‹ Victoire d'ameChapitre 11 sur 18 · DÉDICACE XIX · texte numérisé non relu

DÉDICACE XIX

jusqu'à mon dernier jour le plus inconnu des écrivains, plutôt que de courir après elle!

Que je place toujours le caractère bien audessus du talent, et que j'aime mieux être estimé qu'applaudi! Que j'aie, enfin, le droit de prendre pour devise ces deux mots qui pourraient, ô cher mort, te servir d'épitaphe :

Simpliciter . Viriliter.

(fragment du journal iNnMB d'une femme)

12 mai 1886.

Ma raison me dit :

Tu as fait une première expérience du mariage et cette expérience n'a pas été heureuse. Tu es veuve; tu as une fille de quatorze ans et te dois tout entière à elle; tu es de cinq ans plus âgée que Thomme à qui tu as eu le tort de sacrifier ton intacte réputation; cet homme est léger, volage, faible contre ses passions et esclave de ses vices; il t'offre aujourd'hui de réparer, en te donnant son nom, le préjudice qu'il a causé à ta bonne renommée; mais quand le vent de générosité, qui tourne à cette

résolution son mobile esprit, aura cessé de souffler, il se repentira d'avoir rivé de ses propres mains une chaîne que ta tendresse s'efforcera" vainement de lui rendre légère; un temps viendra, qui n'est pas loin, où tu ne seras plus jeune, tandis que lui n'aura pas encore cessé

— à supposer que ses pareils cessent jamais!

— de l'être; alors l'instinct nomade de son cœur l'emportera chez lui sur le devoir, sur les serments, sur l'aff'ection; tous les efforts que tu feras pour retenir l'inconstant le détacheront de toi davantage, et tu souffriras par lui, malheureuse, tout ce qu'une femme peut souffrir, quand celui qu'elle aime ne la paye de son amour que par l'indifférence et par la trahison... Ne l'épouse pas!

Mon cœur réplique :

Tu as été mariée, mais tu ignores ce qu'il y a de plus beau, de plus noble, de plus saint, de plus divin au monde : Tamour dans le mariage. Vas-tu donc laisser échapper Toccasion d'aimer, non d'un amour clandestin et honteux de lui-même, — le seul que tu aies encore connu! -— mais à la face du ciel et de la terre, avec la nature entière, avec les hommes et

Dieu même pour témoins de cet amour, avec le droit de crier que tu aimes, assez fort pour que ce cri monte jusquaux étoiles et fasse tressaillir d'aise les âmes, là-haut errantes, de ceux qui se sont aimés avant toi? Tu n'as pas eu ta part de bonheur en ce monde : au moment où elle s'offre enfin, vas-tu la repousser et renoncer volontairement au droit que toute créature a reçu de goûter, avant de s'anéantir dans l'horrible mort, une minute au moins de cette absolue félicité qui l'égale presque à son créateur? Ta fille est encore une enfant : prendre un mari, c'est lui donner le père qui lui manque. Celui qui t'offre son nom est un peu plus jeune que toi : mais quel est l'homme dont les yeux ne t'aient pas dit qu'on songeait plus, en te regardant, à faire le compte de tes charmes que celui de tes années? Ton ami a des défauts : ô la noble mission que de travailler à l'en guérir, que de le rendre, par la vertu de la passion que tu lui inspires, le meilleur, le plus constant, comme il est déjà le plus aimable de tous les hommes!...

N'hésite pas : épouse-le.

Ainsi plaide ma raison; ainsi la réfute mon

cœur. Et moi, je prends la parole à mon tour et je dis :

ma raison, ma triste raison, il se peut, hélas! que vous ayez fort sagement disserté sur mon cas. Mais ne voyez-vous pas que le plus subtil, le plus éloquent, le plus irrésistible des avocats a dicté la triomphante réponse que mon cœur vous a faite? Pauvre raison, c'est folie à vous que de vouloir tenir tête à Tamour... J'adore cet homme : quel argument vaut celui-là? Je Tadore, entendez-vous bien; je l'adore... et je veux être sa femme!

31 mai.

Nous nous sommes mariés il y a deux jours. Nous avions fait assez d'invitations pour n'avoir point Fair de nous cacher, pas assez pour qu'il y eût foule... Avec quelle humilité je me suis agenouillée; avec quelle ferveur, quel élan vers Tinfinie Bonté et l'infinie Mansuétude, j'ai jeté tout mon cœur au pied de l'autel!... Non, jamais je n'ai cru, jamais je n'ai prié comme à cette minute-là! J'aurais

voulu me prosterner tout à fait, frapper du front la terre, comme les Carmélites. A un certain moment, je me suis sentie ravie en une sorte d'extase, j'ai levé les yeux, comme si la voûte de l'église allait s'entr'ouvrir, comme si j'allais apercevoir au fond de Tazur Dieu luimême, visible pour moi seule, me faisant un signe auguste de pardon et de bénédiction...

Un rayon de soleil passait à travers les vitraux, s'y teintait de jaune d'or et venait se jouer dans les cheveux soyeux, dans la barbe blonde de Jacques. Sa belle tête de Christ était ainsi entourée d'une auréole qui la rendait plus belle encore.

Alors, — j'ai honte de me le dire à moimême, — je ne vis plus que ces traits charmants, ce teint, dont tant de nuits passées au jeu n'ont pu altérer la fraîcheur, ce regard, limpide et naïf comme un regard d'enfant (Dieu sait pourtant si Jacques est naïf!...), ce je ne sais quoi d'avenant, de souple, de câlin qui est en lui et dont la grâce perfide vous enveloppe — qui pourrait en témoigner mieux que moi? — d'un enlacement lent et sur, doux comme une caresse et puissant comme une

étreinte; cet air d'éternelle jeunesse, enfin, qui a résisté à la vie effrénée qu'il menait...

Ma prière qui montait vers le ciel, s'arrêta soudain dans son vol; et je sentis, une fois de pliis, que j'aimais Jacques avec toutes les forces de mon être. Ah! piété misérable que la mienne, puisqu'à l'instant même où je me croyais toute à Dieu, il a suffi que mes yeux rencontrassent le visage de l'homme aimé pour que je me sentisse aussitôt toute à lui... J'ai tenté de me ressaisir, de retrouver cette ardeur de foi qui venait de me transporter si haut. Je n'ai pas pu. Mes lèvres seules priaient. De temps en temps j'observais Jacques. Il suivait du regard une hirondelle, entrée par quelque fenêtre, qui voletait au-dessus de nos têtes en cherchant une issue.

Monsieur le curé nous a adressé une petite allocution, très courte, pleine de délicatesse et de tact. Pourquoi me suîs-je mise tout à coup à rougir? J'avais écouté l'autre avec bien plus d'assurance, — l'autre, celle qui a été prononcée devant moi jadis en un jour semblable. Semblable?... Oh! ce mot est impie :

je n'aimais pas, il y a dix-huit ans! Et j'étais

tranquille, cependant, — tranquille et souriante. Comment la plénitude du sentiment que j'éprouvais avant-hier ne m'a-t-elle pas préservée de ce trouble étrange et douloureux? Pourquoi faut-il que le remords de ma faute ne m'ait jamais si cruellement torturée qu'à cette minute, rêvée par moi si douce, oii ma faute s'effaçait? N'était-ce donc pas le moment de relever la tête, plutôt que de la baisser ainsi?... Mais comment n'aurais-je pas été confuse? Tandis que le bon vieux prêtre nous parlait, j'étais assaillie sans relâche par Timportun souvenir de ce premier mariage. Je me suis revue dans ma blanche toilette virginale d'autrefois. Ah! c'est cachée sous ce voile, c'est parée de ces fleurs, que j'aurais voulu m'unir à Jacques! Telle on m*a livrée jadis à un autre, telle il m'eût été doux de m'offrir à lui, avec ma jeunesse, mon heureuse ignorance de tout, et l'ingénuité d'un cœur dont rien encore n'a troublé l'innocence et la paix. mon Jacques, le croirais-tu, que je suis folle au point de me reprocher presque de te les avoir volées, toutes les prémices de mon être que je n'ai pas pu te donner! Jeunes filles qui venez à l'époux de

votre choix, pures et candides comme des lys, je vous envie la joie sublime de cette immolation totale de vous-mêmes, que vous pouvez faire à votre bien-aimé ! . . .

Une centaine de personnes ont défilé devant nous à la sacristie. Je n'ai pas retrouvé chez elles cette expression de sincère bienveillance, de respect mêlé d'attendrissement, que j'ai remarquée chaque fois qu'il m'est arrivé d'assister au mariage d'une jeune fille... Certains regards m'ont paru, sinon ironiques et hostiles, du moins trop curieux, et j'en sentais la pointe aiguë qui scrutait mes gestes, mon attitude, mon air, et ne me quittait un instant que pour exercer sur Jacques la même tenace et indiscrète enquête. Oh! je sais bien ce qu'on cherchait! On voulait voir si j'étais tranquille ou troublée , triste ou joyeuse , triomphante ou accablée... Quoi encore? Ce qu'il me reste de ma beauté et pour combien de temps j'en ai à compter comme jolie femme, — quelle mine, heureuse, indifférente ou résignée faisait Jacques , et ce qu'on pouvait induire de là sur l'avenir de notre ménage... N'auraient-ils pu me saluer , passer vite et

VICTOIRE D'AME il

me laisser en paix, au lieu de s'arrêter impitoyablement devant moi et de me disséquer toute vive, comme ils ont fait? Parmi ces gens-là, il n'y en avait peut-être pas un qui ne soupçonnât ce que Jacques a été pour moi :

si j'en avais pu douter, je n'en douterais plus, depuis que j'ai vu avec quelle avidité ils me dévisageaient. Pas un n'a voulu deviner combien d'angoisses, de souffrances muettes empoisonnaient ma joie, et tout ce qu'il y avait de cruel pour la coupable dans cette mise en scène de sa réhabilitation. Dieu, que les hommes sont lâches, quelquefois, et qu'ils savent dire durement à une malheureuse femme, rien que par la façon dont ils la regardent : « Toi, tu as failli!... » Et les félicitations qu'on adressait à Jacques, combien humiliantes pour moi! Elles signifiaient, toutes ces mains tendues qui secouaient la sienne phis longtemps et plus fort qu'il n'était nécessaire : « Bravo! voilà qui est agir en galant homme!... » Comme ils m'ont blessée , les bourreaux, comme ils m'ont brutalement rappelé que ce mariage n'est point semblable à tous les autres et que ce titre d'épouse, je le dois autant à la

pitié, peut-être, qu'à Tamour! Ce serait si simple de comprendre qu'il n'est pas généreux, dans certains cas, de féliciter trop...

