‹ Vico et l'ItalieChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

{.EUROPE DEPUIS CHARLES-QUINT JUSQu’a LOUIS XIV.

Ce fut l’Esp âgnc qui, entre les nations de l’Europe, profita le plus du développement de la royauté. Charles-Quint réunissait tous les royaumes de la Péninsule espagnole; il possédait Naples, Milan , les Flandres, le Portugal, il dominaitdans les deux Indes, il était en même temps à la tête du corps germanique, et dirigeait l’Italie et le centre de l’Europe. Le connétable de Bourbon et Pescara , qui avaient des ambitions royales, Doria, les plus grands princes de l’empire, le duc de Savoie, Cortès et Pizarro, qui réalisaient des conquêtes héroïques , voilà les généraux et les aides-de-camp de Charles-Quint. Il soutenait en même temps des guerres sur tous les points de l’Europe ; il avait parmi ses prisonniers le pape et François I"; il dictait des conditions aux catholiques et aux protes-

lans ; il voulait dégager les princes de la parole d’honneur, comme les papes absolvaient de la foi du serment. Dans ses momens de triomphe , ce conquérant politique pouvait rêver l’utopie de la domination catholique de l’Espagne sur le reste de l’Europe.

On lui opposa la réforme de Luther, l’inimitié de la France, et les armées de Soliman : cette coalition sécularisa la politique, et amena la délivrance de l’Europe. Charles-Quint ne pouvait tenir contre tous ces ennemis ; il n’avait jamais assez d’argent pour soudoyer ses armées, ses extorsions jetaient les peuples dans la révolte, et tous les jours il se trouvait entravé par de nouveaux obstacles. La défection de Maurice de Saxe lui porta un coup irréparable. En 1552, il fut obligé de légaliser l’existence du protestantisme. Ainsi se dissipaient les illusions de la royauté espagnole. Forcé à lever le siège de Metz , il dit que la fortune était comme les femmes, qui sourient aux jeunes gens et quittent les cheveux blancs. Cependant , il fit un dernier effort , et unit son fils avec Anne d’Angleterre ; il entraîna momentanément les Anglais dans les intérêts de l’Espagne, et il se retira à Saint-lldephonse en laissant à son fils un royaume où le soleil ne se couchait pas. C’est de Charles-Quint que date le système politique de l’Europe moderne. Depuis ce prince , les musulmans furent admis '

en Europe comme allies de la France et contrepoids de lEspagne. Le nord de l’Europe, embrasé par les idées protestantes , se trouva en opposition avec tous les états du Midi. L’Espagne, essentiellement catholique, rêva long-temps des réactions religieusescontreleNord, etsa réunion avec l’Autriche et l’Empire. Enfin, depuis Charles-Quint les liens de l’ancienne unité catholique furent brisés, mais pour mieux se resserrer dans le Midi , et pour engendrer dans le Nord une nouvelle unité plus libre et plus puissante.

L’Europe s’avança ainsi divisée en deux moitiés sous deux bannières religieuses : chaque jour, les protestans entraînaient de nouveaux prosélytes , et les catholiques se réorganisaient pour résister à leurs adversaires. Dans la lutte des principes , toutes les nations cherchaient leurs véritables limites , toutes les ambitions cherchaient la place qui leur était dévolue dans le système de l’Europe moderne.

C’est un spectacle magnifique que cette double union de sympathies qui lie tant de peuples dans la longue Iliade des guerres religieuses : dès qu’il arrive un désastre , une moitié de l’Europe se couvre dedeuil, l’autre moitié allume des feux de joie. On réalise le massacre de la Saint-Barthélemy, et les cours de Rome et de Madrid sont au combledu bonheur, tandis que toutes lessectes de la réforme sont dans la plus profonde désolation ;

on poignarde Henri IV, nouvelles réjouissances h Rome et k Madrid , nouvelle affliction parmi les protestans ; on tue Guillaume d’Orange , et cette mort est une fête pour tout catholique , un malheur pour tous les sectateurs de la réforme. La fraternité religieuse se reproduit dans tous les événemens de la guerre , et chaque victoire réveille dans l’Europe entière un double écho de joie et de douleur. Ce drame se répète dans l’intimité de la vie privée : tout huguenot qui émigre de France est reçu à bras ouverts par les Anglais et les Allemands ; tout Italien qui se soustrait k l’inquisition et fait sa profession de foi k Genève est l’opprobre de sa ville natale , mais trouve une nouvelle famille et de nouveaux amis parmi ses frères de la nouvelle confession.

