CHAPITRE IV
L’ITALIE AU XVII* SliCLE.
En rentrant en Italie, après tant d’événemens, on est profondément humilié : les autres nations de l'Europe peuplent l’Asie et l’Amérique de leurs comptoirs , l’Italie n’a pas de colonies ; elle perd son commerce. Pour elle le Nouveau-Monde n’existe pas ; ou s’il existe , c'est un malheur et non pas une découverte. Tous les états marchent vers les grandes centralisations monarchiques , l’Italie reste toujours divisée dans les trente états du seizième siècle. L’activité prodigieuse des princes italiens a cessé ; ils obéissent aux ordres de l’empereur ou du roi d’Espagne : désormais , les problèmes de la civilisation se résolvent dans le reste de l’Europe; les Italiens se laissent entraîner par un mouvement qu’ils ne comprennent plus. Les grandes découvertes modernes arrivent dans
la Péninsule , mais elles s'y trouvent dépaysées. Voyez la presse : elle excite l’enthousiasme de Milton et de Luther, qui la considèrent comme le levier des révolutions modernes : pour l’Italie, elle est une machine qui sert à multiplier les manuscrits des anciens : les ouvrages de Machiavel , de Segni , Ammirato , Paruta , Valeriano , sont imprimés vingt-cinq , trente , et jusqu’à soixante ans après leur apparition. Les Italiens se méfient de ce nouvel instrument, qui précipite la marche des idées(l) : Giannone, en 1720, croit encore qu’il multiplie les erreurs , et qu’il nuit à l’éducation par la confusion des livres et des systèmes (2). L’Arélin et Giovio , deux siècles aupa> ravant, ne l’avaient compris qu’au point de vue individuel ; ils se croyaient les maîtres des réputations , parce qu’ils réunissaient le génie à la publicité , et on se souvenait toujours en Italie de ce premier égoïsme qui avait détourné l’imprimerie de sa mission.
11 est difficile de parler d’une manière générale de l’Italie du dix-septième siècle : auparavant il y avait de l’unité même dans la division , l’élément italien dominait partout ; à présent il y a l’influence espagnole, puis l’iqfluence fran-
(1) Fa correre i cervelli per la posta. Voir les dialogues de Dali.
(2) Voir son Histoire du royaume de Naples.
çaise , ensuite les raunicipalismes avec des allures tout-à-fait indépendantes. Les révolutions modernes ont brisé , interrompu ce travail d’unification italienne , réalisé par la littérature et rêvé par la politique de Machiavel.
L’influence espagnole fut la première à dominer dans la Péninsule : elle ruina le commerce de Milan , de Naples et de la Sicile; les ouvriers de la Lombardie émigrèrent en masse ; le peuple de Naples éclata dans des émeutes furieuses ; Messine et Palerme se soulevèrent chacune à leur tour, toujours divisées comme au moyen âge, toujours aspirant à l’ancienne indépendance sous la protection d’une nation étrangère. Mais l’Espagne avait rallié les aristocraties de l’Italie , et elle triomphait toujours de la misère de la Lombardie et des émeutes des provinces méridionales. Les mœurs de l’Espagne s’introduisirent à la suite des gouverneurs espagnols ; on abandonna les mœurs italiennes ; peu à peu la littérature se sépara des petites cours , les modes étrangères prévalurent, et la lecture de Camoens, de Lope et Calderon inspira aux poètes italiens un vif désir d’innovation, qui les dégoûtait de leur littérature nationale. Chiabrera , de Gênes , voulut chanter la découverte de Colomb ; Marini , dans son Adonis , se livra à cette poésie fantasque , pastorale et mythologique , qu’il admirait dans les créations des poètes espagnols : on vou-
TS
lait dépasser à tout prix ce cercle d’idées tracé par le Tasse ; tuais l’Italie était profondément classique , elle adorait la forme ; elle n’avait ni la religion de l’honneur, ni les traditions chevaleresques , ni la profonde conviction des découvertes modernes : aussi Chiabrera ne fut pas un grand homme, et Marini n’eut que le triste avantage d’être le chef d’une mauvaise école. 11 avait du génie ; la nature lui avait prodigué toutes les facultés du grand poète ; il faisait des descriptions lucides, saisissantes, qui rappelaient le coloris de l’Arioste ; mais dans ses tableaux il y avait toujours une fausse lumière , des allégories qui contrecarraient sa spontanéité ; en un mot , un mélange d’inspiration et de faux goût, qui trahissait cette incompatibilité qui existe entre l’élan chevaleresque de la poésie espagnole et la rondeur classique des formes italiennes. Toutes les productions en vers et en prose se ressentirent de cette corruption , et cette fusion entre l’antique et le moderne italien , qui avait dominé au seizième siècle , fut remplacée par un monstrueux alliage de pédanterie et d’extravagances.
La langue italienne , au seizième siècle , avait absorbé toutes les hautes capacités , et les avait mises en communication par le moyen des cours : à présent , la poésie se retire de la cour ; elle abandonne la nation pour sc réfugier dans les
municipes. Tandis que les poètes italiens disparaissent avec une rapidité étonnante , on voit surgir de tous côtés une foule de poètes en patois : tous les peuples , comprimés par la littérature impersonnelle du Tasse, s’insurgent; ils chantent leurs aventures dans leurs idiomes ; ils ont leurs grands hommes, et souvent ils se moquent de cette nation qui les avait réduits si long-temps au silence. Le patois de Naples , absolument muet au seizième siècle , produit au dix-septième trois grands poètes , Cortese, Basile et Sgruttendio : ce sont les Dante , les Boccace , les Pétrarque de Naples. Le premier chante les amours, les exploits, les fanfaronnades des lazzaroni; il fait vivre dans ses poèmes cette multitude déguenillée et poétique qui fourmillait devant lui la veille de la révolution de Mazaniello. Sgruttendio ravit par l’élan plébéien de ses chansons, espèces de py rrhiques où les mots elles idées ressemblent au tourbillonnement indéfinissable d’une danse échevelée. Dans Basile , c’est l’imagination vive et crédule du Napolitain qui explique la cour par la magie, qui remplit de fées les palais ; c’est , en un mot , la poésie d’un peuple qui croit encore à la métemp6ychose , et voit dans chaque statue un homme enchanté , dans chaque édifice, l’œuvre d’un négroman. Milan, plus grotesque que poétique , produit son Maggi , qui résume la société lombarde , et la représente sur le