Tout cela m'avait affreusement énervée.

J'étais intimidée, au point de ne plus rien trouver à répondre aux personnes qui se croyaient obligées de m'adresser un mot gracieux en passant. Et Jacques, qui ne s'apercevait pas de mon supplice, continuait à me présenter les gens que je ne connaissais pas. Je suis injuste, peut-être... Pourtant, s'il m'avait aimée comme je l'aime, quelque secret instinct du cœur ne lui eùt-il pas révélé ce qui se passait en moi?... Non, ce n'est pas sa faute. Les hommes n'ont pas de ces divinations-là... Il prononça deux noms que je reconnus aussitôt pour être ceux de compagnons de cercle avec lesquels il faisait chaque soir la partie, avant que je l'eusse guéri de cette détestable passion. A l'approche de l'ennemi, quelque peu de présence d'esprit m'est revenu. Je me suis redressée, j'ai fixé sur ces faces blêmes de viveurs un regard résolu. Les deux tentateurs auront compris, j'espère, que je ne suis point femme à me laisser reprendre celui

que je leur ai arraché. Réconfortée par cette petite escarmouche , j'ai assisté à la fin du défilé avec Faisan ce tranquille qui convenait.

J'ai quitté la sacristie au bras de mon mari. Avec quel orgueil je me suis appuyée sur ce bras où j'osaii^à peine poser, naguère, le bout de mes doigts, quand il me Toffrait en public! La plupart des invités ne m'ayant pas encore assez examinée, parait-il, étaient revenus s'embusquer dans le chœur et nous guettaient^ disséminés parmi les chaises. L'acharnement de cette curiosité m'a cette fois laissée indifférente. Les premières mesures d'une marche nuptiale retentirent, puissantes et joyeuses; et soudain toute la mâle allégresse de cette musique entra dans mon cœur, l'emplit d'une ineffable béatitude et de vaillance. Oh! cette minute, où les grandes ondes sonores ont rompu tout à coup le silence auguste de l'église, où l'orgue a jeté pour moi le cri de triomphe qui voulait jaillir de mes lèvres et qu'il me fallait cependant retenir, — cette minute inoubliable, de combien de souffrances, de tristesses, d'humiliations elle m'a payée I Je sentais que mon bonheur devait

rayonner au dehors de moi-même et me rendre plus belle, aux yeux des hommes; que les femmes étaient forcées de m'admirer, toutes, même celles — comme il s'en trouvait là, j'en suis sûre! — qui m'ont disputé Tamour de mon Jacques; et j'ai passé, la tête haute, droite et fière comme une reine, sans voir autre chose que le grand pan de ciel bleu encadré par la baie de la porte, ouverte à deux battants, et le ruissellement de rayons dont la nappe éblouissante tombait dans la pénombre de la nef, ainsi qu'une averse de lumière... Et je pensais : Oui, c'est bien à la façon de cette clarté glorieuse que l'amour est entré en moi !

De retour à la maison, j'ai d'abord éprouvé un bien-être indicible à me sentir enfin délivrée des indifférents, seule, dans le recueillement et rintimité de ma demeure, avec les deux êtres que j'aime le plus au monde, au milieu de tous les objets familiers qui, depuis des années, me regardent vivre, et qui, par conséquent, sont pour moi un peu plus que des choses... Toutes ces émotions m'avaient brisée : je me suis laissée tomber sur un fauteuil du boudoir. Jacques s'est approché de moi, m'a demandé si je n'étais

pas souffrante, puis m'a baisé la main. Depuis deux ans, Blanche a eu bien souvent l'occasion de le voir, au commencement ou à la fin d'une visite, me rendre cet hommage, à la respectueuse familiarité duquel il sait mêler tant de grâce. Et pourtant, si peu raisonnable que cela fut, la présence de ma fille, avant-hier, m'a gênée, lorsque Jacques a porté mes doigts à ses lèvres. J'étais confuse; peut-être même ai-je rougi, qui sait?... Je me suis retournée, brusquement et gauchement, afin de voir si Blanche nous avait aperçus. Jacques a surpris ce coup d'oeil; dans les coins de sa bouche s'est aussitôt logé le retroussis railleur qui fait mon désespoir quand je le vois paraître, parce qu'il altère soudain l'ordinaire expression de douceur qui est à mes yeux le plus grand charme de ce charmant visage, et le marque d'un pli dur de scepticisme et d'ironie,

dont j'ai peur.

Fut-ce mécontentement, ou bien devina-t-il l'indéfinissable embarras que j'éprouvais à le voir se promener ainsi de long en large dans le boudoir, en tambourinant du bout des doigts sur la vitre chaque fois qu'il passait devant la

fenêtre? Je ne saurais le dire. Quoi qu'il en soit, Jacques, obligé de rentrer chez lui pour ôter son habit, se retira très peu de temps après notre retour de Tég-lise, en annonçant qu'il reviendrait vers trois heures. A peine fut-il sorti, je trouvai qu'il me quittait bien vite. Puis, je me pris à penser qu'il aurait pu prendre, en un pareil jour, un autre air que cet air nonchalant, distrait, légèrement ennuyé, cet air témoin, plutôt que marié,.. Sa présence me gênait, — à cause de Blanche, qui restait là, muette, immobile dans un coin, et qui le regardait obstinément, comme si elle ne Tavait encore jamais vu, avec je ne sais quoi de défiant et de sournois dans le regard, — sa présence me gênait, et son départ, au lieu de me soulager, m'affligea. Voilà bien les contradictions de nos cœurs de femmes! Je changeai de toilette, mais sans trouver le plaisir que je m'étais promis à endosser ce costume de voyage, composé avec tant d'amour, en songeant à l'heure où je le revêtirais pour m'en aller avec Jacques — avec mon mari! — loin de Paris, du côté de la mer ou de la montagne. Tandis que je m'apprêtais, Blcmche s'arrangeait aussi dans sa chambre,

car il avait été convenu qu'elle irait le jour même, avec Miss, s'installer chez sa tante et qu'elle resterait là jusqu'à notre retour. Nous nous retrouvâmes au salon.

« VAmi ne revient donc pas? » me dit-elle.

Je lui expliquai qu'il ne fallait plus employer ce nom, — sous lequel Blanche a pris l'habitude de désigner Jacques, — mais qu'elle devait l'appeler dorénavant Père, Elle m'écouta sans rien dire, les yeux baissés, et répondit simplement : « Oui, maman... Je tâcherai. » Son air était grave, singulier... Quelles idées ont passé, à ce moment, dans cette petite tête-là? J'aurais voulu le savoir; et pourtant je n'ai pas osé me le demander trop...

J'ai visité la malle dç ma fille, afin de vérifier si la gouvernante y avait bien mis tout ce qu'il fallait pour ce séjour à la campagne. Le couvercle soulevé, j'ai aperçu un paquet soigneusement enveloppé.

« Qu'est ceci? » ai-je demandé en le prenant.

Blanche me l'a repris aui^sitôt, d'un mouvement brusque, presque violent.

« C'est le portrait de papa ! » a-t-elle répotidu

d'un ton résolu et farouche que je ne lui connaissais pas.

Quel mal elle m'a fait, en me parlant ainsi ! Car, je ne m'y suis point trompée, il y avait de la réprobation dans son geste, dans sa voix, quelque chose comme une protestation tacite contre l'acte que j'avais accompli en me remariant : blâme injuste et cruel, qui, venant de ma fille, n'avait pas besoin, pour me frapper en plein cœur, d'être plus clairement exprimé ! Oh! ces consciences rigides et simples déjeunes êtres à qui la vie n'a pas encore enseigné l'infinie complexité de tout, ces enfants qui ne savent rien, qui ne peuvent pas comprendre, et qui vous jugent, qui vous condamnent, peutêtre, n'est-ce pas affreux? Je ne pouvais pourtant pas lui dire, à cette vilaine petite, qu'il avait été mauvais père autant que mauvais mari, l'homme dont elle emportait pieusement le portrait, sans se soucier, j'en suis sûre, de prendre aussi le mien? Et c'est de moi qu'elle est née, c'est moi qui ai failli perdre, en la mettant au monde dans la douleur, cette vie que je lui donnais, moi qui, pour être encore un peu plus sa mère, ai voulu la nourrir de moulait, moi qui ai passé

des nuits et des nuits auprès de son berceau, qui me suis épuisée pendant des années à défendre contre la maladie cette frêle et chère existence, moi qui l'ai élevée, moi qui me suis dévouée à la tâche de mêler un peu de mon âme à la sienne, afin de compléter l'œuvre de création que j'avais commencée en formant sa chair avec le plus pur de mon sang... Oh! quels ingrats que ces enfants!...