La guerre de trente ans vint donner la dernière solution au problème des intérêts religieux. Le pape ne pouvait pas abandonner ses prétentions sur les hérétiques, l’empereur voulait soumettre k la direction de la chambre aulique tous les princes réformés , l’Espagne tenait k la conquête des Flandres et k sa réunion avec l’Autriche. D’un autre côté, les princes protestans étaient indignés de voir décider leurs différends avec des catholiques par des catholiques; les princes ecclésiastiques qui quittaient la religion de l’empire perdaient leurs états; les haines étaient ardentes ; k chaque instant il y avait des

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émeutes , des dépossessions irritantes , et on en était venu au point de jurer, d’un côté, la ligue catholique, de l’autre l’union protestante.

Sur ces entrefaites, Ferdinand arriva au trône impérial. Elevé par les jésuites de l’université d’Ingolstadt , il réunissait l’entêtement allemand à la dévotion méridionale. Il aurait préféré , disait-il , la perte de ses états aux secours d’un prince protestant. S’il avait vu un ange et un moine , suivant ses expressions , il aurait quitté l’ange pour se prosterner aux pieds du moine. Bref, c’était un de ces caractères qui éprouvent les forces d’un parti «n le poussant aux extrémités. B commença la guerre : d’abord il essuya toutes

sortes de revers. Plus tard, il trouva Wallenstein

dans ses troupes ; il lui permit de développer son génie militaire , qui fit surgir presque par enchantement une armée d’aventuriers : les Impériaux triomphèrent partout , et l’Allemagne jusqu’à la Baltique se soumit aux lois de Wallenstein. Ensuite on licencia ce général, qui était devenu formidable à l’empereur, et on tâcha de réaliser les anciennes réactions catholiques méditées par (lharles-Quint, et de détruire le grand œuvre de la réforme.

Les succès de Wallenstein entraînèrent Gustave-Adolphe sur le champ de bataille. La Suède était forcée par sa religion et par ses intérêts à combattre l’empereur, qui menaçait son indé-

pendance , et à secourir les princes protestans , qui étaient ses alliés naturels. A l’arrivée de Gustave-Adolphe, tous les princes s’insurgèrent ; le roi de Suède marcha de victoire en victoire ; il entraîna par ses menaces tous les princes qui hésitaient à le suivre, et défit les impériaux à Leipsick (1G51) ; toutes les villes lui ouvrirent leurs portes , et par une série de combats il pénétra jusqu’à Munich , dans le cœur de l’Allemagne. En même temps , le duc de Saxe occupait la Bavière; Brenner, Hornn , Weymar , les autres généraux de la réforme , triomphaient sur tous les points où ils se présentaient.

Ferdinand , réduit de nouveau aux dernières extrémités , se vit forcé d’invoquer le secours de Wallenstein, qu’il avait destitué. Mais cette fois , l’aventurier était plus puissant que le roi ; il possédait d’énormes richesses, fruit de son brigandage , il avait une armée qui ne relevait que dé lui. Dans sa disgrâce, il avait songé à la faiblesse de l’empereur, et aux chances de reconstruire à son profit le corps germanique. Il céda aux instances de Ferdinand , mais bien résolu à le trahir. Quand on parla de lui donner un surveillant royal , il dit qu’il n’aurait jamais accepté un compagnon , pas même Dieu , s’il eût voulu partager le commandement. Ferdinand , en livrant son armée à Wallenstein, dut lui livrer toutes les 1 forces militaires , et fut obligé de mettre à sa

merci les grades de l’armée , les punitions , les conquêtes, les confiscations, et de lui assurer des récompenses telles que jamais Cbarles-Quint n’aurait pu en accorder aux plus fidèles de ses vassaux.