théâtre avec son Meneghino, espèce de valet vertueusement ridicule , admirable combinaison de bonhomie et de bêtise. Bologne, Gènes et autres villes , presque silencieuses au seizième siècle , opposent maintenant à la nation de charmantes bouffonneries , et quelque grand homme qui ne trouve pas son égal dans la littérature italienne. Au milieu de cette insurrection générale , Florence , la seule ville qui reste italienne, recueille la langue nationale chez elle, et en fait une affaire de municipe ; elle prétend qu’il n’y a pas de langue italienne, qu’il n’y a qu’une langue florentine ou toscane. Le dictionnaire de la Crusca (du son) , en résumant tous les travaux de cette réaction, refusa de reconnaître le poème du Tasse, et fit une guerre systématique contre presque toutes ces productions que le seizième siècle avait fait éclore dans les cours italiennes. Venise, qui n’avait jamais renoncé à son patois , se moqua au dix-septième siècle des lourdes difficultés de l’italien, elle le relégua à Florence comme une langue étrangère , et , donnant un libre essor à sa poésie populaire , elle développa un théâtre municipal qui finit par supprimer entièrement le théâtre national italien. Jadis le carnaval avait été le rendez-vous de cette poésie réelle du moyen âge, qui parodiait toute la société dans ses mascarades : Arlequin, Pantalon , le Bègue, le Capitaine, Polichinelle, Bel trame
étaient des types ou de diverses professions, ou de plusieurs localités. Peu à peu celte mascarade monta sur les tréteaux , se distribua les rôles d’une comédie, et il exista un théâtre impromptu, masqué, où l’on jouait dans les patois italiens, et principalement dans ceux des provinces vénitiennes. Jamais ce théâtre ne fut plus brillant qu’au dix-septième siècle ; ses comédiens étaient des poètes , des savans ; ils exploitaient toutes les littératures municipales alors si florissantes; ils saisissaient par l’improvisation les bizarreries si variées, si poétiques de toutes les villes italiennes! Ce théâtre italo-vénitien accepta avec enthousiasme l’influence espagnole ; il se nourrissait de tout ce qui tuait la nation ; il était anticlassique, essentiellement populaire , et dès qu’il connut les drames espagnols , il les reproduisit à sa manière, en les entremêlant à tous les masques italiens. Arlequin se mit à la suite de don Juan ; le Bègue, le Docteur devinrent ministres des rois de Castille et d’Aragon ; Pantalon eut un rôle dans les aventures de saint Cyprien ; partout l’héroïsme espagnol s’allia à la bouffonnerie italienne, et le mélange fut si compact, si naturel , qu’il confondit dans les mêmes pièces les émotions de la tragédie et les éclats de rire de la farce. C’était le pendant plébéien de cette poésie de l’Ariosle , qui ne croyait à rien ; c’était cette réunion d’admiration et de plaisanterie qui tenait de
près au caractère italien, et qu’on devait rencontrer plus tard dans les drames de Charles Gozzi.
L’influence française commença en 1 680 : cette date nous est donnée par la comédie impromptu qui fut la première à s’en ressentir. Corneille et Racine rappelèrent la société italienne à sa grande époque du seizième siècle ; ils réveillèrent tous les instincts classiques de la nation , et firent cesser ce faux goût espagnol qui avait brouillé toute la littérature italienne. Par contre-coup, les provinces perdirent tout ce que gagnait la nation : Gênes , Padoue , Bologne et d’autres villes rentrèrent dans le silence d’où elles étaient sorties inopinément. La poésie de Naples et de Milan fut presque interrompue ; celle de Venise, de 1650 à 1 700 , n’eut plus que des auteurs d’une médiocrité déplorable : le théâtre vénitien perdit, d’un côté , toutes les ressources qu’il tirait des poésies municipales ; de l’autre, il dut renoncer aux canevas , aux sujets héroïques , qu’il prenait de Lope et de Calderon , et il lui fut impossible de reproduire Molière ou Corneille sous les masques d’Arlequin ou de Pantalon.
La littérature nationale de cette époque fut un retour aux anciens, mais un retour pédantesque, et dénué de liberté et d’inspiration, si l’on en excepte les drames de Metastasio , quelques pièces de Zeno et de Mafiei , et certains morceaux de
lledi ; on trouve partout une forme roide, péniblement élaborée, et complètement privée de spontanéité. Les poètes du temps avaient soin de prévenir dans la préface que les mots Dieux , Sort, etc., n’étaient que des jeux de plume ; que l’auteur catholique n’y croyait pas (1) : voilà la dernière phase de cette poésie italienne, elle n’était plus qu’un jeu de plume , elle s’était dégagée de tout sentiment.
Les princes italiens , pendant la domination espagnole, avaient toujours désiré l’influence française : dans les émeutes de Naples et de Messine, on arborait le drapeau français. L’influence politique de la France ne se réalisa pas, mais grâce aux guerres de Louis XIV, lors de la chute de la domination espagnole, l’Autriche lui succéda dans les provinces de Naples et de Milan . Le changement se fit d’une manière toute diplomatique, sans soulèvemens et sans commotions populaires. Quelques jours avant l’arrivée des Autrichiens , les Espagnols évacuèrent Naples ; les maires de cette ville exposèrent l’image de saint Janvier à tous les coins de rue , et tout se passa avec la plus grande tranquillité , sous la protection du patron de Naples, jusqu’à l’arrivée du comte
(1) Voir, par exemple, Jerôiue Gigli. — Le parole Sorte, Nnmi(dit-il), e contro il celo sono giuQchi depenna e non sentiment! di scrittore cattolico.
Daun , généralissime des armées de l’empereur. Même calme à Milan , où cependant le sénat regrettait la perle de ses anciens maîtres. Rome et le Piémont furent les seuls états dilalie qui prirent une part active à la guerre , l’une par ses intrigues, l’autre par son armée. Le pape n’y gagna rien ; au contraire , il se trouva enveloppé par une puissance qui n’avait pas l’aveugle dévotion de l’Espagne , et qui se souvenait de l’ancien féodalisme gibelin, qui tenait la Haute-Italie dans la dépendance de l’empire. Le duc de Savoie fit mieux ses alfaires : il avait une petite armée , et il profila de sa position pour jouer un rôle dans la guerre entre la France et l’Autriche. Tantôt il était généralissime de l’empereur , et il recevait le chargé d’affaires de la France travesti en postillon ; tantôt il savait livrer de feintes batailles arrangées d’avance avec l’ennemi pour tromper l’allié ; une autre fois , il était du côté de la France, mais il allait au carnaval de Venise , et là , dans les bals , le masque au visage , il entamait des négociations secrètes avec les généraux de l’empereur. Bref, le Piémont était le seul état de la Péninsule qui sût allier la ruse italienne avec les intérêts de l’époque ; il gagna la Sicile qu’il troqua avec la Sardaigne , et il se prépara un avenir en Italie. Machiavel n’aurait jamais soupçonné que le Piémont pût devenir la Macédoine de l’Italie. Venise, sans se mêler aux
guerres, européennes , se fit encore respecter par ses flottes , par sa richesse , par le dévouement de tous ses concitoyens dans les guerres contre les Turcs, et par les victoires de Morosini , qui réveilla pour la dernière fois les sympathies des beaux temps de la république , et les soupçons du conseil des Dix. Au commencement du dixseptième siècle, l’inquisition avait fait pendre et noyer quelques centaines d’individus pris çà et là sur les flottes et dans les palais de Venise ; quelque temps après , le sénat fit annoncer que la patrie avait couru un grand danger, et personne ne connut le secret de toutes ces exécutions.