Trois heures étaient sonnées depuis longtemps, et Jacques ne rentrait pas. Nous attendions au salon : elle, sombre, concentrée, silencieuse, évitant de rencontrer mes yeux; moi, triste, inquiète, souffrant de l'absence prolongée de mon mari et de l'étrange attitude de ma fille, en proie à l'une des plus cruelles détresses que j'eusse encore éprouvées.

Des larmes, que j'essayai vainement de retenir, commencèrent à couler le long de mes joues ; un sanglot me secoua. Blanche, qui regardait par la fenêtre, se retourna; je la vis, à travers mes pleurs , me contempler un instant , avec plus d'étonnement , je crois , que de compassion, d'un petit air sérieux, observateur, méditatif. Qui sait si, à ce moment même, tout

un monde de sentiments nouveaux et complexes, qu^elle n'avait jamais soupçonnés encore, ne s'est pas obscurément révélé à cette jeune âme? Qui sait si la recherche rapide qu'elle a dû faire des causes de ma douleur, ne lui a pas donné comme une première et confuse intuition de ce qu'est l'amour d'une mère pour son enfant, — r et aussi de ce qu'est l'amour d'une femme pour un homme?... J'ai vu son regard, curieux et dur, d'abord, s'adoucir, se charger lentement de tendresse et de pitié. Elle est venue à moi, s'est agenouillée, a pris mes mains, et, avec un accent étrange et profond, un accent qui n'était plus celui d'un enfant, — elle m'a dit ce seul mot : Maman ! Je Tai serrée dans mes bras, je l'ai couverte de baisers. Il me semblait que ce mot, prononcé ainsi, créait entre nous une solidarité nouvelle, — non pas celle du sang, mais du sexe ; — que Blanche venait de franchir un intervalle immense qui nous séparait, qu'elle était devenue quelque chose de plus et d'autre que ma fille : une compagne, une amie, une femme comme moi, capable de comprendre la soufiFrance d'une autre femme, fûtce de sa mère, et d'y compatir. J'ai bien vu que

je ne me trompais pas, et qu'elle lisait clair dans mon cœur, quand, se dérobant doucement à mes caresses, elle ajouta, tandis qu'un sourire un peu triste passait sur ses lèvres :

« Ne 'pleure pas... Voilà père qui revient! » C'était lui en effet. Je n'ai eu que le temps d'essuyer mes yeux. Que n'aurait-il pas pensé de moi, s'il avait pu se douter que j'ai pleuré parce qu'il ne revenait pas assez vite? Que c'était un enfantillage, sans doute, et que ces choses-là ne sont plus de mon âge... Il avait l'air plus jeune encore, si c'est possible, dans cet élégant costume de voyage qu'il était allé revêtir. Trois heures auparavant, comme nous descendions les marches de l'église, quelqu'un avait dit en montrant Blanche à son voisin :

« Ça doit être la sœur du marié. » Quelle idée absurde! avais-je pensé à part moi, en entendant la réflexion de ce badaud. Quand Jacques est rentré dans le salon, une fleur à la boutonnière, je me suis souvenue soudain de ce mot, et — je ne sais pourquoi — cela m'a fait mal...

Blanche est partie pour la gare d'Orléans, sous la conduite de sa gouvernante anglaise,

tl VICTOIRE d'aME

qui me remplacera auprès d'elle pendant ces quelques semaines de séparation. Cette Miss est une bonne fille, intelligente, instruite et dévouée, à qui je puis confier sans crainte ma chère enfant. Nous avons à notre tour quitté la maison, pris le train de Normandie... Et nous voici installés mon mari et moi, à Trouville, dans une villa charmante, près de la plage. Aujourd'hui, il y avait courses à Deauville. J'ai vu que Jacques mourait d'envie d'y aller. Je l'ai prié de s'y rendre, mais sans moi. J'avais besoin d'un peu de recueillement, Il m'a semblé que je serais bien, seule, devant la belle nappe verte qui scintille sous mes yeux, pour savourer mon bonheur, aussi profond, aussi vaste que cette mer. Mon Dieu, faites qu'aucune amertume ne s'y mêle, qu'aucun orage ne le trouble jamais!... J'ai écrit une longue lettre à Blanche; maintenant je laisse courir ma plume sur les pages de ce journal, et je trouve une douceur à y épancher le trop-plein de ma vie intime, à y consigner pour moi seule ce que je n'ose dire à personne, pas même à l'homme dont l'image est là devant moi, auprès de celle de ma fille : têtes bien-aimées, qu'il m'est doux

de pouvoir enfin sans remords vous placer à côté Tune de Tautre ! . . . Là-bas, le disque agrandi du soleil décline peu à peu. Une longue coulée d'or liquide se répand sur les flots. Des barques de pêche, regagnant la terre, commencent à moucheter de points mobiles, qui grossissent à vue d'œil, la ligne droite et sombre que le dos de la mer trace à l'horizon sur l'écran rouge du couchant. Plus près de moi, cinglant vers le Havre, un navire passe, toutes voiles dehors, comme un grand oiseau blanc... Hâte-toi, beau navire, rentre vite : c'est si bon d'être au port!

22 septembre.

Cette Touraine est bien le plus beau pays du monde, et les trois mois que je viens d'y passer entre mon mari et ma fille, le meilleur temps de ma vie... J'avais toujours eu tendresse de cœur pour mon cher Grandval. N'est-ce pas sur sa pelouse que j'ai joué tout enfant, sous les ombrages de son parc que j'ai promené mes premières rêveries de jeune fille? Chaque fois que j'y reviens, après l'épuisant hiver de

Paris, j'éprouve la sensation inexprimable et délicieuse que doit donner la fraîcheur des oasis. Une paix divine m'enveloppe, me pénètre; il me semble que je retrouve un peu de ma jeunesse épars dans cet air pur, et ce m'est un plaisir tout ensemble très mélancolique et très doux de rencontrer, à chaque pas que je fais dans mon parc, quelque chose de ma vie passée qui est demeuré là, comme ces flocons de toison que les brebis laissent dans les haies. Mais — je m'en aperçois maintenant — je n'aimais pas assez ce coin de terre, je ne savais pas encore que nul autre lieu dans ce vaste univers ne peut ressembler à celui-là, qu'il est unique, et c'est aujourd'hui seulement que s'achève l'intime et mystérieuse communion de tout mon être avec lui...

Nous nous y sommes installés au commencement de juillet, après ce mois de juin passé au bord de la mer. Blanche est venue nous y rejoindre. Il m'a paru qu'elle avait encore grandi pendant ces cinq semaines de séparation : c'est vraiment une chose surprenante que de voir avec quelle rapidité ma chère enfant se développe.

Je me doutais bien que Grandval plairait à Jacques ; mais je ne pouvais soupçonner la vivacité du goût qu'il manifeste pour la bruyante et remuante existence que nous y menons. Ce ne sont que cavalcades, promenades en breack, visites aux châteaux du voisinage, déjeuners dans les bois, parties de lawn-tennis, dîners, fêtes de toute sorte... Il est là dans son élément naturel, le plaisir, et il s'y jette à corps perdu, avec la fougue joyeuse, les soudaines et impétueuses saillies d'un poulain lâché dans un pré. Est-il possible que l'on reste jeune à ce point! J'en suis un peu surprise; une ou deux fois, même, j'ai songé à lui demander discrètement s'il ne conviendrait pas à tous égards de modérer l'allure de cette vie à fond de train. Mais je craignais de lui déplaire : je n'ai pas osé. Et, bien que tous ces divertissements n'aient plus pour moi autant d'attraits qu'autrefois, je le vois si épanoui, si gai, si content d'être au monde, que je ne me sens pas le courage cruel de lui gâter sa joie, et que je me laisse aller au tourbillon qui nous emporte. Comment ne serais-je pas heureuse, alors que je le vois absolument heureux, lui, et

d'un bonheur qui est mon œuvre? Il me semble que je n'avais pas, jusqu'à présent, estimé à son prix l'avantage d'être riche : comme je souffrirais, si je ne pouvais donner aussi aisément satisfaction à cet instinct de la nature de Jacques, qui le pousse à aimer, bien plus que je ne les aime moi-même, toutes les recherches du confort et du luxe?...

Oh! oui, je suis bien heureuse!... Comment ai-je pu douter de lui, hésiter un seul instant à devenir sa femme? Ici comme à Trouville, quatre mois après notre mariage comme au lendemain de ce grand jour, il m'entoure de prévenances et d'égards dont chacun va jusqu'au fond de mon cœur, m'émeut délicieusement, et réveille en moi le souvenir de ce trouble exquis que j'éprouvai jadis, quand je crus comprendre, avant même qu'il me déclarât son sentiment, à l'empressement seul qu'il montrait, que j'avais été distinguée par lui et qu'il m'aimait. Quelle agréable surprise n'ai-je pas éprouvée aussi à constater qu'au lieu de l'hostilité sourde que je redoutais, au moins de la part de Blanche, des rapports de la plus affectueuse et de la plus franche

cordialité s'étaient, après quelques jours de vie commune, établis entre ma fille et mon mari? Cette enfant m'était arrivée à Grand val toute sombre, toute farouche, telle enfin que je l'avais laissée à Paris. Mais quand Jacques veut plaire, qui pourrait lui résister? Une semaine ne s'était pas écoulée que Blanche désarmait. Je crois que ce qui a fait le plus de plaisir à ma mignonne, parmi toutes les petites flatteries que Jacques lui prodiguait, c'est le soin qu'il a eu de ne jamais la traiter autrement que comme une grande personne. Ils sont aujourd'hui les deux meilleurs amis du monde. Comment n'en serais-je pas reconnaissante à Jacques : j'avais si peur de les voir se haïr, ces deux êtres bien- aimés!

