‹ Vico et l'ItalieChapitre 7 sur 26 · VICO ET DESCARTES · texte numérisé non relu

VICO ET DESCARTES

A la décadence de la philosophie grecque, il y eut une lutte entre l’Académie et le Portique. L’Académie, attachée aux doctrines de Platon , professait la méthode de l’induction , adoptait dans ses recherches toutes sortes de probabilités et de vraisemblances , et s’approchant de la vérité à force de conjectures , elle alliait l’art de la parole à l’art de la pensée , se persuadant quelquefois elle-même par les artifices de l’éloquence. Les stoïciens, représentés par Chrysippe, voulaient l’exactitude, excluaient toute sorte d’approxi-

mat ion , n’admettaient aucune gradation ni dans la vérité ni dans la moralité , et choisissant le sorito pour forme de démonstration , ils écartaient expressément le luxe de l’éloquence (Sapicnli verbum sat est). Cicéron et Plutarque attaquèrent vivement cette méthode; ils voyaient dans l’exactitude de Chrysippe la mort de l’éloquence, des arts et de la politique. Pour eux, presque toutes les connaissances humaines n’étaient que des probabilités ; tous les pressentimens du génie étaient dénués de certitude démonstrative; c’étaient les analogies qui conduisaientàla découvertede la vérité. Ils disaient que la certitude mathématique supprimait les sciences sociales , divisait la philosophie du sens commun, et détruisait toutes les règles de la vie , qui ne reposent que sur des conjectures.

Quand Vico abandonna sa solitude de Vatolla, il se trouva toul-à-coup au milieu des doctrines cartésiennes. On venait alors de les proclamer à Naples , et cette nouvelle méthode do la philosophie cartésienne fut pour Vico un nouveau syflip* tôme de la décadencede l'Europe. Que voulait Descar tes? l’abolition de l’autorité et des traditions, l’indépendance de la raison individuelle , l’évidence mathématique dans toutes les sciences. C’était reproduire sous une forme plus savante la méthode de Chrysippe et la décadence de la philosophie grecque : Vico attaqua Descaries avec

ogle

les raisonncmens de Cicéron (1) et de Plutarque , redressés par sa logique , et éclairés par la haute critique de Leibnitz.

L’évidence, disait-il , est le but de bien des recherches, mais le sens commun ne résulte que d’une multitude de vraisemblances. Cherchez l’évidence dans les nombres , dans la géométrie ; mais ne l’exigez pas dans la politique , dans les sociétés , dans la vie. L’homme n’est pas une donnée mathématique , on ne peut que le deviner ; l’histoire qui l’explique , la politique qui le conduit , l’éloquence qui l'entraîne , la morale qui le perfectionne, ne sont pas l’œuvre d’un raisonnement géométrique , mais l’œuvre de la conjecture et de l’induction. Porter la méthode géométrique dans toutes les sciences , c’est promener une tyrannie absurde sur toutes les connaissances humaines, c’est tuer l’histoire, la physique, l’éloquence, les arts, et tout ce qui n’est pas susceptible d’une démonstration exacte et d’une certitude absolue. La méthode géométrique est comme le sorite des stoïciens, elle se borne à ordonner, à disposer, à démontrer, à

(t) Al contrario, se eglino nell’ et à delT ingegno, che èla giovanezza, l’iinpiegassero nella topica che è l'arte di vitrovare, che è sol privilegio degli ingegnosi, corne il Vico, fatto accorto (la Cicerone vi l’impiegè sulla sua , essi apparecchierebbero la materia per poi ben giudicare. (Vol. iv, Vie île Vico, p. 581. )

rectifier les connaissances , mais elle est impuissante à découvrir; elle ne peut exercer qu’un rôle négatif. Si on la substitue aux inductions , aux analogies, aux probabilités, elle accable l’esprit par une décrépitude anticipée , paralyse le génie par l’aridité de la critique , et substitue l’immobilité géométrique au progrès, l’ordre à la marche des inductions. Descartes attribue ses découvertes à sa méthode , mais il ment ; il les doit à son génie; il trompe ses disciples; il veut jeter son école dans l’impuissance de créer pour la tyranniser et l’asservir. Qu’a-t-elle produit , sa grande méthode? des mathématiciens , des critiques ; mais étaient-ils des cartésiens ces grands hommes qui ont découvert l’Amérique , l’imprimerie, la boussole? On veut bannir l’autorité. Il va sans dire qu’on ne doit pas croire aveuglément aux paroles d’un maître ; mais quand on proclame l’autorité de la raison individuelle et le mépris des traditions , est-ce qu’on songe que ce sont l’érudition et les langues qui nous poussent à la découverte? N’est-ce pas le génie des grands; hommes qui nous inspire? Descartes a beau s’isoler dans sa géométrie, abolir le passé, mépriser les œuvres des grands hommes ; l’érudition se fait jour à travers son raisonnement ; il affecte l’indépendance , mais on voit qu’il n’est puissant que parce qu’il a médité ses devanciers. Si l’on veut suivre Descartes , que l’on suive son

exemple , et non pas ses conseils, car il a voulu persuader l’omnipotence de la raison individuelle pour ôter à ses élèves les ressources de l’étude et les tenir plus long-temps sous sa domination (1).

