NAPLES
L’Italie méridionale est la terre des grandes conceptions et des grands malheurs : elle résume rapidement par l’excès de la faiblesse et de la violence tout ce qui s’est passé avec régularité et , grandeur dans les autres parties de la Péninsule. La Grande-Grèce présente d’abord les législations de Pytbagore, des Locriens, de Charondas, puis soudainement le massacre des pythagoriciens et des villes où les plébéiens exterminent tousles nobles. LesSybarites, maîtres de vingt-cinq villes, ne peuvent pas résister à une révolte, et sont obligés de s’enfuir ailleurs pour chercher un asile. A côté de ces catastrophes violentes , on trouve les délices de Capoue , une mollesse inouïe , des villes où les femmes doivent recevoir l’invitation à une fête un an avant pour préparer leurs parures, des hommes qui n’ont jamais vu le lever du soleil et qui tombent en défaillance la première fois qu’ils voient les travaux de l’agricul-
tare. Sous la domination romaine, l’Italie méridionale est la patrie de Marius , d’une foule de grands hommes , et en même temps elle est le théâtre de voluptés monstrueuses. Au moyen âge, la victoire des quarante chevaliers normands et leur conquête du royaume rappellent les révolutions subites de la Grande-Grèce. Mais ces hommes du Nord ne résistent pas au climat de Naples ; ils sont agités par les passions du Midi, et au lieu de marcher dans la voie des Normands d’Angleterre, ils se laissent briser par un coup d’état qui ressemble aux catastrophes de l’antiquité. En 1 480, les barons, après une longue insurrection contre le roi , oublient leurs ressentimens et leurs intrigues ; ils se rendent au Château-Neuf, où ils sont invités pour célébrer une noce royale. Au milieu de la fête on les fait entourer par les troupes et on les jette dans les prisons d’état. Les jours suivan^, les plus marquans d’entre eux perdirent la tête sur l’échafaud ; on né connut pas le sort des autres , mais on vit que le bourreau s’était emparé de leurs bijoux et de leurs colliers. Rien de plus poétique que les aventures qui se rattachent à ce coup d’état , qui détruisit la puissance des hauts barons du royaume. Dans l’histoire napolitaine, c’est toujours le même mélange d’insouciance , de faiblesse et de violence ; on y compte quarante révolutions en quatre siècles ; il n’y a presque pas d’attaque qui
ne soit suivie de la conquête du royaume ; il n’y a pas d’ennemis qui en approchant des frontières n’excitent de graves soulèvemens dans la campagne de Naples.
Les grands hommes du pays excellent par une fougue d’imagination qui brise tous les obstacles, par une facilité de génie qui supplée au travail , à la patience. Voyez Salvator Rosa : il est poète, peintre unique , et il fait un Jtableau par jour. Campanella touche aux dernières bornes du possible par sa philosophie et par ses utopies ; en même temps il est poète , et il est le seul homme qui soit arrivé à la célébrité en travaillant au fond des prisons. Bruno, lui aussi, est unique par l’impertinence de son génie; voyageurpourchassé de toutes les capitales de l’Europe , ennemi hardi de tous les préjugés de l’époque, il se joue des difficultés de la mnémonique de Lulle ; il aborde l’idéalisme avec tout le luxe de la poésie , et à l’âge de soixante-quatorze ans il ose prêcher ses innovations en Italie, sur le territoire de Venise, en présence des plus fortes réactions du catholicisme. Dans tous les temps la Basse-Italie a été la patrie des grands philosophes italiens : dans l’antiquité, elle produisit la secte italique; au moyen âge , elle donna saint Thomas ; depuis le quinzième siècle elle présenta Thélèse , Campanella, Bruno, au milieu de l’ignorance et de la crédulité la plus profonde , car on est toujours
Tfigilizetf! le
aux extrêmes dam ce pays , on y passe du sublime au ridicule ; les hommes médiocres y sont rares. Tozzi , par exemple , voulait écrire un traité de Anima mundi , en commentant Aristote ; il lui passait par la tête que l’imposture est l’âme du monde ; il ne pouvait plus garder sa gravité , et il finissait par écrire un traité moitié sérieux , moitié plaisant sur l’âme du monde et sur l’imposture. Il ne serait pas difficile d’indiquer d’autres naïvetés dam le même genre.