24 septembre.

Aujourd'hui, j'avais une visite à faire dans le voisinage. La Victoria était commandée.

J'y monte; Jacques fait asseoir Blanche au fond, à côté de moi, et prend place lui-même sur le strapontin.

« Vous n'y songez pas, lui dis-je; une enfant!... »

Il a répondu tranquillement :

« Blanche n'est plus une enfant, ma chère Louise. »

Depuis que j'ai entendu ce mot, je le tourne et le retourne sans cesse dans mon esprit. Il ne me quitte pas; je ne puis plus penser à autre chose... Au cours de notre visite, j'ai dû paraître distraite, idiote... J'écoutais à peine ce qu'on me disait, et je répondais tout à tort et à travers.

« Qu'avez-vous? m'a dit Jacques, êtes-vous souffrante? »

Non, je ne suis pas souffrante. Et pourtant... Eh bien, oui, je sens tout au fond de moi, je ne sais où, quelque chose comme une douleur sourde... Je me suis enfermée dans ma chambre, sous prétexte de migraine. Mais ce n'est pas à la tête que j'ai mal...

26 septembre.

Hier, chasse, grand dîner, bal. Nous recevons ainsi deux fois par semaine, depuis l'on-

verture. J'avoue que ce n'est pas tout à fait l'organisation de vie que j'avais rêvée pour notre séjour, cet été, à Grandval... Cachée derrière les rideaux de ma fenêtre, j'ai regardé, le matin, partir les chasseurs. Jacques portait une sorte de blouse, ajustée par une ceinture, qui faisait valoir l'élégance souple et robuste de sa taille. J'ai entendu la grosse voix du baron qui lui disait : « Ah çà, mon cher, quand diable vous déciderez - vous à paraître votre âge? » Le fait est qu'il a l'air plus jeune qu'eux tous de dix ans : et il se trouvait là , pourtant , trois de ses anciens camarades de collège. Vieillir!... Passe encore quand on est homme. Mais pour une femme qui se souvient d'avoir été belle, admirée, — pour une femme qui aime, qui a besoin de sa beauté afin de retenir et de fixer un cœur peut-être volage, — oh! quelle horrible chose ce doit être, quelle humiliation cruelle, quelle irrémédiable déchéance! Et il y en a, de ces femmes-là... j'en connais!...

Outre les chasseurs, nous avions quelques voisins de campagne à diner. Est-ce que je deviendrais coquette? J'ai mis plus de deux

heures à m'habiller pour ce dîner. De ma vie je n'avais aussi passionnément souhaité d'être la plus belle. Je me demande si l'intensité même de ce désir n'avait pas quelque chose de maladif, comme la souffrance que m'avait fait éprouver, quarante-huit heures auparavant, le propos parfaitement insignifiant de Jacques au sujet de Blanche. Comment, si je n'avais pas été en proie à quelque trouble physique, comment aurais-je divagué, au point de ressasser cent fois peut-être au fond de mon esprit ce que le baron avait dit, le matin, de mon mari, de même que, Tavantveille, je m'étais répété pendant des heures ce que mon mari avait dit de ma fille?

On s'est mis à table vers huit heures. Je n ai pas eu grand'peine à m'apercevoir que ma toilette semblait fort goûtée de ces messieurs, et, ma foi, je mentirais si je disais que cette constatation ne m'a pas causé un sensible plaisir... Je crois. Dieu me pardonne, que le baron m'a fait un doigt de cour, L'avouerai-je? Ce badinage ne m'a pas ennuyée et j'ai laissé un peu aller ce brave garçon, moi qui pourtant mets une vigilance

extrême à tenir soigneusement tous les hommes à distance. Je comptais que le marivaudage en règle auquel son ami se livrait ne passerait pas inaperçu de Jacques, et que, s'en étant avisé, il me ferait un peu la mine. Mais il était trop occupé à déployer ses grâces en rhonneur de sa voisine, — une fort jolie personne, d'ailleurs, — pour remarquer combien le baron se montrait empressé auprès de moi.

Et j'espérais recevoir un regard sévère de mon seigneur et maître!... Ah ! ce regard, que n'aurais-je pas donné pour qu'il me fût lancé!... Mais non, rien! Mon mari n'avait d'yeux que pour cette petite blonde. Cela m'a mise en rage. Une fadaise que le baron m'a dite, juste à ce moment, m'a donné subitement envie de pleurer, de lui dire des injures ou de casser un verre. Je me suis contenue, heureusement, j'ai tourné le dos à cet imbécile, — dans la mesure où l'on peut tourner le dos à son voisin quand on est à table. Ne s'étant pas aperçu que le jeu avait cessé de me plaire, il a voulu continuer. Ces hommes ne sentent rien, ne devinent rien!... Je l'ai remis à sa place, d'un mot bref et sec. Il a balbutié je ne

sais quoi, a paru tout ahuri. Je suis sûre qu'il n'a pas encore compris, qu'il ne comprendra jamais... Ce baron est stupide, décidément... Et puis il a des mains énormes, des mains de masseur. Je le déteste.

Je sentais tous mes nerfs tendus et vibrants comme des cordes de violon. J'ai bu un peu de Champagne et je me suis mise à parler, à parler... Oui, moi qui suis une sentimentale, une silencieuse, moi qui ai toujours peur d'en trop dire et de laisser voir le fond de mon être intime, dont je ne voudrais livrer le secret qu'à l'homme que j'aime, — si jamais il me faisait l'honneur de chercher à le découvrir! — moi si réservée, d'ordinaire, dans mes propos, j'ai bavardé comme une folle, j'ai interpellé nos convives d'un bout à l'autre de la table, j'ai ri aux éclats. Et j'ai eu de Tesprit, pour la première fois de ma vie, moi qui non seulement n'en ai pas, mais qui ne l'aime point, qui éprouve une sorte de défiance instinctive à regard des gens qui en ont. Que dis-je? J'ai fait des « mots », j'ai trouvé de plaisantes et bizarres associations d'idées, des images, des comparaisons imprévues, j'ai lancé, avec

VICTOIRE d'ahe 33

une verve qui me confondait moi-même, tant elle m'était nouvelle, je ne sais combien de petites phrases alertes et pimpantes, qui bourdonnaient dans mon cerveau comme des abeilles dans une ruche, et qui à toute force voulaient sortir... On m'écoutait avec étonnement. Jacques s'est décidé enfin à me regarder, et ce regard était plein de bienveillance. J'ai vu qu'il éprouvait, comme les autres, de la surprise, et qu'il se mêlait à cette surprise une certaine satisfaction de vanité conjugale. Il m'a dit, tout bas, au salon : « Vous avez été très brillante, ma chère; mes compliments... » Je me suis sentie tout heureuse de cet éloge. Ah ! qu'un mot de lui peut me faire de mal ou de bien! Mais maintenant je me demande si je n'ai pas eu tort de me réjouir. La femme dont il a été fier et qu'il a félicitée, est-ce bien moi? Non, hélas ! c'est une autre, qui parlait par ma bouche, qui pour un moment avait emprunté ma voix et mes traits, mais qui n'est point celle que je suis, ou plutôt qui est tout l'opposé de moi-même. Et si ce qui lui a plu est seulement ce que j'ai fait semblant d'être, comment ce qui est vraiment moi pourrait-il

34 YICTOIRE D AME

lui inspirer un antre sentiment que Findifference on le dédain?...

29 septembre.

L'idée m'est venue de me remettre à monter. Comme Jacques et Blanche font une promenade à cheval tous les jours, je les ai accompagnés ce matin. Dans la grande avenue, cette folle de Blanche ne m'a-t-elle pas proposé une course?

i( Tu vas fatiguer ta mère, Blanche, » a dit Jacques.

Ce mot m'a piquée, et j'ai fait prendre le galop à ma jument. Blanche, qui, grâce aux leçons que lui a données son beau-père, monte maintenant comme une écuyëre de profession, n'a pas tardé à me dépasser. J'ai joué de la cravache, j'ai fait en vain des eflForts désespérés pour regagner l'avance qu'elle avait prise. J'étais exaspérée par les éclats de rire qu'elle égrenait, en filant comme une flèche. Quand je suis arrivée au bout de l'avenue, Vêtais hors d'haleine.

VICTOIRE d'AME 3S

« Tu vois, a dit Jacques, ce que tu as fait ! Ta mère n'en peut plus...

— Ne la grondez pas, répliquai-je, c'est ma faute. J'ai un peu perdu l'habitude... »

Quel effort j'ai dû faire pour prononcer ces paroles d'un air naturel, sans laisser paraître l'humiliation et le dépit qui gonflaient mon cœur!

« Eh bien, maman, te remets-tu? » m'a demandé Blanche. Pauvre chère enfant! Si elle avait pu se douter qu'au moment même où elle m'adressait gentiment cette question, je me suis sentie, moi, sa mère, prise d'une envie soudaine de la frapper avec ma cravache! Je les ai laissés achever seuls la promenade, et je suis rentrée au château. C'est fini : je ne monterai plus, jamais, jamais!...

4 octobre.

Petite difficulté avec Blanche, parce que j'ai décidé qu'au lieu de cette coifl'ure à chignon qu'elle s'est avisée d'inaugurer, et qui n'est pas de son âge, elle porterait de nouveau les

cheveux en nattes sur le dos. Quelle rage ont ces gamines de chercher à se vieillir! Si je laissais faire la mienne, elle se mettrait comme une fille de vingt ans...