Yico exposa cette réfutation dans un discours sur les études qu’il lut à l’ouverture des cours de l’université. Dans une brochure qu’il imprima deux ans après , sur la sagesse ancienne des Italiens, il attaqua la philosophie de Descartes. Pour lui , le dogmatisme cartésien était un pitoyable paralogisme, un bon mot qu’on rencontrait dans une comédie ancienne (2). Le célèbre axiome

(1) Voir Leibnitz,— Rôle de l’induction et de la critique, vol. u, 243. — Descartes manque d’induction topique, iv , 1 74. — U faut méditer les anciens, et imiter l’exemple de Descartes , qui avait fait les études qu’il veut dissimuler dans ses livres; n, 243; v, 395; v, 334.

(2) Quare primum verum aperit id esse Renatus: Cogito, ergo /uni. Et vero Plautinus Sosia non aliter , ac genio fallaci Cartesii , aut à somnio divinitus immisso stoici , à Mercurio , qui ipsius imaginera sumpserat , in dubium de se ipso adductus, an sit, ad idem instar meditabundus huic primo vero acquiescit :

Carte edepol qnom Ilium contemplo et formant cognoico meam Quemadmodum ego sape in «peculum Inspeil, nimis similis ut mai. llidem habet petasum ac vestitam : tant consimlle est atquc ago. Sara , pas , stature , tonsus , oculi , nasum , dent , labra ,

Main , mentant , barba , collum ; total , qui rerbis opa'it ?

Si lergam cicatricosam , nihll hoc simili est similins ;

Sed qaom cogito , eqaidem certo idem sam qai semper fai.

( Fol, n , de Anliq. liai. , i»p., p. BT. )

cogito, ergo sum , ne constate l’existence que par la pensée [cogito) , mais la pensée n’est elle-même qu’un phénomène ; elle ne peut donc poser notre existence au nombre des vérités qui sont au-dessus de la sphère des simples perceptions. Les sceptiques n’ont jamais douté de la pensée et de la conscience que nous avons d’exister; qe qu’ils nient , c’est que cette conscience d’exister soit quelque chose de plus réel qu’un songe , qu’une illusion ; etDescartes, après avoir dédaigné toutes les philosophies , n’a nullement réfuté les doutes des sceptiques.Le célèbre axiome cogito, ergo sum , n’est donc qu’une vérité physique ; cette vérité sort des sens , elle atteste le phénomène par l’évidence du phénomène, mais elle ne satisfait pas à la métaphysique, qui cherche la cause de nos perceptions. En définitive, la philosophie de Descartes n’est qu’une philosophie épicurienne ; elle demande aux sens l’évidence de la sensation ; elle ne veut rien d’obscur, d’équivoque ; elle réussit très bien quand elle veut expliquer le monde par les atomes ou les tourbillons , mais elle est impuissante quand elle touche aux régions de la métaphysique , où l’on ne se contente plus de simples perceptions.

Ce n’est pas que Descartes soit exclusivement épicurien, Yico avouait qu’il était le spiritualiste le plus savant de l’époque ; mais il ajoutait que ' Descartes avait voulu détrôner Aristote, qu’il

avait voulu régner dans les cloîtres et dans les écoles, et que pour cela il avait combiné son système avec les théories de Platon. Le spiritualisme de Descartes, disait-il, est sublime, mais il appartient à Platon (1) : quant à Descartes luimême , il n’est au fond qu’un épicurien. C’est pourquoi son traité sur les passions sert plus à la médecine qu’à la morale; c’est pour cela qu’il se perd dans des sophismes pour chercher le siège de l’âme dans le corps ; c’est enfin par cette même raison qu’il laisse toujours un abîme entre la matière et l’esprit , et qu’il aboutit à mettre les deux substances dans une contradiction systématique. Épicure était bien plus cohérent ; il se dérobait à cette contradiction , en n’admettant que la matière. On voit bien, par cet exposé, que Vico, à force de combattre Descartes, avait dû le suivre : il tenait toujours par la tradition aux anciens ; il considérait toujours le cartésianisme comme la décadence de la philosophie moderne ; mais en faisant sa réaction , il finissait par se placer à côté de Leibnitz.

(I) Remarque de Leibnitz , Œuvres, vol. h, p. 19; ni ,

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