La conquête espagnole en favorisant la noblesse italienne produisit à Naples des dommages immenses. Au dix-septième siècle, les gentilshommes du royaume avaient repris beaucoup de privilèges qu’ils avaient perdus sous les Aragonais. Les nobles avaient des châteaux , des villages, ils administraient la justice à leurs paysans , soudoyaient des centaines de bandits , protégeaient les brigands et se permettaient toute sorte de violences. De là les haines héréditaires des familles , les guerres féodales , et les batailles où les chefs des petites factions se donnaient rendez-vous pour se combattre avec de petites armées de trois cents et parfois de cinq cents bandits. La noblesse était représentée dans le parlement par cinq députés ; elle jouissait d’exemptiom : aussi était-elle prodigue envers l’Espagne toutes les fois qu’il s’agissait de voter des impôts.
Le peuple n’avait qu’un seul député, et par conséquent il ne comptait dans le gouvernement que par ses émeutes. En 1616 il ensevelit vivant son député qui ne pouvait pas tenir tête aux représentons de la noblesse ; trois mois après l’émeute , il se laissa prendre ses chefs et huit cents personnes, qui furent torturées et en grande parties condamnées ou exécutées.
Dans les campagnes l’agriculture languissait étouffée par le féodalisme et la mauvaise administration. D’innombrables bandits interrompaient les relations du gouvernement , dévalisaient les voyageurs , rançonnaient les personnages les plus marquans de l’état, et en 1670 ils campaient régulièrement , se fortifiaient dans les terres , et exigeaient les impôts en défendant de les payer au gouvernement. Les bandits étaient une puissance; tout mouvement politique entraînait ces bandits dans un parti ; souvent ils arrivaient à Naples à la suite des barons , et alors ils portaient l’épouvante dans la population.
Le vice-roi espagnol représentait tout ce qu’il y avait de plus ignoble dans la bureaucratie moderne. Sa tâche était d’administrer la justice dans les villes , d’exterminer les brigands , de dompter l’anarchie féodale. Mais il manquait de moyens ; une guerre contre les bandits ameutait la moitié de la noblesse , qui les protégeait ; une persécution contre un gentilhomme provoquait une foule
de tracasseries, et les vice-rois laissaient le monde aller son train , et profitaient de l’anarchie pouf vendre la justice et s’enrichir. La démoralisation dans l’administration était telle , qu’en 1672, les dames et les barons avaient adopté le passe-temps lucratif de rogner la monnaie ; en 1679 on avait fait des progrès en ce genre , et plusieurs moines fabriquaient de la fausse monnaie. On les condamna aux galères , mais ils continuèrent paisiblement leurs travaux sur la galère, d’accord avec les gardiem et les officiers.