Au lieu de me soutenir, Jacques a pris parti contre moi dans le débat et a plaidé la cause du chignon. Cela fait partie du plan général de sa conduite envers Blanche. Il semble en vérité que mon mari se soit imposé comme règle de toujours trouver charmants et, qui plus est, fort sages, les mille et un caprices de cette enfant. Le rôle est commode, assurément. Aussi Blanche, qui semblait assez disposée d'abord à détester son beau-père, raffole-t-elle de lui, à ce point que j'en viens à me demander parfois si maintenant elle ne l'aime pas autant ou même plus que moi, — ce qui, je Tavoue, me ferait de la peine. Mais quoi, c'est comme une fatalité de nature chez Jacques, que de chercher à séduire quiconque approche de lui et d'y réussir infailliblement. Je crois bien qu'il n'y a pas sur la terre un plus grand enjôleur ^ — comme disent nos paysans. Seulement il ne l'est pas de propos délibéré; c'est un instinct qui le

pousse : il aime à plaire, voilà tout, et ne peut pas supporter que quelqu'un échappe à cette singulière attraction qu'il exerce. Et tous les moyens lui sont bons pour cela, flatteries, gracieuses paroles accompagnées de sourires plus gracieux encore, promesses, protestations de sympathie. Je lui dis quelquefois : « Ah! si vous aviez daigné faire quelque chose, l'excellent candidat à la députation que vous auriez été! » Il me répond, avec son joli sourire un peu fat, en retroussant sa moustache : « Mais oui... Je réussis assez bien, en général... » Évidemment, comme tout le monde dans la maison. Blanche est sous le charme. Je n'aurais garde de le regretter. Toutefois il me semble que Jacques n'aurait pas besoin de faire tant de frais pour ma fillette. Elle n'est déjà que trop disposée à se regarder comme une grande personne.

Je sais bien qu'il se montre galant auprès de toutes les femmes, sans exception. Ainsi, h'a-t-il pas fait l'autre jour un compliment, et très vif, à Miss, sur certain chapeau Gainsborough qu'elle avait jugé à propos d'arborer — et que je l'ai engagée, d'ailleurs, à faire

disparaître, attenda qu'il m^a semblé pea convenable. Cette fille, qui est fort coquette, — je ne conçois pas comment j*ai pu mettre si longtemps à m'en apercevoir, — cette fille a rougi jusqu'aux cheveux, de plaisir. Qu'il s'amuse à débiter des madrigaux à une gouvernante, à une espèce de bonne, en somme, soit. Ce n'est pas du meilleur goût, ce n'est pas bien grave non plus. Les hommes ne sont-ils pas tous les mêmes, et dès qu'ils se trouvent en présence d'une jolie femme, — comme l'est Miss, il faut en convenir, — le désir sournois de se faire bien venir d'elle ne s'empare-t-il pas aussitôt de ces messieurs? Mais Blanche n'est pas une femme, Blanche est mon enfant. Jacques aurait dû comprendre, il me semble, que le ton qui convient aux rapports d'un beaupère avec sa belle-fille n'est pas celui d'une galante camaraderie.

Malheureusement, il y a des choses que mon mari ne comprendra jamais, et ce sont justement celles qui me touchent le plus : certaines nuances de sentiment, certaines susceptibilités du sens moral... Dieu sait pourtant que Jacques est homme d'honneur dans toute la

VICTOIRE d\me 39

force du terme! Il Ta prouvé : il s'est battu trois fois; à chaque instant, on le prend pour arbitre ou pour témoin... Mais l'honneur, qu'est-ce que c'est, au fond? Bien peu de chose : une morale, non pas large et humaine, mais spéciale à une caste, indulgente à de sots préjugés, très étroite, très fausse quelquefois, très incomplète surtout; une morale distinguée à Tusage des gens du monde, et qui fait partie, au même titre, à peu près, que rhabit noir, de la livrée à laquelle il est convenu qu'on les reconnaît. Le nombre des cas dans lesquels il est admis qu'on doit user de cette morale de cérémonie, est prévu, assez restreint d'ailleurs ; exactement comme pour la cravate blanche! Ce n'est point la tenue morale de tous les jours et de tous les instants, qu'on ne quitte jamais, qui fait corps avec vous; et plus j'y pense, plus il me semble que c'est cette tenue-là, seule, qui fait le véritable honnête homme...

1 octobre.

Les arbres du parc commencent à se dépouiller. Au plus léger souffle de brise, des milliers de feuilles se détachent des branches, tournoyent dans l'air, comme des vols de grands papillons jaunes, tombent lentement et couvrent les allées d'un tapis d'or pâle, qui rend sous le pied le bruissement sec d'une étoffe de soie que l'on froisse. La vigne vierge s'empourpre de tons éclatants, doux aux yeux, car ils ont une splendeur estivale, tristes à l'âme, car ils annoncent l'hiver. Je suis ainsi faite, que de secrètes harmonies s'établissent entre l'état de mon esprit et l'aspect des lieux, le caractère propre à chacune des saisons. Ainsi, j'ai de tout temps été sensible à la mélancolie subtile qu'apporte l'automne avec soi. Je le suis plus encore, cette année. Il y a des moments où je sens quelque chose d'impalpable et de froid comme un brouillard, qui tombe sans bruit sur moi et qui me pénètre : à l'exemple de la nature, mon cœur a pris le demi-deuil. Seulement, je vois bien

ce qu'elle regrette, elle : c'est le bienfait de la chaleur, c'est la joie de la lumière largement épandue, c'est le beau soleil, qui s'en va trop tôt, maintenant, et qui revient trop tard... Qu'est-ce donc qui me manque, à moi, qu'est-ce que j'ai perdu?... Mon mari et ma fille — tout ce que j'aime — ne sont-ils pas là?

10 octobre.

Ce soir, après dîner, nous étions seuls tous les trois au salon. Jacques et Blanche avaient plaisanté pendant tout le repas; cette gaieté intarissable et bruyante m'avait même un peu fatiguée. Comme je prenais mon ouvrage, Blanche est venue s'asseoir sur les genoux de son beau-père et a imaginé de lui mettre des papillotes à la barbe. Jacques se défendait faiblement et riait aux éclats. Ce jeu m'a paru tout à fait inconvenant et j'ai ordonné à Blanche d'y mettre fin immédiatement. Elle a obéi, mais de mauvaise grâce, et m'a boudée toute la soirée. En vérité, je ne puis pas la comprendre. Elle a une liberté de ton, des

allures garçonnières vraiment choquantes; je ne trouve rien en elle de cette réserve, de cette grâce modeste qui sied aux jeunes filles et leur donne quelque chose de si touchant... Et comme elle regrette peu son père ! Pense-t-elle encore à lui, seulement? Je suis sûre qu'il ne lui vient pas une seule fois à Tesprit que cet homme qu'elle tutoie, qu'elle appelle : « Père», à bouche-que-veux-tu, à qui elle tend ses joues matin et soir, qu'elle embrasse à tout propos, — n'est, au fond, qu'un étranger pour elle, et qu'il a pris dans la maison la place de son vrai père. Je suis effrayée de voir que la mémoire du cœur soit aussi pauvre chez cette enfant.

Dans l'espoir de lui faire entendre discrètement tout ce que je ne puis lui dire à ce sujet, j'ai eu l'idée de lui donner une grande photographie de son père que j'avais retrouvée dans un grenier du château. Elle l'a regardée tranquillement, puis, après avoir cherché des yeux sur le mur de sa chambre l'endroit où elle la mettrait, m'a demandé si je ne pourrais pas lui donner aussi une photographie de Jacques, afin de la mettre en pendant. J'en ai presque rougi! C'était bien la peine de

faire, il y a quatre mois, la sotte petite manifestation du portrait emporté à la campagne dans une malle. Si Miss avait la moindre délicatesse de sentiments, elle comprendrait que je ne puis plus, moi, maintenant, parler comme autrefois à Blanche de son père; et elle s'acquitterait à ma place de ce soin pieux. Mais allez donc demander à une subalterne de deviner ces choses-là!... La coquetterie de cette Écossaise passe, décidément, toutes les bornes. N'ai-je pas découvert qu'elle se lave soir et matin la figure avec du lait d'iris? Sans doute, c'est pour continuer à mériter Téloge que Jacques lui a fait l'autre jour de son « teint de rose ». Teint de rose!... N'est-ce pas humiliant de voir qu'un homme sérieux, comme devrait Têtre mon mari, s'abaisse à débiter de ces fadaises à une institutrice au mois!

U octobre.

Nous avons échangé aujourd'hui, Jacques et moi, quelques paroles un peu vives. Et à quel propos, grand Dieu! A propos de la défense

que j'ai intimée à Blanche de lui faire des papillotes dans la barbe. Qui m'eût dit que notre première querelle conjugale devait s'engager sur un pareil objet?

C'était ce matin, avant déjeuner. Il est entré dans ma chambre et, après m'avoir donné un bonjour assez sec, m'a dit à peu près ceci :

« Eh bien, ma chère, avez-vous bien dormi?