Deux fois Wallenstein et Gustave- Adolphe se trouvèrent en présence, à Nuremberg et à Lutzen. La lutte fut opiniâtre , la victoire incertaine. A Lutzen , le roi de Suède fut tué. En apprenant cette nouvelle , Wallenstein ne put s’empêcher de s’écrier : « II est heureux pour lui et pour moi qu’il soit mort , car l’empire germanique ne pouvait pas avoir deux semblables chefs. » Délivré de son compétiteur, Wallenstein parlementa avec les ennemis ; mais ses démarches furent violemment soupçonnées par l’empereur et par les proteslans ; tout le monde se défiait de ce conspirateur solitaire et despotique. Il se hâta de réaliser ses projets ; alors il fut complètement démasqué , et deux Irlandais le tuèrent dans la nuit du 25 février 1634.

Wallenstein et Gustave-Adolphe une fois disparus de la scène, la guerre tomba sous la direction d’Oxenstiern et de Mazarin. Un revers des Suédois provoqua l’action de la France , qui n’avait jamais renoncé ni à sa haine contre l’Espagne, ni à ses sympathies pour l’Allemagne protestante. On livra encore beaucoup de batailles; une foule de généraux s’illustrèrent; tous

les étals , dans ce nouveau mouvement de batailles et de négociations , trouvèrent leur équilibre politique , et le traité de Westphalie vint régulariser toutes les forces qui s’étaient agitées dans la longue période des luttes religieuses.

Dans la guerre de trente ans, on trouve réunies toutes les apparences de la plus grande liberté humaine à la plus profonde fatalité historique. Après tant de vicissitudes et de combats , après l’apparition de Wallenstein et de Gustave-Adolphe , après des désastres immenses , où les populations meurent de famine , et où les habitons des villes sont passés au fil de l’épée ; malgré un mouvement dë volontés anarchiques, qui avaient manqué de déraciner le corps germanique , on arrive au dénouement le plus raisonnable , à la combinaisou la plus savante qu’on aurait pu souhaiter pour le bonheur de l'Europe. Il ne fallait pas moins de luttes et de guerres pour dégager des.passions religieuses et des aveuglemens du seizième siècle ces volontés fermes et éclairées qui ont dicté le traité de Westphalie. Tout flotte au hasard , si on s’arrête aux détails des biographies.Wallenstein est dirigé par des astrologues ; Gustave- Adolphe est poussé par je ne sais quelle générosité chevaleresque, qui effraie les Suédois eux-mêmes ; Ferdinand précipite les événemens par un entêtement absolument personnel. Le «champ de bataille semble également ouvert à

lous les généraux , à toutes les causes , à toutes les nations ; la victoire semble distribuée au hasard ; mais si l’on examine le rôle de chaque héros, sans perdre de vue les idées qu’il représente , et l’ensemble de cette action européenne, alors tout s’expliquêpar l’optimisme le plus logique ; on voit que l’empereur ne pouvait tirer de ses états que la puissance mercenaire de Wallenstein ; que cette puissance devait provoquer une réaction sainte, héroïque, et môme on est près de consacrer le jour de l’arrivée ou de la mort des deux grands hommes qui dominent toute cette guerre. En effet, Wallenstein et Gustave- Adolphe commencent par donner à la guerre l’unité d’un drame , et ils disparaissent précisément à l’instant où le duel inutile de leurs forces aurait arrêté les événemens , et empêché les états de se développer d’après leur puissance naturelle.

Le traité de Westphalie reconnut les droits du protestantisme allemand, la puissance de la Suède; ilbornala domination démesurée de l'empereur, qui menaçait toute l’Allemagne, humilia l’Espagne , et plaça le corps germanique au centre du système européen ; ainsi les idées de Luther produisirent leurs fruits. En même temps , les villes des Flandres obtinrent leur émancipation , et la révolte de Cromwell plaça déflnitivement l’Angleterre dans les intérêt? du nord de l’Europe.