La religion à Naples était une idolâtrie riante et splendide. Chaque rue avait son couvent ; on comptait soixante-dix monastères de femmes, trois cents églises, trois mille reliques et cent cinquante corps de saints. Dans plusieurs églises on montrait le lait de la Vierge , les dents molaires de saint Christophe, une foule d’images miraculeuses , des statues qui avaient pleuré , qui avaient répandu du sang. Le Christ de l’architrave de l’église du Carme avait baissé la tête pour esquiver un coup de canon qui était parti de la flotte d’Alphonse 1". Dans certains jours de l’année, la foule se ruait dans les églises, et trépignait de joie en voyant se liquéfier, miraculeusement le sang de saint Étienne , de saint Jean- Baptiste, de saint Nicolas de Tolentino, de sainte Patricia, de saint Barthélemy. L’exaltation était au comble le jour de la liquéfaction du sang de
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saint Janvier, le patron delà ville ; miracle capable de convertir tous les Titres, s’écrie Tarcagnota ; miracle vraiment stupéfiant et supérieur a tous les miracles, s’écrie SummOnte,, un des historiens du royaume ; Celano dit qu’on ne peut croire à ce miracle qu’en le voyant ; Mazella , autre savapt du pays , va jusqu’à lé poser comme le fondement d’une démonstration théologique pour confondre tes païens , tes juifs et les hérétiques qui ont la témérité de nier la résurrection des corps. On conçoit qu’à Naples les irruptions du Vésuve , le bouillonnement du sang de saint Janvier, etc. , étaient autant de signes de la bienveillance ou de la colère de Dieu : les prêtres s’en servaient contre le gouvernement , contre les rois ; on tremblait devant le prêtre, puisqu’on était toujours au milieu des prodiges. A Palerme , où les idées étaient au même niveau , un matin ( 1701) on crut que saint Joseph venait annoncer un nouveau gouvernement : le quartier de Kialsa se souleva. Saint Joseph était un émissaire de l’Autriche avec les vêtemens et la barbe du père putatif du Christ.
La science était humble et craintive au milieu de cette dévotion fervente : dans les provinces , la simple science orthodoxe produisait . l’étonnement. Les moines, qui expliquaient tout par Dieu ou par Satan , ne concevaient pas le mouvement libre et indépendant de la raison humaine. Ils accusaient Campanella d’avoir ap-
pris du diable des connaissances qulls avouaient être prodigieuses. Plus .tard , on faisait encore à Astorino la même accusation : Quomodo scit, cùm litteris non didicerit? En 1700, Majello et les première cartésiens fürent persécutes par l’inquisition. En 1722 , l’homme le plus orthodoxe du royaume , celui qui écrivait l’histoire de Naples comme aurait pu le faire le catholique le plus fervent de la France , Giannone , fut banni par une émeute populaire où il manqua d’être tué. Il avait fait l’histoire de la puissance du clergé, et cela avait suffi pour indigner les nobles, les prêtres et la canaille. Le vice-roi autrichien n’osa pas protéger l’auteur. Quelques écrivains du pays furent chagrinés de ce que Giannone pût s’appeler Napolitain, et l’un d’entre eux repoussa la honte de Yavoir pour concitoyen en énumérant avec complaisance toutes les persécutions qui l’avaient obligé de s’enfuir. Giannone se réfugia à Vienne, ensuite à Genève ; mais il mourut dans une prison de la Savoie , parce qu’il avait voulu communier en pays catholique. Les libres penseurs de Naples se bornaient à lire en cachette les livres étrangers ; ils étaient méprisés comme des hommes légers et superficiels ; et quand l’indignation éclata contre Giannone , ils se tinrent bien tranquilles de crainte de se compromettre.
La révolte de Mazaniello est le grand événe-
ment de l’histoire de Naples pendant la domination espagnole.
En 1747, les impôts étaient excessifs ; le peuple en gémissait ; les nobles spéculaient sur la misère générale , et l’empiraient par le monopole des douanes. Plusieurs individus essayaient la contrebande; mais ils étaient saisis , emprisonnés , et on les forçait à se racheter au comptant.