Vos nerfs étaient un peu tendus, hier. Vous avez adressé à Blanche une observation que je n'ai pas voulu relever devant elle, mais qui, je dois vous le dire, m'a paru manquer de logique. Il faudrait cependant choisir : ou Blanche est une jeune fille, et, dans ce cas, vous avez raison d'exiger d'elle un peu plus de correction qu'elle n'aime h en mettre dans sa tenue, ou elle n'est encore qu'une enfant, et si vous avez décidé de la regarder comme telle, — ainsi qu'un mot de vous, l'autre jour, me le donnait à penser, — je ne parviens pas à comprendre ce que vous pouvez trouver de répréhensible à des enfantillages parfaitement inoffensifs, comme l'étaient ceux auxquels cette petite se livrait hier soir avec moi. . . »

Tandis qu'il me parlait, d'une voix brève,

incisive, ses yeux bleus, si caressants, si doux d'ordinaire, s'étaient armés d'un mauvais regard clair et froid comme Tacier. J'ai répliqué avec un peu d'aigreur. J'ai déclaré qu'assurément je n'avais pas la prétention de faire passer Blanche pour un bébé qui n'a pas fini ses dents, mais que je persistais à me reconnaître le droit de ne voir en elle, et pour longtemps encore, qu'une enfant; que, si son âge autorisait certaines gamineries, son sexe lui interdisait de prendre avec un homme, fût-il son beau-père, des privautés telles que de s'asseoir sur ses genoux et de fourrager dans sa barbe ; que, si certain instinct — dont je m'étonnais de ne pas trouver trace en elle — ne l'en avertissait point, j'étais là, moi, sa mère, pour la rappeler aux convenances... Jacques m'écoutait attentivement. Une sorte de surprise se peignait sur son visage : sans doute, il était étonné de n'avoir pas encore pensé aux choses très raisonnables que je lui disais... Et pourtant, non... Il devait avoir une autre idée, car, à mesure que je parlais, la dureté de son regard se fondait en ironie, le vilain pli moqueur — que je redoute et que je déteste — relevait, des deux

côtés de la bouche, l'angle de ses lèvres spirituelles et minces. Il m'a baisé la main avec toute rhumilité conquérante qu'il sait, mettre dans cet hommage, s'est redressé, souriant, Tair content, avantageux, et m'a dit ces propres paroles, dans lesquelles j'ai d'abord cherché un sens caché, qui n y est point, ou que, du moins, je n'ai pas su découvrir : « Décidément, ma chère, vous perdez un peu la tête... Mais c'est de m'aimer trop... Croyez bien que je ne vous en veux pas... »

Et cette journée si mal commencée a fini d'une façon charmante. Jacques a été pour moi plein de gentilles attentions, de prévenances, d'égards. Nous nous sommes promenés en voiture tous les trois. Il m'a murmuré des choses tendres à l'oreille, il m'a jeté à la dérobée de ces regards profonds qui me troublent et m'obligent à baisser les yeux; il a cherché avec Blanche quelques fleurs sauvages qui restent encore, çà et là, dans les bois, pour m'en faire un bouquet. Et jamais coucher de soleil d'été ne m'a paru plus radieux que celui dont les rayons baignaient d'une lumière sereine les coteaux dont nous

suivions le sommet arrondi, la grande plaine épandue à perte de vue devant nous comme une mer, les villages où de petites fumées blanchâtres montaient droit vers le ciel, tout ce beau paysage noyé dans une paix profonde, toute cette nature, heureuse et apaisée comme mon cœur...

25 octobre.

Les jours diminuent à vue d'oeil ; les grandes chasses de plaine sont finies ; quelques-uns de nos voisins ont déjà commencé à se replier sur Paris; Jacques parle d'y rentrer dans une quinzaine. En attendant, comme les soirées sont longues, il a imaginé d'en employer une partie à cultiver les singulières aptitudes de ma fille pour le jeu de billard. Elle y fait des progrès admirables, paraît-il.

Sous prétexte que ce joli jeu, si féminin, est encore pRis exquis lorsqu'on le joue à trois, ils m'ont demandé d'y prendre part, et, comme j'ai refusé, n'ayant point les mêmes

dispositions que ma fille pour les exercices d'estaminet, ils ont eu l'idée charmante de s'adjoindre Miss. Celle-ci s'est d'abord fait prier un peu : mais il était aisé de voir qu'au fond elle mourait d'envie de déployer son adresse et ses grâces sous les yeux bienveillants de Jacques. Le « cochonnet » et les quilles comptent donc une recrue de plus.

Le bonheur de mes joueurs est complet; non le mien,, car ils font un tapage tel, que je n'ai même plus le loisir de lire tranquillement ou de travailler en paix à mon ouvrage, tant que durent ces interminables parties.

Jacques donne des conseils, explique des coups savants, pérore; elles l'écoutent avec recueillement, que dis-je? avec admiration, se pâment de rire à chacune de ses plaisanteries... Et moi je regarde, sans rien dire ni rien faire, assise au fond de la salle, dans un coin oit ils m'oublient...

26 octo))re.

Je viens de passer en revue les cahiers de Blanche» C'est pitoyable ! Des dictées où Torthographe est encore fort incertaine; quelques thèmes anglais, un peu d'histoire, de géographie, de calcul... et c'est tout. Je lui ai adressé quelques petites questions, fort simples d'ailleurs, sur la littérature : elle ne sait rien. Et Ton m'avait affirmé que Miss était une institutrice admirable, un puits de science... Parlez-moi des gouvernantes anglaises !

Blanche est en retard, très en retard même.

A ce train, comment se trouverait- elle en mesure de passer son examen? L'équitation et le billard ne figurent pas encore, que je sache, au programme. Il serait très humiliant pour moi que ma fille ne fût pas capable d'obtenir au moins le brevet simple, comme tout le monde.

C'est ma faute, aussi! J'ai adopté un mauvais système d'éducation. Ces étrangères, anglaises ou allemandes, à qui nous livrons

nos filles, parce que nous n'avons pas le courage de les élever nous-mêmes, cela ne vaut pas le diable, et il serait grand temps que la mode en passât... Oui, mais quand j'aurai renvoyé Miss, — et ce ne sera pas long, car cette fille est vraiment impardonnable d'avoir laissé croupir son élève dans une pareille ignorance, — quand je l'aurai mise à la porte, avec ses chapeaux Gainsborough et son teint de rose, que faire de Blanche?...

27 octobre.

Quand je pense que les Anglaises ont la réputation d'être pudibondes ! Je viens de voir, dans la grande allée du parc, Blanche qui faisait une partie de croquet avec son beau-père et sa gouvernante : Miss a une façon de jouer qui ne laisse aucune incertitude sur la couleur de ses bas et l'agréable rotondité de sa jambe, à plusieurs centimètres au-dessus de la cheville. Il m'a paru que Jacques s'intéressait prodigieusement à la partie. Ah! ces hommes!...

J'ai beaucoup réfléchi depuis hier. Miss est

décidément incapable de remplir la mission que je lui avais confiée. Je ne trouve même pas que sa prononciation anglaise soit très pure. Elle partira, et au plus tôt : c'est chose résolue. Je lui donnerai une gratification, qui lui permettra d'étonner Edimbourg par les débauches de lait d'iris auxquelles il lui sera loisible de se livrer.

Cela fait, prendrai-je une nouvelle institutrice et garderai-je Blanche près de moi? Il y a de bons cours à Paris; on m'a dit grand bien de ceux de la Sorbonne. Mais tous ces jeunes professeurs, laïques, beaux parleurs, ces allées et venues, cette perte de temps, ce quartier, ces étudiants avec de grands chapeaux et de grandes barbes,., je n'aime pas beaucoup tout cela.

C'est une chose terrible à dire : ce qu'il y a de moins mauvais, de plus sur, c'est peut-être encore le couvent. Je sais bien qu'autrefois je ne voulais pas en entendre parler pour ma fille. Mais quoi, l'autre système m'a si mal réussi, que je me demande si, dans l'intérêt même de mon enfant, je ne devrais pas essayer de celuilà. Evidemment, ce serait une séparation bien

cruelle. Il y a des sorties pourtant, et assez nombreuses, des vacances. On va voir sa fille au parloir, on lui apporte des gâteaux, des oranges, on cause avec elle de son travail... Les élèves de ces maisons se trouvent là en très bonne compagnie ; ^instruction religieuse, la danse, la musique, les travaux de couture, rhygiène, n'y sont point négligés : cela ne vaut-il pas mieux que le billard? J'ai toujours été frappée de Tair modeste et du maintien réservé des jeunes filles que j'ai vues dans les parloirs de ces maisons : si je la garde, avant six mois. Blanche allumera elle-même les cigarettes de son beau-père... Il est vrai que ce serait un coup bien rude pour la pauvre enfant. Bah! à son âge, la tristesse passe vite. Quand je pense qu'elle a eu quinze ans au mois d'août! Quinze ans, ç'est-à-dire que dans trois — avec cette manie qu'on a aujourd'hui de marier les filles dès le sortir de l'enfance — je pourrais avoir un gendre, et que dans quatre je serais grand'mère! Grand'mère, moi!... Cela fait un singulier effet, de penser qu'on sera grand'mère un jour,... un jour qui n'est pas loin. Quel âge alors aura Jacques? Trente-neuf ans! Si les

choses s'étaient arrangées autrement, il aurait donc presque pu me demander la main de ma fille et devenir mon gendre, au lieu de mon mari! Quelle horreur!... Ah! je suis folle de penser à ces choses; — je suis folle et je souffre!...

29 octobre.

Cette idée qu'il faudra bientôt — dans trois ou quatre ans, cinq au plus — marier ma fille, ne me quitte pas. C'est l'obsession de mes jours et de mes nuits. Ainsi cet hiver, quand on va la voir, entre Jacques et moi, soit dans mon salon, soit dans le monde et à rOpéra, où il faudra bien que je commence à la mener un peu, — puisqu'elle me le demande déjà, et que son beau-père, naturellement, approuve cette absurde prétention, — cet hiver, on dira : « Tiens, Mme d'Orcelles a une fille si grande que cela!... wEt sachant qu'outre sa beauté remarquable, — et qu'on remarque, je m'en apercevais déjà l'an dernier, chaque fois qu'il m'arrivait de sortir avec elle , — Blanche aura une grosse dot, les marieuses commenceront à dresser leurs batteries. Jolie perspective !