La cause du protestantisme fut agitée depuis 1517 jusqu’en 1647. Pendant ces débats entre le Midi et le Nord , la révolution politique et.religieuse pénétra dans toutes les parties de la civilisation ; les mœurs s’humanisèrent chez les protestons et chez les catholiques, et l'art et la science se modernisèrent en s’émancipant des traditions classiques. Chaque événement engendrait une idée , chaque fait soulevait un problème.. Tantôt c’étaient des navigateurs qui revenaient avec la connaissance des civilisations hétéroclites de l’Asie ; tantôt c’étaient des explorateurs hardis qui mesuraient des continens, et se frayaient des passages dans de nouvelles mers ; ici, c’étaient des essais de commerce par la voie des grandes compagnies , qui allaient conquérir d’immenses possessions , des royaumes ; là , c’était le télescope qui renversait les systèmes astronomiques des anciens , et plus tard on plaçait le soleil au centre des planètes. A chaque découverte , Dieu reculait d’un -pas; mais il restait toujours assez dè miracles et de prodiges pour remplir les peuples d’étonnement et d’admiration. Camoens, au • commencement du seizième siècle, avait déjà débuté par une nouvelle poésie; il chantait Vasco de Gama : « Qu’on ne parle plus, disait-il , des cotirscs célèbres du sage Ulysse et du pieux Ënée , que la déesse aux cent voix cesse de proclamer les victoires d'Alexandre et de Trajan,je

chante les enfans de Lusis. Héros de Virgile et d’Homère, écoutez des exploits qui surpassent les vôtres. » Les Néréides et lés nymphes s’attellent au navire de Gaina , mais les génies des anciens disparaissent au cap des Tempêtes; là, le spectre du monde aucien est vaincu par ces hommes qui ont arraché à la nature des secrets que ni la science ni le génie n’avaient pu encore lui ravir. Lope de Vega et Calderon sont deux imaginations éblouissantes , qui résument toutes les émotions populaires du Midi; et retracent les mille faces de la civilisation. Ils oublient toutes les règles , tous les préceptes , tous les modèles des anciens; l’Espagne et le monde, voilà leur code ; rien ne les arrête , ils tirent tout de leur inspiration : parfois ils rougissent un peu devant ces classiques si vénérables , qui dominaient encore dans l’aristocratie savante de la société ; mais à la fin, après avoir violé toutes leurs lois, Lope se disait une poétique vivante à lui seul. Le drame espagnol se développe à travers une foule d’événemens , au milieu d’un peuple de personnages , il marche à un dénouement heureux avec une rapidité étonnante ; c’est presque toujours le triomphe de la volonté sur la fatalité. Les poètes espagnols transportent sur la scène les ombres , les chevaliers du moyen âge , les héros du pays , les saints ; puis ils s’égarent dans les allégories mystiques de la Bible , puis ils créent un monde

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fantasque , où se mêle tout ce qu’il y a de plus poétique dans l’Olympe des anciens, dans la chevalerie du moyen âge, et dans la vie sauvage rêvée d’après des récits fabuleux, au sein des délices de Madrid. L’Espagne est toujours rayonnante de gloire à travers cette fantasmagorie ; on voit partout les divinités païennes des deux Indes qui s’enfuient devant les généraux du roi catholique ; chaque héros espagnol enfante un progrès dans l’histoire. Dans Fonlovejune de Lope , c’est le féodalisme barbare des commandeurs qui cède à la royauté : dans le Dernier Duel, de Calderon , à la fin de la pièce , Charles Y s’adressant à l’un de ses généraux : « Écrivez à Paul V, dit-il : je veux que le concile de Trente abolisse cet usage barbare du duel , dernier reste de l'antiquité païenne. » Avec de tels personnages, à une époque où chaque voyageur; chaque courrier, apportait une découverte , une innovation dans son journal, dans ses dépêches, le théâtre de la première nation moderne devait être sublime et illimité.