Un pauvre pécheur, Mazaniello, s’était complètement ruiné pour payer la rançon de sa jeune femme , qui avait été surprise aux portes de la ville avec un peu de farine dans un bas. On était à la veille d’une fête de la Madone ; la disette factice jetait de tristes idées dans une populace immense et désœuvrée. 11 s’éleva par hasard une querelle entre les employés de l’octroi et de pauvres paysans qui n’avaient pas assez d’argent pour payer l’impôt de quelques corbeilles de fruits. La foule se rassembla ; quelqu’un cria à bas l’octroi ! L’on se rua sur les employés. Mazaniello arracha l’enseigne d’une auberge, et se mit a la tête de cette populace orageuse, terrible de misère et d’audace. La municipalité céda d’abord; puis, une heure après, elle voulut sévir sur quelques individus ; alors on forçal’hôtel-de-ville , on brisa les meubles, les tables ; les cris devinrent menaçans ; on voulut la mort du gouverneur ; et c’est à peine si le vice-roi put se sauver en mettant au galop sa voiture , et jetant des
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poignées d’argent à ceux qui le poursuivaient,
D’un côté, on braqua contre la ville l’artillerie des trois châteaux, et les nobles se réunirent aux soldats espagnols ; de l’autre , deux cent mille hommes en guenilles , armés de piques , de sabres et de bâtons , se répandirent dans les rues sous les ordres de Mazaniello , et rasèrent trentequatre palais de nobles. Ceux-ci appelèrent le secours des bandits, mais le peuple égorgea ces misérables qui accouraient pour saccager la ville. On essaya les guet-apens, les arquebusades contre Mazaniello. Alors la révolte s’organisa, et répondit à la trahison par la terreur.
Mazaniello était le seul chef de la révolution. Quelques docteurs qui avaient rêvé l’émeute dans les prisons d’état de l’Espagne l’aidèrent de leurs conseils ; mais ils étaientobligésde porter un masque au visage. C’était Mazaniello qui transmettait les ordres de la fenêtre de sa maison , les attachant au bout des piques des lazzarons qui veillaient à sa porte. On condamna à mort les bandits , les recéleurs des bandits , tous ceux qui portaient des armes , tous ceux qui portaient un manteau sous lequel on pouvait en cacher. En même temps on ne voulait pas passer pour rebelles à l’Espagne , et l’on ordonna la peine de mort contre tous ceux qui n’exposeraient pas les images de Philippe 111 et de saint Janvier.
L’archevêque tâcha d’amener une conciliation.
Le vice-roi n’avait pas de forces pour résister. Mazaniello était obsédé par des scrupules et par les idées d’une damnation éternelle ; il s’attendait d’ailleurs à être condamné à la roue , et il était épouvanté de sa grandeur et de sa rébellion. L’archevêque lui fit espérer son pardon. Alors Mazaniello s’habilla de toile d’argent en signe de paix ; il donna ordre de mettre tout à feu et à sang si dans une heure il ne revenait pas , et fut se jeter aux pieds du vice-roi. Vive le roi ! et que votre excellence m’envoie au supplice. Voilà son compliment.
La paix fut jurée dans l’église du Carme ; on assura au peuple plusieurs privilèges ; Mazaniello fut créé duc de Saint-Georges , et on donna des fêtes magnifiques.
Les jours suivans Mazaniello devint fou ; il se mit à galoper à travers la ville , écrasant tout ce qu’il rencontrait ; il envoya aux galères plusieurs de ses conseillers, et voulait abattre les maisons de la place du Marché pour se faire bâtir des palais. Tout le monde fut atterré de sa frénésie : il se forma tout de suite une conspiration, et Mazaniello tomba sous les coups de ses amis. La canaille s’empara de son corps , le décapita et le jeta dans les égouts. Mais bientôt elle se repentit : le gouvernement viola la paix ; le peuple entra en fureur : un instant il crut que Mazaniello était ressuscité pour le conduire au combat ; puis il
en Ot un saint, et déposa son corps dans l’église du Carme ; on l’invoqua comme un protecteur, et à la portede l’église on venditl’oraisondu beato Mazaniello. Les funérailles de Mazaniello suspendirent la guerre pour un moment. Ce fut un spectacle grandiose : quatre cents prêtres , des milliers d’enfans , quatre mille femmes , quarante mille soldats traînant leurs bannières dans la boue et une populace immense suivirent le convoi du pauvre pêcheur ; l’artillerie des ennemis s’unit aux cloches de la ville pour rendre les derniers honneurs aux dépouilles mortelles du duc de Saint-Georges.
