de la création organique doive se perdre dans le néant , et alors il quitte l’histoire naturelle pour suivre en théologien les progrès de l’humanité dans un développement de formes ascendantes au-delà de la vie.

tih 2

« L’hom'me , dit-il, est l’anneau le dernier et le plus élevé qui forme la chaîne de l’organisation terrestre ; il doit commencer une chaîne d’un Ordre supérieur dont il est l’anneau inférieur, servant ainsi de lien entre les deux symptômes adjacens delà création (1).» Toutes les différences entre Yico et les écoles française et allemande se reproduisent confusément vis-à-vis de Herder, qui possède tout ce qui manque à son antagoniste italien ; il fait l’étalage le plus splendide de toutes ces variétés des diverses civilisations que Yico ignorait ; il connaît l’Orient jusqu’à méconnaître l’Europe; il suit l’éclosion successive des instincts de l’humanité jusqu a négliger les ressemblances qui se reproduisent dans les révolutions des époques différentes. Yico ignorait toutes ces données géologiques, ces traditions nationales, ées monumcns de la science primitive qui jettent tant de lumières sur la marche de l’humanité ; il ne se doutait guère qu’en rapprochant l’homme de l’animal on pût saisir l’instant où la vie organique passe de l’instinct à la raison , qu’on pût étudier ce passage dans le cerveau , qu’on pût le préciser en faisant correspondre le développement de l’intelligence aux différentes parties de ces organes, enfin que l’industrie naquît dans l’instant organique où la patte de l’animal devient la

(1) Vol. in de la trad. de M. E. Quinet.

— ~ Oigitizea by-Coogle

main de l’homme , et que la pensée commençât sa carrière indéfinie quand les cris inarticulés des bêtes se transforment dans la parole humaine. Vico croyait tout bonnement qu'à force de se barbouiller de noir , on pouvait acquérir la couleur des Éthiopiens ; qu’il y avait eu de grands orages deux cents ans après le déluge ; que les fils des sauvages devinrent des géans en engraissant au milieu de leurs propres ordures. 11 reste donc établi que Vico n’appartient pas à la même époque qu’Herder , et que même il exclut systématiquement toute la science du philosophe allemand.

Page 1