L’Angleterre entre à 6a manière dans le mouvement poétique qui inspirait les peuples modernes. H y a quelque chose de sombre et de fatal dans Shakspeare ; le cachet de la prédestination est empreint sur ses héros ; ils ne passent pas rapidement* comme les personnages des dix-huit cents pièces de Lope, mais il est impossible de les

oublier. Roméo, Othello, Macbeth, Hamlet, Falstaff, chacun de ces personnages est un poème. On y voit le génie anglais , et la critique de la réforme devant les prodiges de la foi : Hamlet erre au milieu des ombres d’un monde invisible , qui vient de s’anéantir. Shakspeare est le véritable Homère d’une nouvelle tradition ; mais cette tradition est si récente, si populaire, si humble devant l’autorité classique , que l’auteur de Ilamlct n’a pas la conscience de son génie ; il se croit vulgaire, parce qu’il n’écrit qu’en anglais. Plus tard, Milton , quoique ignoré par ses contemporains , est déjà plus sûr de lui-même : son poème appartient à la nouvelle époque ; ce n’est plus la pérégrination du Dante dans les trois inondes créés et matérialisés par l’imagination italienne , c’est la destinée de l’homme qui se dénoue au sein de la création par la lutte de Dieu , des anges et de Satan ; celui-ci est presque vainqueur : prédestiné comme les héros de Shakspeare, il a tout osé devant une punition inévitable.

Au commencement du dix-septième siècle , la science se montre tout-à-fait renouvelée p.ar la civilisation moderne , qui s’émancipe de la théologie et de l’autorité des anciens. Grotius fonde le droit des gens ; il se passe de Dieu et des anciens, en s’appuyant sur de simples considérations abstraites, sur la nature humaine et sur les hautes nécessités qui président à la conservation de la

société. Les Romains, dans son traité, ne figurent que comme un peuple mélé à tous les autres , que l’on interroge successivement quand il s’agit de confirmer les déductions de la raison individuelle par le consentement du genre humain. Hobbes n’esi pas moins indépendant des anciens et de la théologie. Persuadé de la méchanceté de l’homme, il fonde la société sur une stricte justice géométrique , où le despotisme sert à comprimer la guerre de tous contre tous et à expulser la violence de la société. Le jour où il y aurait dans une nation deux volontés légales, deux droits opposés , la société serait perdue ; elle en reviendrait à la guerre de tous contre tous.

La magie , les anges , l’astrologie disparaissent définitivement de la philosophie. Bacon et Descartes rejettent toute autorité classique et religieuse ; la science entre avec eux dans une nouvelle route d’investigation et de criticisme. Bacon place la vérité dans la physique et dans la nature ; il fait la guerre à toutes les sortes d’abstractions : tout ce qui n’est pas de la physique, pour lui , se réduit à des mots vides de sens, à des jeux de langage , à de simples illusions de la pensée : il faut tout prendre dans la matière ; il y aurait de la folie à chercher une cause au-delà de cette cause ; la matière n’est ni tranquille , ni inerte , elle est agitée et pleine de force ; c’est en elle que résident les causes de la forme et du mouvement.

Bacon veut expliquer l’intelligence , la raison , la volonté , les facultés de l’âme et les sciences dialectiques et morales en les ramenant à l’expérience, c’est-à-dire à la physique ; il veut que l’on soumette l'intelligence aux choses, et non pas les choses à l’intelligence : là-dessus , il attaque comme de monstrueux écarts de la raison tous les systèmes qui ont détourné la science de la physique. Il combat la théorie des causes finales, qui place en dehors de la nature le but de nos recherches; il se soulève contre l’union de la science et de la religion, ce qu’il appelle un mauvais mariage , bien pire qu'une guerre ouverte ; enfin , il accuse la théologie chrétienne, Aristote et Platon d’avoir égaré l’esprit humain pendant seize siècles. Le christianisme ayant tourné les esprits à la théologie, les a faussés : Platon est le philosophe qui a soumis le monde aux idées , Aristote à son tour le subordonna aux mots. De là, un enchevêtrement inextricable d’erreurs gigantesques , qui ne seraient pas croyables , dit Bacon , si l’ universalité et la notoriété n'en faisaient disparaître le miracle. La restauration des sciences , fondée sur l’observation , voilà la grande entreprise de Bacon : et pour se dérober aux systèmes des anciens, il innove la méthode substituant l’induction au syllogisme. En effet , l'induction est le procédé qui s’élève du connu à l’inconnu , du particulier au général ,

sans jamais s’éloignef des données de l’expérience.