L’histoire de Mazaniello, depuis l’émeute de l’octroi jusqu’à sa mort , s’écoula dans le court espace de onze jours.
Après Mazaniello , la révolution tomba sous la direction dit duc de Guise : le duc d’Autriche vint au secours du vice-roi. Les partis étaient acharnés. Les nobles allaient sur les galères du duc d’Autriche , et préparaient des fers pour marquer au visage tous les hommes du peuple. Le peuple menaçait d’élever des tranchées avec les corps des nobles religieuses. Le duc d’Autriche était humilié de se trouver devant un danger sans gloire. Leduc de Guise, abandonné par Mazarin, était indigné de se trouver au milieu d’une émeute d’esclaves.
Enlin , à l’approche de la semaine sainte , le
duc de Guise commit l’imprudence de s’éloigner de la ville ; les partis fatigués ouvrirent les portes à l’ennemi , et le lundi saint tout rentra dans l’ordre ; le peuple retomba dans son insouciance ; la foule se précipita dans les églises , et la religion domina de nouveau tous les élémens barbares de la société napolitaine.
Vico naquit à Naples trente ans après la révolte de Mazaniello : fils d’un pauvre libraire , à quinze ans il dut songer à gagner sa vie. Il avait devant lui les trois carrières du clergé , des tribunaux et de l’instruction. 11 choisit la dernière , et partit pour le château de Vatolla , en qualité de précepteur des enfans du marquis de la Rocca. Il resta neuf ans à la campagne , presque isolé. Il profita de ses loisirs pour compulser les volumes de la bibliothèque du monastère qu’il y avait dans le village : il lut Platon, Tacite, Bacon; il lut même Descartes, dont il ignorait la renommée et l’importance. Vico savait assez bien le latin ; il écrivait de mauvais vers; il était d’une obséquiosité à toute épreuve envers ses Mécènes, ce qui après neuf ans de services lui valut une chaire de rhétorique à six cents francs d’appointemens à l’université de Naples : ce fut la seule place qu’il occupa pendant quarante ans. A l’arrivée et au départ de tous les vice-rois espagnols, il faisait de longues harangues en latin , où il les comparait naïvement à César, à Caton , à Alexandre et à
tous les grands héros de l’antiquité. En 1701 , éclatait une petite émeute en favçur de l’Autriche , et Vico écrivait un pitoyable pamphlet contre les rebelles qu’on avait exécutés ou exilés (1). En 1707, il partagea la joie officielle de la nation pour l’arrivée des Autrichiens , et , par ordre du comte Daun , il fit le panégyrique des rebelles qu’il avait vivement blâmés six ans auparavant (2). Plus tard , une des grandes familles de Naples lui confia la commission d’écrire l’histoire du général Caraffa. 11 était difficile de choisir dans l’armée impériale un homme d’une renommée plus odieuse. Caraffa était le bourreau désavoué de Léopold ; il n’était connu que par les exécutions atroces qu’il avait ordonnées en Hongrie et les énormes vexations qu’il avait exercées en Transylvanie et dans la Haute-Italie. Parmi les historiens les plus modérés , Muratori , si timide quand il arrive aux dernières années du dixseptième siècle , si circonspect quand il s’agit de
(1) DeParthenopeâ conjuratione , îx kal. octobris mdcci, à J. B. A. Vico conscripta.
(2) Publicum Caroli Sangrii.et Josephi Cupycii , nobilium NeapolHanorum funus à Carolo Austrio III, Hispan., Indiar. , etNeap. rege indictum, et ab illustrissimo excellentissimoque viro Wivico, com. de Daun , Josephi Cas. Militum tribuno ejusque copiis in reg&o Neap. cum surnom imperio Præfecto et regni moderatore pro rege curatum.