La science italienne , au dix-septième siècle , est étouffée entre deux réactions catholiques qui l’empêchent de suivre les libres discussions de l’Europe, et de revenir aux écrivains du seizième siècle. Descartes n’est connu en Italie qu’après sa mort , quand l’Europe commence déjà à l’oublier; il n’excite d’abord que les réprimandes de l’inquisition , et le mépris des savans. Grotius ne trouve pas de disciples en Italie , et Gravina lui-même ne veut pas se détacher du Droit romain. Les livres et les savans étrangers sont lus avec avidité par un petit nombre de personnes ; mais on les accuse d’être légers et superficiels. Bruno , Télèse , Pomponace , sont proscrits par
l’Église. En parcourant les productions italiennes de cette époque , on voit que la nation est désormais sans problèmes à résoudre, presque désœuvrée , qu’elle chérit ses souvenirs , mais qu’il lui est impossible de les conserver dans leur grandeur. De temps à autre , on fait des emprunts aux étrangers , mais ils sont mal plâtrés par les vieilles idées nationales , et la science n’a ni l’aplomb des Italiens du seizième siècle, ni la hardiesse et la logique des écrivains étrangers du dix-septième. Boccalini, Paru ta , Sarpi , Boléro , Campanella , voilà les plus grands écrivains politiques de l’époque; comme Marini et Cliiabrera , ils étaient dans la vigueur de l’age en 1600, et malgré le privilège de tenir par leur jeunesse au sièclede LéonX, malgré leur génie et leurs incontestables progrès, ils révèlent tous une décadence dans la nation ; ils se ressentent tous de cette modernisation qui a fait disparaître le génie du siècle précédent , et qui devait les faire disparaître à leur tour avec tous les grands poètes des municipes dont ils étaient les contemporains.
Boccalini est un écolier de Machiavel ; il réduit sa politique à des épigrammes , il ne fait que de la satire romaine. Tous ses jugemens sont des arrêts do sa majesté Apollon , ou des plaidoiries de Mercure et de Minerve, qu’il fait parler comme des professeurs de Salamanque , ou plutôt avec la
gravité bouffonne de Pasquin el de Marforio. Mais Boccalini n’est que l’ombre de Machiavel ; il a oublié la science des républiques et des princes ; il j n’a plus que la malice du valet qui lait la critique de ses 'maîtres , et il n’est éclairé que par sa haine contre l’Espagne. Voici le sujet d’un de ses chapitres : « La Moscovie , blâmée d’entrete- « nir ses sujets dans l’ignorance , répond que « cela est nécessaire pour sa tranquillité : tous les « princes se rangent de son avis , excepté le duc « d’Urbin. » C’est un trait qui retombo sur l’Espagne. « Les Espagnols, dit-il ailleurs , ont plus « de superbe que de gravité, plus de cruauté « que de sévérité ; ils sont parvenus à leur puis- < sance en coupant les pavots dans les autres c états , à la manière de Tarquin ; ils traitent « également leurs amis et leurs sujets. — S’étant « accoutumée (l’Espagne) à étendre sa domina- ' « tion par ses alliances , elle ne peut pas goûter
« la coutume des Français de se rendre maîtres « des terres de leurs voisins au prix de leur pro- « pre sang. » Toutes les sympathies de Boccalini sont pour la France, ennemie natürelle de l’Espagne, et dernière espérance de l’Italie. 11 se berce de l’illusion de Léon X, de chasser les étrangers par les étrangers; il croit que l’on pourra déraciner la domination espagnole par la française. « L’empire des Français , dit-il , res- « semble à ces méchantes fièvres, lesquelles.
«encore qu’elles soient dangereuses, 'donnent « néanmoins quelque espérance de guérison par « le moyen des médicamens qu’on y peut appli- « quer(l). » Que les Français viennent, onavisera ensuite aux moyens de les chasser. Par quelles forces? Écoutez l’auteur : « Les Italiens sont « fins et rusés comme des singes ; ils se donnent « pour Français ou Espagnols, mais ils détes- « tent toujours les étrangers ; ils n’oublient ja- « mais les injures, ils s’en vengent quand les « autres les ont oubliées(2). — O Espagnols, votre
(1) I Siciliani sono passa tidall' insolenza, dalla prodigalité e dalla traviatezza Francesa aile crudeltade, ail’ avarizia, e aile insopportabile accuratezza délia signoria Spagnuola. E solo !i Siciliani non hanno sapulo quello che è noto ad ogni nno cbe il dominio de Spagnuoli sopra le nazioni è elerno e perd sicuramente mortale Ove la signoria de Francesisimilissima ad una febbre maligna, ancor cbe sia mollo pericolosn pur da altrui , qualche speranza di vitae conmolti medicamenli si pifù curare; corne ben con il vostro vespero Siciliano la curaste voi.
(2) « E sebbene corne asiutissime scimie (les italiens) facilmenlesi trasformino neicoslumidelle nazioni cbe dominano, nell’ intimo nordimeno del cnor loro serbano vivissimo l’odio amico. Espno gran mercatanti délia loro servitù, la quale trafiicano con tanli artificii, che con essersi solo posti in dosso con pajo di braghesse alla sivigliana sorzano voi (l'Espagne) a creder che siano divenuti buoni Spagnuoli , e noi ( c'est la France qui parle) con un gran colare di Cambrai perfetti Francesi, ma grando poi altri vo-
c morgue provoquera la noblesse italienne ; elle * renouvellera les massacres des Vêpres sicilien- « nés, et la nation parviendra de nouveau à l’anc cienne grandeur des Romains (1). — Aussitôt ,
« ajoute-t-il , que la nation italienne aura éteint « les divisions qui l’ont asservie aux étrangers ,
« elle reprendra son ancienne grandeur, et pos- € sèdera de nouveau la monarchie universelle. » C’est peut-être avec cette arrière-pensée qu’à la fin de son livre il s’adresse aux princes italiens, comme Machiavel , à la fin de son Prince, s’était adressé au futur libérateur de l’Italie. Quelle immense différence entre Machiavel etBoccalini ! L’un conseille les coups d’état et les combats , l’autre conseille la fausseté et des trahisons qu'il ne peut plus commettre ; l’un excite sérieusement à l’unité et à la défense , l’autre appelle les
gliono venire al ristretto del negozio raostrano altrui più demi che non hanno 50 mazzi di seghe. »
(t) « Vi pronostico Spagnuoli che con il vostroertoe odioso modo di procedere un giorno violenterete la nobillà ilaliana maestra dei crudeli vesperi siciliani a macchinarvi conlro qualche compléta napolilana essendo propriissimo costume degli italianicon maggior rabbia vendicar g’.istrapazzi dtlle parole che le offese délié pugnalate, corne quelli che avendo corta pazienza e lunghe mani non solo sono nati con un cuore inclinatissimo aile risoluzioni grandi, ma con ogni parte dicrudeltà non prima sogliono vendicar le ingiurie che quei che le ban fatte loro se ne siano scordate. »
DO
étrangers ; l’an pense au présent , à la réalité , aux ressources de l’Italie , l’autre se drape dans je ne sais quelle noblesse de sang et de perfidie pour rêver l’ancienne grandeur des Romains. Dans Machiavel , vous ne trouvez ni v^nteries , ni haines municipales; Boccalini ne peut pas s’empêcher de décocher une foule d’épigrammes contre les Napolitains et les Génois. Enfin , Ma* chiavel songe à la France pour improviser une royauté et une armée : la gallomanie de Boccalini est vague et perfide ; il n’a aucune idée de gouvernement , à ce n’est une admiration stérile pour l'aristocratie de Venise et le conseil des Dix. Boccalini a commenté un auteur ancien : c’est encore un lien qui ie rattache aux écrivains du seizième siècle , qui avaient l’ambition de commenter les Anciens quand ils avaient eux-mêmes le plus d’originalité : mais il a choisi Tacite, il a abandonné Tite-Live. Désormais l’historien des empereurs de Piome est le texte des politiques italiens, qui veulent méditer sur les malheurs de la domination espagnole par le tableau de la décadence de l’empire romain.