Descartes innova la science au point de vue spiritualiste : par là , il donna plus d’unité à son système ; il ne se borna pas aux vagues indications de Bacon , il imposa un ordre , un centre , une direction à toutes les connaissances humaines , et il déploya plus de vigueur dans ses attaques. Perception claire et distincte , enchaînement géométrique dans les déductions, indépendance absolue de toute autorité , voilà les principes de la méthode cartésienne. Bacon provoquait des investigations plus hardies , mais l’exigence logique de Descartes était mille fois plus fatale à la scholastique. Habitué à la rigueur des démonstrations géométriques , dégoûté de tous les systèmes dominans , Descartes ne trouvait nulle part la certitude ; il se demandait si toutes les perceptions étaient de la réalité ou de simples illusions; il ne trouvait en dehors de lui-même aucun critérium, qui pût le rassurer : il se réfugia donc dans sa pensée , c’est de là qu’il tira sa première vérité : Cogito, ergosum. La pensée suppose l’existence , l’existence implique l’être , Dieu , et Dieu donne la réalité au spectacle de l’univers : dès qu’il y a Dieu, l’univers ne peut pas être une illusion. Descartes était aussi un grand physicien ; il expliquait l’origine des mondes par sa célèbre théorie des tourbillons ; c’était là un travail tout

physique , où Dieu était Complètement remplacé par la matière et le mouvement. L’union entre la physique et la métaphysique était le véritable embarras de Descartes; dans la psychologie surtout , elle était impossible. Aussi Descartes avouait-il qu’il comprenait mieux l’esprit que la matière.

L’influence de Descartes s’étendit à toutes les sciences : sa méthode géométrique pénétra dans toutes 1<^ branches des connaissances humaines ; et , plus tard , la philosophie produisit trois grands hommes , Spinosa, Malebranche et Leibnitz. Spinosa se déroba à la contradiction entre la physique et la métaphysique par l’idéalisme ; Malebranche l’éluda par son mysticisme, qui voyait tout en Dieu , et par sa théorie des causes occasionnelles ; Leibnitz la concilia par sa théorie des monades , où il n’est plus possible de trouver le point de disjonction qui sépare la matière de l’esprit.

Depuis la paix de Wcstphalie jusqu’à la régence du duc d’Orléans , l’Europe ne fait que régulariser le mouvement de l’époque précédente. L’Angleterre, déjà instruite par la révolution de Cromwell , accomplit légalement sa seconde révolution de 1008 ; le corps germanique s’occupe sérieusement de sa réorganisation ; l’Autriche étend son influence jusqu’en Hongrie et en Transylvanie; Louis XIV accomplit la centralisation

de la monarchie , déjà cherchée par Catherine de Médicis au prix de la Saint-Barthélémy, et presque réalisée par le ministère de Richelieu. Les forces du Nord se déplacent : la Suède rentre dans ses limites après les revers de Charles XII , et les deux puissances presque inconnues de la Russie et du Brandebourg commencent à grandir ; l’Espagne , complètement humiliée , perd scs états d’Italie , et se laisse remplacer par la France dans les idées de prépondérance universelle. Mais cette fois l’Europe est déjà savante dans l’art de l’équilibre politique , et les quatre entreprises de Louis XIV échouent devant quatre coalitions des plus grandes puissances de l’Europe. Quand Louis XIV plaça un prince français sur le trône de l’Espagne , il alarma tous les états ; l’Autriche , la Prusse , la Hollande , l’Angleterre , la Savoie , s’allièrent; la guerre éclata dans toute l’Europe ; il fut forcé à la paix d’Utrecht , et finit sans éclat un règne commencé par des prétentions désormais incompatibles avec l’équilibre européen.