30 octobre.

Mon parti est pris. Je renvoie Miss et je mets Blanche au couvent dès notre retour à Paris.

Je n*ai pas le droit de ne pas préparer à riiomme qui sera Tépoux de ma fille, une femme simple, instruite et bien élevée. Le régime du couvent peut seul faire de ma chère enfant cette femmelà. Mon devoir est donc tout tracé : dans dix jours, Blanche entrera aux Oiseaux. Ce n'est pas sans tristesse que je me suis arrêtée à cette résolution. Je prévois,^ de la part de ma pauvre petite, des supplications, des larmes; et Tidée seule du chagrin qu'elle éprouvera me fend le cœur. Mais la sécurité de ma conscience est absolue, et je puise dans cette sécurité même . la force dont j'ai besoin pour aller jusqu'au bout.

31 octobre.

Je la laisse jouir en paix de ses derniers jours de vacances. C'est pourtant vrai qu'elle va être captive, isolée de tout, de moi-même, par ce grand mur gris et triste que les couvents empruntent aux prisons. Elle si gaie, si vive,

si heureuse de s'épanouir librement, comme une belle fleur de plein air et de grand soleil! Mais c'est de cette exubérance même qu'il est temps qu'une éducation mieux conçue la guérisse. Il y a des moments où je me demande si cette enfant n'a pas quelque chose de dérangé dans le cerveau. Hier, elle était debout sur la cinquième ou la sixième marche du perron, son beau-père au bas de l'escalier. Elle lui crie tout à coup : « Père, tends les bras, que je saute! » Ce fou de Jacques prend la position do THercule du cirque, au moment oii il s'apprête à recevoir le boulet de canon. Je pousse un cri... Trop tard! Blanche s'était déjà élancée... et ils roulaient par terre, dans les bras l'un de l'autre, en riant aux éclats. Ils auraient dû vingt fois se casser quelque chose... Cela devient intolérable!... J'ai écrit, aujourd'hui même, à la Supérieure des Oiseaux.

3 novembre.

J'ai la réponse de la Supérieure. C'est une affaire faite. Nous quittons Grandval le 8. Le 9, Blanche entrera.

J'ai mis Jacques au courant. Il m'a écoutée, en se tortillant la moustache, avec beaucoup d'attention et une parfaite tranquillité. Je ne jurerais pas que T ombre d'un sourire quelque peu moqueur n'ait point passé, à un certain moment, sur ses lèvres. Je m'attendais à des objections, à une vive opposition de sa part. Il s'est contenté de me répondre : « Alors vous faites maison nette... Miss et Blanche du même coup... Après tout, vous avez peut-être raison... Votre fille nous aurait gênés, cet hiver... Elle est gentille, mais un peu encombrante... » Voilà tout ce qu'il a trouvé à dire. Pas un mot de regret pour cette pauvre petite qui va nous quitter! II semblait avoir de l'affection pour elle cependant : est-ce donc ainsi qu'il aime les gens, et qu'il s'attache à eux! Elle l'a distrait, cet été, comme une poupée drôle et jolie, dont les petites façons, les innocentes minauderies, la gentillesse mutine occupaient un peu son désœuvrement. Nous rentrons à Paris; il n'a plus besoin d'elle : va-t'en aux Oiseaux, ma mignonne!... Chose curieuse, depuis que j'ai vu qu'il n'avait pas plus de tendresse pour cette enfant, j'ai presque envie de la garder. Une

pareille indifférence n'est-elle pas révoltante?... Ce qui me confond, — car je croyais avoir un cœur simple, — c'est qu'au fond j'en suis satisfaite autant que scandalisée. Suis -je donc devenue si compliquée que cela?... Jacques n'a pas non plus soufflé mot en faveur de Miss.

L'annonce de son renvoi Ta laissé absolument calme... Au fait, pourquoi en aurait-il été troublé?... Je voudrais bien trouver quelqu'un pour me dire si je ne suis pas injuste à l'égard de cette pauvre fille, en lui retirant son gagnepain : il y a des années qu'elle est à la maison ; elle paraissait dévouée; elle a, en somme, appris bien des choses à Blanche; et, néanmoins, je m'apprête à la chasser... N'est-ce pas une mauvaise action?

7 novembre.

Nous partons demain malin. J'ai voulu faire une dernière fois le tour de mon parc, emplir mes yeux de son image, afin de l'emporter toute vive avec moi. J'étais seule, mon mari et ma fille étant restés au château pour terminer leurs

préparatifs. J'ai suivi la grande avenue, jusqu'au saut-de-loup. Chemin faisant, je repassais en moi-même l'histoire de ma vie intime durant ces derniers mois; je me disais que je venais d'être bien heureuse dans ce beau pays, et je sentais que je Taimais un peu plus encore, comme s'il y avait eu dans ce bonheur je ne sais quelle part de complicité des lieux qui lui ont servi de cadre. Et je pensais : « Hélas! vais-je retrouver à Paris ce que j'avais ici? Y pourraije garder mon mari tout à moi? N'y a-t-il pas, là-bas, mille ennemis cachés de mon repos et de ma félicité qui guettent Jacques, qui n'attendent que notre retour pour me le reprendre?... » Paris m'épouvante. J'y rentre à contre-cœur, pleine d'appréhensions vagues et douloureuses, assiégée de pressentiments menaçants. Et c'est pourquoi je promène sur mon cher Grandval, avant de le quitter, le mélancolique regard que doivent tourner du côté de la terre les voyageurs qu'un navire emporte vers les mers lointaines où souffle la tempête.

VICTOIRE d'aME S9

9 novembre.

C'est fait. Miss est partie, Blanche est au couvent... En apprenant qu'elle allait entrer aux Oiseaux, ma pauvre enfant ne m'a dit qu'un mot, un seul : « Oh ! maman ! » Ce mot, il y a trois heures que je Tai entendu, et je Tai toujours sur le cœur. Le tendre reproche inexprimé qu'il contenait me poursuit, me torture... Oh! ma pauvre petite fille que je ne vais pas voir, ce soir, dans son lit blanc, qui ne viendra pas, demain matin, offrir à mes lèvres ses joues fraîches comme une fleur, — qui sanglote, peutêtre, en ce moment, qui se lamente et qui m'accuse! Mais pourquoi donc ai-je fait cela?... Oui, pourquoi, qui m'y forçait?... Ah! je ne me reconnais plus : il y a maintenant en moi quelque chose qui n'est plus moi... Je voudrais pleurer, je souffre... Et il va falloir que je m'habille pour aller à l'Opéra. Oui, dès ce soir! Et nous sommes de retour depuis vingt-quatre heures à peine, et je reviens du cou.vent où j'ai enfermé ma fille!... Mais quoi, il y a un ballet oii la Fazzolini danse ! Jacques a décidé que nous irions; et je ne veux pas, moi, qu'il y aille seul!

25 novembre.

Nous allons dans le monde ou au théâtre tous les soirs. Je suis parfois tentée de demander un peu de répit à Jacques, car, pour supporter sans lassitude un pareil régime, il faut les grâces d'état de la vingtième année : et il y a beau jour qu'elle est loin de moi! Sans doute, si je disais à mon mari combien ces sorties quotidiennes me fatiguent, il m'en épargnerait quelques-unes. Mais une sorte de fausse honte me retient; je n'ose pas lui avouer que cette vie m'épuise; et je feins, pour lui être agréable, d'y prendre autant de plaisir qu'il y en trouve luimême.

Il y a une chose qui me plairait bien plus, que dis-je? qui eût été ma joie, mon bonheur! J'avais fait un rêve, un rêve bien cher, que je n'ai jamais avoué à personne... Il m'eût été doux d'avoir un enfant de Jacques. J'aurais aimé à souffrir, à m'exposer pour le lui donner : le regard de gratitude dont il n'eût pas pu, je pense, me refuser l'aumône, m'eût payée au centuple des douleurs endurées et du péril affronté. Et puis... et puis... En vérité, je

n'ose me le dire à moi-même tant cette idée est folle : j'eusse été fière, oh! si fière!... Il me semble que cette glorieuse fécondité m'eût vengée de ceux et de celles qui déjà, je le devine, je le sens, vont disant que je suis une vieille femme... Cela m'eût rajeunie, d'être mère; devenir père l'eût mûri, lui, sans doute; et l'équilibre de nos âges se fût ainsi trouvé rétabli. Oh! ces jeunes femmes, qui se penchent en souriant sur un berceau, d'où sortent deux petites mains tendues vers elles!... Toutes les souffrances, toutes les tortures, tous les déchirements de ma chair, pour que je puisse montrer à mon mari deux petites mains comme celles-là!...

26 novembre.

Aujourd'hui, j'ai laissé échapper mon secret... J'ai confessé à Jacques que je mourais d'envie d'avoir un bébé. Il s'est mis à rire : que ce rire m'a fait mal!

18 décembre.

Était-ce donc sous Tempire de quelque pressentiment que je lui ai, l'autre jour, confié

62 vicTOiUE d'ame

mon désir d'être mère?... Je n'ose croire encore : un tel bonheur serait trop grand...