Paruta offre une variante vénitienne de l’école de Machiavel : celui-ci, tout absorbé par sa double politique des républiques et des princes, n’a fait qu’indiquer en passant le rôle des aristocraties, c Quand la garde de la liberté, disait-il , est confiée aux grands, comme à Sparte et à Venise,
alors l’état est tranquille est durable ; quand on la confie an peuple , alors on a les dissensions et la grandeur de Rome. » Machiavel conseillait l’exemple de Sparte et de Venise aux républiques qui veulent se borner à vivre , celui de Rome à celles qui veulent grandir par les conquêtes. Paruta a développé ce point de vue presque négligé par Machiavel ; son ouvrage se divise en deux parties : dans l’une , il traite de l’histoire ancienne ; dans l’autre, de l’histoire italienne. Dans la première, il laisse voir sa prédilection pour l'aristo- ■cratie et pour la puissance maritime de Carthage ; c’est pour lui la Venise de l’antiquité ; il est près de la préférer à Rome : celle-ci , pour lui , n’est que la superbe combinaison de tumultes populaires et de guerres extérieures , deux fléaux qui ont produit sa grandeur et sa ruine. Sparte a été bien plus sage et plus durable ; son aristocratie sévère excluait les troubles et les factions. Agésilas obéissait aux éphores , les généraux étaient soumis à la république ; les ambitions de Marius et de César y étaient impossibles. A Rome , la démocratie engendrait les factions : la guerre était inévitable ; il n’y avait pas moyen d’arrêter le cours des conquêtes et de la tyrannie. C'est pourquoi les empereurs devinrent les ennemis du monde ; l’exploit de Brutus fut inutile, et Rome s’écroula sous le poids de ses inimitiés. La Grèce offrait à Parafa trn spectacle presque italien : il y a là une
foule de petits états et deux puissances redoutables qui divisent le pays. Sparte s’appuie sur les puissances continentales, Athènes rallie les peuples des îles, et la nation flotte dans le mouvement continuel des guerres et des dissensions qui parlent des deux- centres ; c’est à peine si elle se réunit pour résister à l’Asie. Quand les grands dangers disparaissent, chaque état reprend ses antipathies, ses ambitions; la force politique se disperse dans une foule d’inimitiés municipales , et , malgré tous ses grauds hommes , ses grands politiques et ses généraux, la Grèce ne peut résister , ni à la Macédoine, ni à Rome. Revenant parmi les Italiens , dans la seconde partie de son ouvrage , Paruta reste fidèle à son plan , et il déplace habilement toutes les théories de Machiavel pour les transporter au point de vue de Venise ; il oppose sans cesse le calme, la durée , la sagesse de la république de Venise, à la grandeur orageuse des Romains; il n’ose pas toujours avouer ouvertement sa préférence , mais il ne manque jamais de chicaner sur l’histoire romaine , et de faire valoir le génie des Carthaginois modernes. Quant à la politique italienne , il écarte l’idée de l’unité nationale ; il blâme la fausse politique des papes , qui voulaient chasser les étrangers par les étrangers , et il propose la neutralité armée de Venise. Qu’est-ce qui a perdu l'Italie ? les ambitions italiennes ; il faut donc y
renoncer, surveiller les étrangers , ne jamais les secourir par l’envie de grandir ; on doit les paralyser toujours , en mettant en opposition l’ambition de la France avec celle de l’Espagne (1). Paruta est beaucoup plus raisonnable que Machiavel , mais il exprime une véritable détérioration ; il veut l’immobilité, le statu quo; il craint le mouvement ; il n’aime ni la démocratie florentine ou athénienne, ni la domination des princes ou des Césars ; il fronde toute l’histoire ail profit de ces aristocraties hétéroclites de Sparte
(i) « Venezia voile sempre conservare la sua neutralité — è stata cagione colla sua neutralité che le armi Iroperiali e Francesi dandosi da se stesso contrappeso non Itmno potuto aprirsi la strada al mandare ad eiïeuo alcuno dei loro disegni pe' quali avesse potuto esser pregiudicato alla liberté e alla quiele dltalia. Quindi dunque ne segue aile conservazione di questa pace e tranquillité esser miglior consiglio tenerin modo bilanciate le cose che non possano aver luogo negli animi de’ principiche in essa vi hanno stato quegli affelti di timoré e di ambizione : quali corne è detto son stati in altri tempi cagione di perturbarla : il che succederé se sapranno i principi italiani temperare in modo le loro voglie e tenersi insieme con certa unione d'animi e buona intelligenza, legati e congiunti che ne per desiderio che in loro si scopra di novité sia l’uno di timoré ail’ altro ne per la loro disunione si scoprino cosi deboli che la facilité délia preda possa commuovere l’ambizione d' alcuno che aspiri a’ loro stati. » (Discours politiques , liv. u„ disc. 7.)
et de Venise. Ajoutez que Paruta n’ose plus citer Machiavel de crainte de commettre un péché (1), qu’il est plat et bavard , et qu’il penche toujours vers cette décrépitude byzantine qui caractérise le dix-septième siècle en Italie. Machiavel était sublime dans ses adulations ; il y mettait de la grandeur, de la logique ; le grand politique y effaçait le courtisan -, c’est que Laurent de Médicis et ses autres héros présentaient réellement la possibilité du succès d’une de ces entreprises qui pouvaient sauver l’Italie. Mais au dix-septième siècle, quand on prêchait l’immobilité, les grands n’offraient plus rien de louable , et le courtisan restait divisé du politique.