l’empereur et de l’Italie , ne peut pas comprimer son indignation dans les deux ou trois lignes où la marche des événemens l’oblige à indiquer le lanto aborrito general Caraffa(l). Eh bien ! Yico en fit un héros ; il lui consacra un gros volume latin in-4*; il décalqua une à une toutes les phrases de Tacite pour faire l’apothéose la plus servile qui soit sortie de la plume d’un écrivain. Ce travail lui valut douze cents francs de récompense : pour lui ce fut une somme énorme; il n’en gagha jamais le quart par ses autres ouvrages. Yico donnait des leçons dans les familles, écrivait une foule de vers et d’épitaphes pour toutes sortes d’occasions. A l’àge de soixante-dix ans , il fut nommé historiographe du royaume, peut-être en reconnaissance de son malheureux panégyrique de Caraffa , et mourut en 1744 accablé de malheurs et dans le plus grand dénûment. Yoilà la vie de l’homme de lettres à Naples. Cependant Vico avait tout le génie de Bruno et de Campanella : malgré son indigence , malgré sa singulière obstination de devenir poète , malgré ses occupations de rhétorique et sa solitude , il était continuellement entraîné par le besoin de la méditation. Il lisajt Platon pour varier son assortiment d’images poétiques , et était captivé par les théories de ce
(1) Voir les Atmali (limita, à l'an 1091.
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grand philosophe ; il lisait Tacite pour en imiter le style , et linissait par rallier ses idées au texte des politiques italiens du dix-septième siècle. Il étudiait la rhétorique de Cicéron , pt y apprenait la méthode philosophique de l’Académie. Il ouvrait Bacon au hasard , et comprenait les besoins . tout modernes de nouvelles expériences et d’une réforme scientifique. Ainsi la science triomphait toujours du poète et de l’orateur.
Vico était fortement imbu des idées classiques de la seconde moitié du dix-septième siècle ; l’influence de Louis XIV le ramenait aux auteurs italiens du seizième siècle , et, comme eux, il accouplait toujours les idées de l’antiquité aux idées modernes. Fallait-il juger des rois, Charles-Quint ou Philippe IV, il prenait Tacite, il songeait à Auguste. Pour lui les républiques de Venise et de la Hollande étaient Sparte ou Athènes ; les sauvages de l’Amérique étaient les Autochtones de Virgile ; en général , par une singulière méprise d’antiquaire , il jugeait l’Europe d’après la décadence de l’empire romain. La réforme lui rappelait les troubles d’Alexandrie ; les universités modernes le transportaient a Béryte et à Bysance ; quand il voyait les journaux, les dictionnaires, les extraits, et toutes les ressources qui abrègent les travaux des modernes , il se souvenait de la bibliothèque de Photius, des compilations de Tribunien, et des autres travaux de la décadence
byzantine. 11 n’y avait pas moyen de l’arracher à son somnambulisme classique. Naturellement conduit à se poser le problème de l’époque, savoir, si les modernes sont supérieurs aux anciens, Yico le résolvait au profit de l’antiquité ; ne pouvant pas méconnaître les grandes découvertes de l’artillerie , de la boussole , du Nouveau-Monde , eu véritable Italien du seizième siècle , il voulait les associer à tous les avantages de la civilisation ancienne (I). Il regrettait la perte des grandes individualités de la Grèce ; il se méfiait de cette