A ces idées de prépondérance universelle , qui • troublent le repos des cours sans menacer directement leur existence , à ces alliances savantes conçues pour éloigner les dangers qu’à peine on voit poindre, à la crainte qu’inspira enl700 la probabilité d’une réunion entre l’Autriche et l’Espagne , à la révocation de l’édit de Nantes , qui

rappelle la Saint-Barthélemy et les plans de Richelieu , on voit bien que la politique et la religion s’agitent encore dans la sphère tracée par les révolutions de la période antécédente. Mais tant de sang , tant de sacrifices , tant de guerres, avaient enfanté comme une nouvelle algèbre qui dirigeait les états et les peuples presque sans effort et sans hésitation. Dans la guerre , le rôle anarchique de Wallenstein et les égaremens de Coudé devenaient impossibles ; l’invincible Eugène n’était que l’obéissant serviteur de la maison d’Autriche ; les généraux français recevaient les ordres du ministre de la guerre ; les massacres du Palaliuat ordonnés par Louvois étaient un scandale. Dans les deux Indes , les brigandages chevaleresques des Portugais et des Espagnols étaient remplacés par les opérations commerciales des grandes compagnies , et les conquêtes gigantesques et ruineuses du seizième siècle étaient exploitées et régularisées par des explorations de détail et par des guerres savantes dirigées du fond des cabinets. C’est ainsi que les décou- , vertes devenaient de la routine, les grandes idées des lieux communs , et que les nouvelles générations s’avançaient avec calme dans la voie qui avait été frayée à force de sacrifices et de malheurs. La grandeur barbare et aventureuse de Colomb et de Ganta ; la hardiesse étonnante de Luther, qui renouvelle la religion ; le

génie de Bacon et de Descartes , qui révolutionnent la science ; la théorie de Galilée et de Copernic, qui dédoublent la grandeur de l’univers, tous ces prodiges manquent au siècle de Louis XIV. Le génie de Luther y est remplacé par les talens cultivés de Bossuet et de Fénelon ; la philosophie donne Malebranche et Leibnitz au lieu de Descartes; la jurisprudence , Puffendorf au lieu de Grotius. Dans les arts, on a la critique de Boileau, incapable de comprendre l’inspiration primitive et immense de Lope et de Shakspeare ; c’est à peine si la vie de Corneille touche aux premières années du règne de Louis XIV. Point de héros qui atteignent à la hauteur de Gustave- Adolphe , point de politique delà trempe de Cromwell, point de ministres de la grandeur de Richelieu. Mais tandis que , d’un côté , tout semble pencher vers une décroissance élégante , il y a d’un autre côté des élémens nouveaux qui préparent l’avenir de l’Europe : le commerce est déjà une puissance par le système de Colbert; Locke réalise ce que Bacon avait indiqué , et il est le fondateur d’une nouvelle philosophie ; Bayle entasse les doutes sur les doutes , et il prépare l’explosion critique du dix-huitième siècle ; les libres penseurs attaquent de tous côtés les préjugés et les croyances; Molière écrit son Tartuffe, et personne ne résiste au charme de ce scandale. Enfin, l’unité française fonctionne bn dehors de la France ; elle impose à

l’Europe ses mœurs , sa langue , sa littérature. A la vérité, en ralliant toutes les traditions classiques , elle fait oublier les grands poètes de l’Espagne et de l’Angleterre, mais elle dispose tous les peuples à comprendre ses écrivains ; elle prépare un théâtre à la révolution française; elle préordonne cette unité d’idées , qui doit succéder à l’unité des croyances dans les révolutions de l’époque suivante. Ainsi le siècle de Louis XIV, placé entre deux révolutions , a profité de toutes les expériences de la première pour préparer tous les élémens de la seconde,

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