Sypi ne tient pas directement à Machiavel ; mais en lisant son Prince , on croit entendre le vieux génie italien qui dicte ses derniers conseils à la république de Venise ; on voit ce que devait être la politique dès Borgia , réduite à l’usage des deux cent cinquante sénateurs vénitiens. Fausser la justice en faveur des nobles, fomenter des divisions dans le peuple pour l’affaiblir, défendre toutes les grandes réunions même inno-
(i) t Queste cose (la ligue de Cambrai) souo in atcuni scrittori, ma più che dagli altri ampliate el confermate da Nicolù Macliiavello nome già famoso per la curiosità delle materie quali toise a scrivere ma che ora condannato dalla S. S. sede apostolica ad oblivione perpétua non èpur lecilo uominarc. >
certes, parce que la réforme a éclaté au milieu des rassemblemens populaires ; étendre l’influence du conseil des Dix , persécuter la démocratie, quelle que soit la forme sous laquelle elle se pré» sente; poignarder tout homme influent qui se montre dans les provinces indociles, voilà les règles et les préceptes que Sarpi a rédigés avec une netteté révoltante. Alarmé par [les innovations protestantes , il ne reculait devant aucune énormité pour préserver sa patrie de l’esprit révolutionnaire. Sa cruauté était logique : Venise tenait à son aristocratie; celle-ci ne dominait qu’à la condition de la faiblesse universelle , et Sarpi voulait rassurer la république par un redoublement de sévérité dans le sénat et de faiblesse dans les peuples. De là , ce vaste enchevêtrement d’inimitiés municipales entretenues artificiellement pour lancer les peuples les uns sur les autres en cas d’insurrection; de là aussi ce „ réseau d’idées religieuses , d’espionnages , de délations dont il voulait envelopper toute la république pour réprimer à son origine tout mouvement d’indépendance. Sou utopie était de réduire Venise à une élégante oasb de plaisirs et de vices jetée entre la barbarie des guerres municipales , la terreur de l’inquisition et l’espionnage civilisé des confesseurs. Je n’ose pas comparer Sarpi à ** Machiavel ; celui-ci n’a jamais persécuté les idées ; il n’a jamais méprisé ni le peuple, ni rhiwa-
nité ; son immoralité n’était que diplomatique : Sarpi a prêché l’oppression , le brigandage ; il a fait de la police , et de la plus odieuse ; il a tourné le machiavélisme contre le peuple afin de conserver la république la plus artificielle qui soit sortie du moyen âge pour scandaliser le monde moderne. La réputation de Sarpi est fondée sur son histoire du concile de Trente : là , il n’est ni catholique, ni protestant, ni philosophe. Demandez-lui pourquoi le catholicisme existe encore : il vous racontera les démarches de la cour de Rome , ses intrigues , le dénouement heureux du concile de Trente ; ainsi, pour lui , le catholicisme des vénérables Pères est Y imbroglio le plus compliqué qui ait réussi à des prêtres. Ce livre est un chef-d’œnvre d’athéisme politique avec les dehors de la dévotion. Sarpi était une espèce de Rléphistophélès habillé en moine , vénéré de tout le monde , disant sa messe , faisant le récit des intrigues romaines avec réserve , avec circonspection , mais allant toujours droit dans les voies de ce monde toutes les fois qu’il s’agissait d’éclaircir une affaire que l’Europe n’abordait que par la foi catholique ou par la discussion protestante. Il est facile de voir que Sarpi était Italien par sa pieuse incrédulité , et Vénitien par sa position hostile et orthodoxe à la fois envers le Saint-Siège.
Le Piémontais Boléro sort du cercle des idées
de Machiavel ; il ne s’adresse plus ni aux républiques , ni aux aristocraties ; il parle à un roi héréditaire ; il croit que la justice la plus rigoureuse doit présider à tous les actes du gouvernement : à la fin on se trouve au milieu des idées modernes. De plus, il assiste aux guerres de religion ; il comprend que la société et la royauté reposent sur les croyances ; que l’unité monarchique est ébranlée quand l’unité de religion n’existe pas , et qu’il faut tout sacrifier à cette unité , qui constitue la force des états. C’est encore un progrès sur Machiavel. Il y a une troisième classe de considérations qui placent Boléro tout -h- fait parmi les écrivains modernes : ce sont celles qui regardent le commerce , l’industrie , les richesses. On est étonné de rencontrer dans un livre imprimé en 1600 des conseils d’économie politique qui semblent dictés par Colbert. L’auteur se propose une foule de questions sur le trésor, les impôts , les taxes, les manufactures , les arts ; il veut que le roi protège l’industrie et le commerce : ce sont , dit-il , les plus grandes sources de la richesse des états ; le travail produit mille fois plus que la nature , et le roi d’Espagne tire beaucoup plus d’argent des douanes sur les marchandises de Milan que de ses mines de Zagategue et de Palisk (1). Malheureusement
(1) < La laoa è frutto semplice délia natura quante belle
Botero se borne presque toujours à des indications vagues ; il ne possède pas un principe qui ordonne ses idées ; il n’y a non plus ni choix, ni discernement dans les exemples qu’il entasse pêle-mêle pour démontrer ses aperçus. D’ailleurs il ne peut pas se détacher tout-à-fait des réminiscences de Machiavel : malgré ses observations sur l’industrie, on voit qu’il considère la richesse comme une source de corruption : son économie politique n’a que le but de remplir le trésor ; sa religion tient un peu trop à lier les
cose e quante mulliformi ne fabbrica F arte? Quanti émolument! non ne trac l'iiulustria di chi la scardassa , l’ordisce, la trama, la tessc, la tinge, la taglia, la nue e la forma in mille maniéré , et la trasporta da un luogo ail’ allro?... Molto maggior numéro di gente vive d'indusiria che d'entrate... L’entrate che si cavano dalle minière del ferro non sono grandissime ma delle utilità che si traggonodel lavoroedel trailicod’esso ferro vivouo infinili che lo cavano, lo purgano che lo vendono , che ne fabbricano machine da guerra... Iferramenli innumerevoli per l'uso dell’ agricoltura, archilettura, per ogni arte, perli bisogni quotidiani e per le innumerevoli nécessita délia vita che non
è di minor bisogno il ferro che il pane Compara i marmi
con le statue, con le colonne... i legnami colle navi... i coloriconle pitture... e intenderai quantô più valga illavoro che la materia.... Ê tanta la forza dell’ industria che non è minierad'argento, non d'oro, nellaNuovaSpagnaonell’erù che le debba esser pareggiata , e più vale il dazio délia mercatanzia di Milano al re cattolico che le minière di Zagateca e di Palisco. >
consciences des sujets (l); et ses sentimens modernes prennent un faux air d’anliquilé se trouvant encadré dans les formes de Machiavel. Botcro écrivit un livre sur la Ville , comme Machiavel en avait écrit un sur les républiques : ensuite il écrivit sur la Raison d’état, comme son prédécesseur avait écrit sur le Prince; puis il mêla de la même manière les problèmes sur l’art de la guerre avec ceux de la politique. Enfin, il s’adressa à quelqu’un dans la conclusion de sa Raison d’état, comme Machiavel , dans le Prince, s’était adressé à un libérateur de l’Italie : mais le Piémontais pensait toute autre chose , il voulait
qu on allât combattre contre les Turcs pour conquérir Jérusalem et racheter Constantinople. Cest toujours cette fausse ressemblance avec Machiavel qui revient dans la Ville , qui ne traite que de la ville materielle et non pas de la république ; dans la Raison d’état , qui n’est que l’art de gouverner et non pas celui de s’emparer du
gouvernement ; enfin , dans l’Art militaire , qui nest pas une innovation, mais un recueil de conseils très commune
Campanella est le Bacon de l’Italie. Après
(1) « La religione lega non solamente lemani, ma gli affetti ancorae i pensieri.evuole chesi obbedisca ai principi diseoli non che a’moderati , e che si pa tisca ugni cosa per non (urbare la pace.