(1) Quod si nostra cura antiquis tempora comparemus , reique litterariæ utrinque pensemus militâtes et damna, eadera nobis ratio cura priscis fortasse consüierit. Multa enim nobis détecta , antiquis penitus ignorata ; et raidta antiquis gnara , nobis prorsus incognita : complures nobis sunt facultates ut in alio litterarum generc proficiamus, complût es illis utiu alio fuere : illi toti in aliquibus artibus excolendis, quas nos fere negligiraus; nos in quibusdam, quas illi plane contempserunt: multæ illis commode unitæ doctrinæ, quas nos discerpsiraus ; et aiiquod nobis, quas iUi incommode divisas tractarunt; tandem non pancæduntaxat speciem mutarunt et nomen. Quæ mihi res argumentum apud vos, ingenui adolescentes, disserendumpræbuerunt: utra studiorum ratio rectior meliorque, nostrane an antiquorum? In quo dissertando commoda incommodaque ntriusque ad exemplum conferemus , et quæ nostra incommoda vitari , et qua ratione possint : quæ autem non possint, cum quibus antiquorum incommodis compensentur. ( Vol. h de Stud. Bal. , pag. 5-0. )
imprimerie et de cette multiplicité de livres qui démocratisaient la pensée (1) ; et, quand il songeait aux universités où la marche des idées s’accélérait par la division des études, il n’y voyait que l’incohérence systématisée , et aurait voulu reproduire ces beaux temps de l’antiquité où Platon résumait à lui seul toute une université (2). Enfin Vico était profondément religieux
(i) Typi autem non dubium est quin nostræ studiorum rationi magno sint adjumento.... Sed vereorne abundantiâ et vilitate nimia, utficri solct, minus simus industrii... At vero quum libri manu scribebantur, librarii ut operæ pretium facei-ent, auctores constantis t'a ni æ cxscribebant : eosque sæpe cum caro venderent studiosi sua ipsorum manu exscribere adigebantur; quo exercitationis genere miruin quantum proficitur ! quia rectius meditamur quod scribimus : atque adeo quod nec perturbate , nec raptim , neque intercisim , sed placide et perpetuo ordine scribimus. Ita namque non perfunctoria notitia , sed longa nobis consuetudo cum ipsis auctoribus intercedit, et per eam in ipsos puros putos transformamur. Atque hac de caussa pravi auctores scriptura frigebant : boni vero tanta cum utilitate celebrabantur... At mea quidem memoria , nedum etiaqj senex liæc scribo , scriptores vivos hac frui laude vidi , ut eorum opéra duodecim , et fortassè plus eo typis mandata sint; nunc vero non tantum contemni, sed sperni quoque : aiios diu incultes et desolatos , tandem aliqua ex obiiquo , occasione data , nunc a doctissimo quoque celebrari , etc. ( Vol. u de Stud. Rat. , p. 59. )
(1) At verso in principatum statu quia P.omanorum principum interfuit jurisprudentiæ mysteria vulgari , et scrip-
et même catholique orthodoxe, mais à la manière des anciens Italiens, sans accorder une supériorité sociale au christianisme sur le polythéisme , tout en prenant bien garde à faire concorder les résultats de la science avec les dogmes de l’Église.
Telles étaient à peu près les idées de Yico à quarante ans (1708) ; nous allons voir le système qu’il développa sans s’éloigner de ces prémisses. Ce sera l’histoire d’une méditation isolée qui dura pendant trente ans. Jusqu’ici nous avons suivi l’autobiographie de Vico ; mais pour la suite elle ne nous offre plus aucune donnée pour saisir les progrès de sa pensée , et nous tâcherons de les suivre à l’aide de l’étude comparée de ses ouvrages.
lorum mulliludine , sectarum divisione , opinionum varietate ejus doclrina amplior facta est; ad eam denique profitendam Academiæ Romæ , Constantinopoli et Beryti fundaiæ sunt . Quanto igitur ma gis universitatum nos indigi , quibus sacri libri, et cum iis orientales linguæ , canones conciliorum... Romanorum, et Langobardorum leges, de Feudis consuetudines , doctrinæ Græc* , Latinæ , Arabicæ in nostrarum usus rerumpublicarum imporlatæ sunt pernoscendæ!.... Itaque studiorum universitates nobis insti— tutæ sunt. .. Sed huic commodo illud incommodum objici tur, quod artes scientiæquc, quas so!a philosophia unotanquam spiritu conlinebat, hodiè divisa; et distractæ sunt... Et ita inconditæ et siepè perversa eorum (des élèves) institutio est : ut quanquainpartibus ductissimi sint, insumma tainen, , qui sapieiïtiæ dos esset, non couslent. (Ibid., p. 41 .)
Œ*#*tëm* parti*.