avoir compulsé les livres des anciens , il se persuada que tous les systèmes étaient des rêves s’ils n’étaient pas contrôlés par la nature. Il fonda donc une philosophie sur le témoignage des sens, sur l’histoire, c’est-à-dire sur la description des objets , sur la conscience physique de notre existence, et, en définitive, sur notre triple manière de connaître , de vouloir et d’agir vis-à-vis des phénomènes de la nature. La sensibilité, suivant lui , est la faculté radicale ; elle sent , elle juge , elle désire ; elle est toujours unique, quoiqu’elle se modifie dans les cinq sens , et quoiqu’elle passe par les degrés successifs de la mémoire, de l’imagination, de l’intelligence et de la pensée. C’est la sensibilité qui enfante toutes ces connaissances ; c’est par elle que l’on passe du connu à l’inconnu ; elle constitue l’expérience ; elle généralise les sensations dans la pensée. Voulez-vous porter de la méthode dans vos recherches , rapprochez-vous de la sensation , appuyezvous de l’histoire, vérifiez les historiens, ne croyez à aucune autorité : lisez les philosophes; mais pour vous habituer à penser : y a-t-il quelque chose qui vous semble invraisemblable ? attendez avant de nier, la vérité peut être invraisemblable.
Campanella croyait à la magie, à l’astrologie . il était théologue; il croyait que les oracles de l’antiquité avaient parlé par un prodige de Dieu»
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et il indiquait dans l’histoire plusieurs législateurs , entre autres Romulus, envoyés par Satan. Malgré Ces écarts et son empirisme , il préludait d’une manière remarquable à l’optimisme de Leibnitz. Dieu , disait-il , est l’unité radicale , la source de toute vérité absolue , l’être toutpuissant, la bonté infinie, la sagesse suprême ; le mal n’est qu’une simple négation , la douleur n’est que la cessation d’un bien ; l’impuissance , la haine , l'ignorance sont les négations de la puissance , de l’amour et de la sagesse de Dieu. La puissance divine se sert de ces négations pour effectuer le bien. La famine , la disette forcent les hommes à voyager ; de là les arts et les connaissances. Les guerres détruisent les tyrannies et les hérésies. L’erreur provoque la recherche de la vérité. En définitive, tous les crimes tournent au profit du genre humain. Necesse est ut scandala veniant : partout le mal est l’occasion du bien. 11 est impossible d’ailleurs de trouver quelque chose de positivement existant qui ne soit un bien : le péché lui-même n’est pas un acte de méchanceté , ce n’est que le mauvais choix d’un homme ignorant.
La politique de Campanella réunit les idées de la monarchie universelle de la papauté et de la république de Platon. Dans la Monarchie du Messie, Campanella veut soumettre tous les princes et les rois à la domination du pape, pour
réaliser sur la terre cette hiérarchie céleste d’anges, d’archanges , de trônes, de dominations qu’il entrevoit dans le ciel (1). Dans le livre De Monarchia liispanica , c’est la même pensee au point de vue de la nation espagnole. Les Espagnols ont conquis le Nouveau-Monde , dominent dans l’Asie ; ils sont prêts à subjuguer l’Europe , rpnis c’est le pape qui doit profiter de leur domination : ainsi l’avarice et la cupidité des hommes auront travaillé pour l’œuvre de Dieu (2). Dans la Civitas solis , Campanella est encore plus explicite ; il parle d’une île que le grand amiral des
(t) Papatûs majoritas arinata utilissima est christianis principibus dominatione teroperatis, quoniam ipsorum discrepantias æquat : arbiter est pacis bellique justi ; et arma sua exercet pro illis qui injuriam patiuntur : nec patiturqucmquam aliuschristianum regnum in vadere; conjungit eos contrà hostes fidei Christian»; separatque ab hostium foedere, et per cruciatas et indulgentiaset excommunicationes, pro bonis, et contrà malos regnatores rempublicam christianam erigit tueturque ; absque ipso jam annihilatus esset christianismus si quis historias considéré!. Sæpè quoque principes minores à potentioribus jam devorati essent, ut in librode MonarchiaChristianorum declaravi. Prætereà justificatPapa eorum expeditiones; videntur enim pro Deo non ex ambitione aliéna régna occupare,cum Papa spirituale dominium simul in illis habcat. (Voir te Politique et la Monarchia Messiœ. )
(2) 111 i (les Espagnols) cupiditateaurietdivitiarum novas quiritant regiones; Deus autem fineni altiorcm intendil.
flottes espagnoles a découverte dans l’Océan : dans cette île , il y a la communauté des biens et des femmes ; rien n’est accordé à l’égoïsme de l’individu , tout est soumis à la religion , tous obéissent au grand-prêtre de la sagesse. La religion de ces insulaires est le christianisme, moins ses mystères; ils admettent la Trinité, mais ils l’expliquent par la triade de la bonté , de la sagesse et de l’amour (1). Vers la fin du livre , l’auteur abandonne l’allégorie ; il annonce la régénération du monde , une domination universelle et la papauté du grand-prêtre de la sagesse , qui disposera de toutes les conquêtes de l’Espagne et de tous les pripces de la terre.
La religion est la base de toute la politique de Campanella ; sans religion point de société. Les Assyriens, les Égyptiens , ont cherché la volonté de Dieu dans les astres ; les Grecs, dans les oracles ; lesRomains et les Brésiliens, dans les augures ; les chrétiens, dans les révélations du Saint- Esprit. Ainsi Dieu a dirigé le coure de toutes ces
(t) De locis præmiorum et pœnarnm parum à nobisdiscrepant. In ancipiti versantur num alii mundi extrà nostrum sint.... Deum adorant in Trinitate, dicentes Deum essesummam potentiam, et ab hac procedere summam sapientiam , quæ simulüeus est , et ab ipsis amorem , qui et potestas et sapientia est , neque enim procedens non habeat naturam ejus à quo procedit. Verumtamen non agnoscunt personas distinctas nominatas , etc.
civilisations : les astres , les oracles , les augures et le Saint-Esprit ont tour à tour révélé sa volonté, et les prêtres ont toujours marché à la tête des sociétés (1). L’hérésie est un commencement de la corruption des sociétés ; elle brise l’unité sociale ; elle disperse les forces politiques, et multiplie les petites dominations.Lesbérésiesmahométanes ont déchiré l’unité mahométane pour fonder les nouvelles dominations des princes turcs , tartares et africains. Les hérésies chrétiennes ont repoussé l’unité pontificale pour appuyer les ambitions des princes protestans. Mais la corruption touche à son extrême quand les philosophies athées
(1) Principatus omnes agnoverunt (excepto impio Macbiavello) prudenliam non adeô valere ut possit praescire quæcurnque bona malaque imminent sibi , semper et in orani re. Idcirco nationescunctæadDeumconfugerunt, aliæ per rectam , aliæ per torlam viam. Igitur principes Assyriorum et Ægyptiorum et Persarum inquisierunt Dei voluntatem ipsumque implorarunt in sideribus per astrologiamGræci, per oracula Sibyllarum, tenuitate spiritusDoi copulabilium : Romani, inharuspicina.etauguriis, à quibus parum adsint Brasilienses ; Chrisliani autem recto tramite
ad Spiritum Sancium Exislimandus est (Dieu)res-
pondisse per ido!a ubi sic oportere inteiligebat ad mutalionem, vel augmentum principatus gentium juxlà consilium suum.... Omnis namque principatus proprio angelo protegitur... Partes Dei in imperio sacerdotium tenel, Deoque respublica nulla nullusque cœlus hominum fuit nec fieri potest unquam absque sacerdotio, quoniam neque sine Deo.
succèdent aux hérésies. Alors les passions n’ont plus de frein, les civilisations tombent en dissolution, et il est nécessaire qu’un législateur surgisse pour fonder une nouvelle société. Le Christ a paru parmi les Juifs quand les sadducéens niaient l’immortalité de l’àme ; le christianisme s’est propagé à Rome à l’époque de l’épicuréisme impérial. Ainsi la religion et les sociétés tournent de l’unité à l’anarchie. L’unité est constituée par l’absolutisme religieux, par une papauté armée. L’anarchie commence par les hérésies, par la multiplicité des princes, et finit par la démocratie et l’irréligion. La régénération naît de l’excès du mal, et ramène les peuples à l’unité par une nouvelle théocratie (1).
(1) Religiones cunctæ atque sectæ habent proprium circulum : veluti et respublicæ, ex monarchia in tyrannidem, indèin aristocratiam , indè in oligarchiam, indè in politicam , indè in democratiam, ac denuô tandem in monarchiam revertuntur per easdem aliasque vias. Sic cum sectæ ad atheismum pervenerint ut Dei providentiam negenl aut animorum immortali tatem , patiuntur mutationem aut reformaiionem necessario ; quoniam populis conscientise frænum adimitur; et à principibus illi consimiiiter impiis pessumdantur : ideoque quemcumque legislatorem sive bonum , sive malum , priorum malorum pertæsi complectantur. Similiter cumliberlatem arbitrii negant fiunt libertini quibus lux nova paranda est. Philosophorum sectæ non transierunt de opinione in opinionem ultra Epicurum ; sub quo Deum providentiamque negante , iilorum sectæ de-
Toutes les fois que Campanella parlait de la révolution qui devait régénérer la terre , de la nouvelle unité qui devait surgir, il pensait à la fusion de tous les peuples , à la cessation des
structæ sunt, et in ipso terminant!!!-, apud Laertium. Religio Mosaica cum eo devenisset ut sadducæoshaberet negantes animorum immorialitatem, passa est ùChristo Deo, qui ipsam tulerat , reformationem. Japonenses hodiernis teiuporibus sub Amidæ legibus pervenerunt ad sectam quæ futurum sæculum Deumque negat; ideôque Jesuitæ ad ipsos, in hoc gaudentes, subintrarnnt ut convertantur ad cultum Dei. Quando Gentiles ad atheismum declinarunt ( Sine Deo eratis , ait Apostolus ) , in multas calamitates inciderunt : præsertim Romanoruin imperium, ob Cæsareorum Epicureismum, teste Catone, in Sallustio , ac Lucano : proindèque facile christianismum auiplexi sunt, populis suavissiinum. Sic Africani hoc lempore, in varias Mahometi sectas divisi, et incredulitate jam affecti, revertuntur ad Turcarum sectam, autpotius ad Christianismum nccesse
est
Religio cujus summus sacerdos propriis caret armis plures principatus non admiltit nfti plures hæreses faciant. Ideoque rex Turcarum , rex Persarum , rex Tartarorum, rex Maurorum , et serifus rex Fezitarum sub sacerdotio Mahomet ico inermi viventes, singuli propria dogmata habent hæretiea ; et quicumque novum imperium erigit novam quoque hæresiam prædicat tueturque. At sub Papato , armato scilicct sacerdotio, vivunt rexC.allorum, rex Iiispaniæ, rex Cermanorum, respublica Venetorum, aliique principes potentissimi sub eadem religione , nil novarurn hæresium absque principatus ruina indigentes. ( Phil. rntionalis. ) '
guerres , des pestes , des famines ; il voyait le globe travaillé , exploité par tous les efforts réunis d» genre humain , et il était prêt à franchir les bornes de son siècle pour annoncer la théorie du progrès. « Nous avons plus marché dans les derniers cent ans , disait-il , que tout le monde en quatre mille ans ; on a imprimé plus de livres dans le dernier siècle que depuis cinq mille ans. La typographie , la poudre à canon , la boussole vont révolutionner le monde ; l’astrologie nous annonce qu’il est près de surgir une monarchie universelle avec de nouveaux arts , de nouvelles lois, de nouveaux prophètes; mais avant tout, il faudra détruire, ensuite édifier.... Il arrivera de grands événemens ; le globe sera renouvelé..,. Cependant les astres qui prédisent ces prodiges ne forceront pas la volonté des hommes Si le grand philosophe, ajoutait-il en
s’indiquant lui-même, tourmenté pendant quarante heures , n’a pas révélé un seul mot de ce qu’on lui demandait, parce qu’il avait juré de se taire ; les étoiles , qui tournent de si loin , ne pourront jamais violenter notre volonté (1). *
(I) Totum mundumab uno régi possc, Augusti imperium ex parte probat , qui si Papa fuisset et religionem
puram tenuisset imperium universale continuare po-
tuissel per archiepiscopos et duces provinciarum, cuucta moderando et per classes atque exercitus tuendo : sicuti Uispanus duos commet hemisphæria per religionem , ani-
Dans la philosophie de Campanella , il y a le commencement de plusieurs grandes idées ; on
main imperii. — Bellum, pestis, famés, inundationes et incendia universalia respublicas diruunl. Si aulem ab uno totus regeretur orbis, nt Alexander dicebat , ab uno sole, cessarent bella et pestes ; quoque per communicationem scientiarum et medicaminum et transmigrationem ab aere pestifero in salubrem. Inundationes et incendia principis cura per transmigrationem similiter effugit ubi imminent. Famés quoque avertitur mittendo ex regnis abundanlibus ad régna carentia iis quæ ad victum pertinent et permutando.... Communicatio autem omnium bonorum, omnium provinciarum in omnes provincias et tuta itinera mundum felicitate et scientia replerent. ldeo arma Romanorum alterum solem mundi bac ratione fuisse prius in regulos et barbaros divisi non inepte prædicat Plinius. Ergo rectè Salomon ait : Propter peccata terræ multi principes ejus. Hæreses quoque nullæ fièrent , quoniam summus sacerdos rex veneratione et armis exlingueret. Cultui telluris et scientiarum inventionibus ingénia magna occuparentur. (Politique.) — O si scires quid per astrologiam dicunt et ex nostris quoque prophetis de sæculo venturo , et quod sæculum nostrum plus historiæ habet in annis centum quam mundus lotus in 4000 ; pluresque libri editi sunt in hoc centenario quam in 5000 , et de inventione mirifica typographiæ, archibugiorum et usus magnetis. Præclaris signis, simulque organis congregationis mundigenarum in unum ovile , et qualiter dum fiebant synodus magnæ in trigonoCæreris, abside Mercurii, Scorpionem percurrente, hæ mirabiles inventiones acciderunt à Luna et Marte potentibus in hoc trigono ad navigaiionem novara , novaque régna et arma nova. At cum mox intraverit Saturni absis
y voit poindre l’innovation de Bacon , une réforme religieuse , un nouveau système sur la marche des sociétés , mais tout y est paralysé par d’innombrables contradictions et confondu par toute sorte de subtilités et de puérilités monastiques. Campanella était moine , d’abord persécuté pour sa science , puis pour sa politique ; tantôt émigré à Padoue, à Bologne, tantôt prisonnier de la cour de Rome ; il passa vingt-sept ans dans les prisons de Naples , au milieu d’horribles souffrances , et il ne fut auteur que parce qu’il était impossible de dompter l’activité dévorante de
in Capricornum , et Mercurii in Sagittarium , et Martis in Virginem, post primas synodos magnas et visionem novae slellæ in Cassiopæam ! Monarchia nova surget et reformatio legum, artium et prophetæ , et rcnovalio aiunt Christianisme emolumentum magnum indè portendi ; at prius quidem evelli et extirpari, deindè ædificari et plantari.... Hoc lamen te non lateat, eos jam invenisse artem volandi, qjjæ una mundo deesse videbatur , et in proximo ocularia expectare quibus occultæ steilæ videanlur , et auricularia
quibus cœli audialur harmonia Hoc lamen non admit-
tam quod ipsi liberlatem humanam prorsùs adstruunt et dicunt quod si 40 horæ quibus cruciatus est philosophus magnus inter eos ab hostibus crudeli&simè non poluere ilium cogéré ad confitendum ne verbulum quidem de iis quæ requirebant , eo quod silere statuerai ex animo ; nec stellas ergo quæ à longe et suaviter movent posse cogéré nos ad operandum contra dccretum nostrum. ( La Cité du Soleil. )
sou esprit. On lui arrachait ses manuscrits , ou lui dérobait ses traités ; il les reproduisait avec une persévérance et une rapidité inconcevables : c’est dans les prisons , devant ses gardiens et ses inquisiteurs , qu’il écrivait les meilleurs de ses ouvrages. Mais solitaire, humilié, forcé à de basses flatteries , il n’eut ni contrôle , ni parti , ni peuple , ni indépendance , ni tout ce qui soutient le génie. Tout puissant quand il développait ses principes, il n’avait jamais la logique qui les coordonne ; il était tout à la fois socinien, catholique, quelquefois idéaliste, le plus souvent matérialiste sans exclure le mysticisme (1) ; toujours astrologue sans exclure la liberté. 11 développait la physique de Thélèse, et il voulait faire en même temps une reügion ; il expliquait l’intelligence par la sensation , par la matière , mais il s’engageait dans une théodicée qui réduisait la matière à une négation : il révolutionnait la religion , il
(1) Fr. Thomæ Campanellæ, de sensu rerum et magia , libri quatuor : pars mirabilis occultæ philosophiæ, ubidemonstralur mundum esse Dei vivant statuant, beneque cognoscentem : omnesque illius partes, parliumque particulas sensu donatas esse, alias clariori, alias obscuriori, quantum suflicit ipsarum conservation! ac totius in quo consentiunt et fere omnium naturæ arcanorura rationes aperiuntur. (Franc. 1620, lib. i , cap. 13.) Mundum esse animal mortale et quid exlrà ipsum esse queat. — Ciuims Mundum animal esse ingens, nosque in ejus ventre vtvere, sicuti vermes in ventre nostro.
rêvait un grand avenir , mais il prenait ses utopies dans le passé , dans le moyen âge , dans une institution frappée à mort par Luther. Hardi et novateur par principes et par caractère , il était forcé d’écrire une foule d’apologies , de rétractations , et entre autres choses les éloges de l’Éspagne , de Rome, et de tout ce qu’il détestait. Ainsi Campanella , le plus grand homme de l’Italie au dix-septième siècle après Galilée, ne profilait à personne et ne servait à rien , et toute sa haute capacité était étouffée par le mépris, l’insouciance et l’anarchie scientifique de son pays. En France, à Marseille , entre les hras de Peiresc , Campanella ne peut plus se reconnaître : « J’ai résisté, disaft-il , à la prison , à la torture , à toute sorte de malheurs ; mais en voyant votre accueil je ne puis m’empêcher de pleurer. * Même effusion dans sa lettre à Naudé, le premier qui lui demanda l’histoire de ses études et la note de ses ouvrages (i).
Résumons-nous. — L’Italie au dix-septième siècle continue sa modernisation et sa décadence. La littérature nationale se fausse pour devenir moderne comme l’espagnole ; l’inspiration se retire dans les municipes , mais elle est persécutée dans ce dernier refuge par l’influence de
(1) Tliomæ Cuinpanellæ , de libris propriis et rectâ ra lione studendi syntagma ad Gabrielum Naudæum.
la littérature française. La politique de Machiavel se municipalise à son tour. Elle devient romaine par Boccalini, vénitienne par Sarpi et Paruta. Botero plus moderne ne peut pas se dépêtrer de la décrépitude italienne. Campanella, le seul qui soit vraiment de son époque , est accablé par ses malheurs et {Mtr sa solitude. En général le génie italien se divise de la nation, soit qu’il descende dans les municipes ou qu’il se rallie aux nations étrangères. Mazzarin , Alberoni , Montecuccoli , Gr. Leti , etc. , continuent cette émigration de grands hommes qui avait commencé avec Colomb et les Socins. Les physiciens sont les seuls qui se dérobent par la nature de leur science aux influences meurtrières du pays. Salvalor Rosa , le seul homme de génie qui réunisse la peinture et la poésie, comme s’il vivait au siècle de Léon X, Rosa maudit son pays dans les termes les plus outrageans. Ainsi , partout il y a des hommes plus grands que la nation. C’est là le dernier avantage de la division italienne. Elle a empêché une conquête générale , paralysant les étrangers par les étrangers ; elle a permis à Venise ses derniers jours de splendeur ; au Piémont, son ambition moderne ; à Rome , son honorable décrépitude ; à tous les états italiens , leur existence inoffensive ; et à quelques hommes , cette grandeur excentrique dont on hésite à reconnaître l’utilité, et qui conduit souvent à accuser d’ingratitude la
Cî(ïï1 le
patrie qui les a produits. Campanella est la plus grande de ces individualités qui se sont développées sous la domination de l’Espagne. Nous allons parler de l’homme bien plus exceptionnel qui a surgi plus tard , à l’époque de l’influence française ; mais auparavant il nous faut connaître sa ville natale.