Et pourtant, si je ne me trompais pas, si cela était!... Oh! que je le voie, le petit être né de lui et de moi, que je le remette entre ses mains, en lui disant : « Tiens, prends! Le voilà, celui que j'attendais, que mon cœur appelait tout bas... C'est moi qui te le donne, c'est moi qui l'ai fait... » Et puis, après, que je meure, s'il le faut!

20 décembre.

Béni soit Dieu! Je ne m'étais pas trompée.

Jacques se moquait, me traitait de folle :

mais je savais bien, moi! Le docteur dit qu'il n'y a plus de doute. C'est pour le mois de juillet. Juillet, le mois des beaux fruits, des blés dorés... Moi aussi, je donnerai ma moisson et ma fleur!

8 janvier 1887.

Quel délicieux commencement d'année! Je ris, je pleure, je suis heureuse... Je me rappelle le temps où j'étais petite et où, la veille

du 25 décembre, je mettais mon soulier dans la cheminée : quel merveilleux cadeau m'a fait cette fois le bon petit Noël! A me sentir mère de nouveau, je redeviens enfant... Quel épanouissement divin de tout mon être! Il me semble que je dois marcher comme les saints dans un nimbe : c'est ma joie, c'est mon orgueil, c'est mon bonheur qui rayonne hors de moi... Il parait que j'embellis. Tout à l'heure, Jacques m'a dit : « Vous êtes étonnante, ma chère!... Votre état vous sied à merveille : je ne vous avais pas vue aussi en beauté depuis deux ans... » Et il m'a jeté un de ses regards courts et brûlants... Comment ose-t-il encore me regarder ainsi?

Deux ans!... C'est vrai : j'oubliais... Est-il donc possible que j'aie été autre chose que sa femme? Je rougis d'y penser... Pourquoi m'a-t-il rappelé cela, dont je ne veux plus, moi, me souvenir? Comme c'est peu généreux! Il ne comprend donc pas ce qui se se passe en moi, et que je voudrais n'avoir jamais commis une action coupable, me sentir une âme pure, immaculée comme celle de la Vierge, afin d'être plus digne du petit

ange que je porte? S'il ne devine pas cela, c'est donc qu'il ne me respecte pas comme une épouse, que je reste pour lui sa... Oh!

Taffreux mot, qui me brûle comme un fer rouge!... Oui, c'est bien cela... Il faut que je m'y résigne : je ne suis pas, je ne serai jamais, sans doute, aux yeux de mon mari la femme sacrée entre toutes les femmes; et certes, je croyais mériter de l'être, maintenant surtout que l'auguste maternité m'a touchée...

9 janvier.

Deux ans, a-t-il dit hier. C'est bien long, pour un homme comme lui, de rester deux ans fidèle!...

20 janvier.

Ces sorties du soir me fatiguaient trop; j'y ai renoncé. Je n'ai plus le droit, maintenant, de me fatiguer : je me dois tout entière, corps, âme, santé. Toute dépense inutile de moi-même est un larcin que je fais à quelqu'un d'exigeant qui veut que je ne vive plus que

pour lui... Sauf pour aller voir ma fille au couvent, je ne mets plus guère le pied dehors. Jacques m'a dit : « C'est absurde de vous cloîtrer ainsi... Vous devez périr d'ennui, à demeurer seule pendant des heures... » Il croit que je suis seule!

Au lieu de me plaindre et de me gronder, pourquoi ne reste-t-il pas un peu à la maison? C'est ma faute, aussi! Il y a trois semaines, à peu près, mon mari a voulu faire TefiFort de passer une soirée auprès de moi. A dix heures, il avait Tair de s'ennuyer si profondément que je lui ai conseillé moi-même d'aller fumer un cigare au cercle. Cela n'était pas bien dangereux, puisqu'il ne touche plus à une carte... Ce soir-là, il est rentré à minuit; mais le lendemain il est sorti plus tôt et revenu plus tard... Maintenant, il me quitte aussitôt après dîner. Je reste sur ma chaise longue à tricoter des petites brassières de laine blanche, que j'orne d'une profusion de nœuds bleus, car c*est un fils, je le sens bien... Et pendant ce temps-là, mon mari, le père, promène je ne sais où le gardénia qui fleurit

la boutonnière de son habit... J^ai eu tort de

66 vicroiRE d'ame

lui laisser prendre Thabitude de sortir ainsi sans moi. Mais quand je lui ai proposé de le faire, pouvais-je croire qu'il aurait la cruauté d'accepter?

2 février.

Sans doute, il est heureux que Blanche soit au couvent... Sa présence à la maison, en ce moment, me gênerait. Je suis presque intimidée, devant elle, quand je vais la voir aux Oiseaux. J'ai des envies, tantôt de baisser les yeux sous son regard, tantôt de la prendre dans mes bras, de l'embrasser avec frénésie, comme si j'avais quelque chose à me faire pardonner par cette enfant. Je m'interroge, je me consulte avec une sorte d'anxiété, afin de savoir si l'amour que je sens déjà pour Tautre — pour celui qui n'est pas encore — ne grandit point aux dépens de la tendresse que j'ai pour Blanche. Non, va, ma fille, je ne t'ai rien volé : j'ai le cœur assez large pour vous deux!...

6 février.

J'aurais pourtant besoin qu'on me tint un peu compagnie... Je ne vais pas iien; je suis nerveuse, agitée, inquiète. Je ne sais ce que fait Jacques; je ne le vois plus qu'au moment des repas, et cela me tue... Ce n'est plus k mon enfant, c'est à lui que je pense, durant les longues heures de ma réclusion solitaire. Je me dis : « Où est-il à présent? A qui parle-t-il? Quelle femme regarde-t-il?... »

Je ne puis pas m'endormir avant que je Taie entendu rentrer : et à quelles heures renlre-t-il, maintenant! Le matin, tandis que je dors d'un sommeil lourd, hanté de rêves, il va se promener à cheval au Bois, ou bien jouer à la paume et puis prendre sa douche. Il revient vers onze heures. Nous nous mettons à table; il mange comme un loup...

des viandes rôties, sans pain ni légumes, — car mon mari prend soin de la sveltesse de sa taille, tandis que moi... Moi, je n'ose plus seulement porter un corset; d'ailleurs, je n'en ai plus, de taille, — et je m'en moque! Tandis

qu'il déjeune en lisant son journal, le leint frais, reposé, Tair content de vivre, moi qui n'ai pas faim, — bien que je dusse avoir de l'appétit pour deux! — je le contemple. Il me fait l'eflFet d'un bel animal, souple, puissant et cruel, — d'un félin... J'en ai vu qui avaient ces dents blanches, inégales et pointues, ces yeux clairs. Il a tant de force dans la mâchoire, que les muscles qui la meuvent soulèvent, quand il mange, la peau de ses tempes : c'est un homme de proie... Je lui adresse mille questions sur l'emploi de sa soirée de la veille, je tâche de le mettre en défaut, de me prouver à moimême qu'il me cache quelque chose. Il me répond avec une imperturbable assurance. Et je plonge mes yeux dans ses yeux, je lui dis que je souffre, que je sens qu'il doit me tromper. Il sourit, il proteste, il jure que non... Mais que m'importent ses serments : son regard est plein d'adultère!

10 février.

Je n'y pouvais plus tenir... Malgré la défense du docteur, — qui n'est pas content de moi et

qui me répète sans cesse qu'il faut me ménager beaucoup, si je veux conduire sans accident cette laborieuse grossesse jusqu'à terme, — j'ai recommencé à sortir le soir. Il s'agit bien de ma santé, vraiment, quand la paix et la dignité de mon ménage, quand le bonheur de ma vie est en jeu! J'accompagne Jacques de nouveau dans le monde. J'observe l'attitude, l'air qu'il prend avec toutes les femmes, la façon dont il les aborde et dont il les quitte, ses regards, sa voix, son geste... S'il a, comme je le soupçonne, quelque flirt en train, ou pis que cela, je le saurai bientôt. Savoir ces choses-là, c'est moins cruel, peut-être, que de les appréhender!

21 février.

J'étais préparée à cette douleur : elle n'en a pas moins retenti jusqu'au fond même de mon être... J'ai trouvé, à demi brûlée, dans la cheminée de Jacques, une lettre de femme. De fille, dcvrais-je dire, car j'ai pu lire ces mots, que la flamme — dégoûtée, peut-être ! — n'avait pas touchés : « Apporte-moi cent

louis... » Et c'est pour une créature de cette sorte qu'il me trompe!.. Je lui ai montré lé bout de papier infâme, sans parler. L'eussé-je voulu, que je n'aurais pas pu. Une soufFrance sans nom m'étreignait à la gorge.... Il a pâli, baissé la tète. Je voulais quitter la maison, aller cacher je ne sais où mon désespoir et ma honte, quand j'ai senli soudain quelque chose qui remuait dans mon flanc. C'était la première fois que le cher petit être bougeait : pourquoi faut-il que ce soit le crime commis par celui qui l'a engendré, qui Tait tiré de son sommeil? J'ai pris ce signe pour un avertissement venu d'en haut : peut-être Dieu a-t-il voulu me faire entendre par là qu'en se rappelant à moi, qui l'oubliais, l'innocent me demandait de pardonner au coupable... J'ai cédé à cette sollicitation mystérieuse, et ne suis point partie. Une immense lassitude m'accable... Tous les ressorts qui mettaient mes membres en mouvement sont brisés... Il me semble que l'on doit être ainsi quand on est mort... Une douleur aiguë vient de me sillonner, comme un éclair... Je ne puis plus écrire...

19 mars.

Il paraît — c'est le docteur qui Taffirme — que cette fausse couche m'a mise pendant quarante-huit heures entre la vie et la mort. Je nae demande pourquoi c'est du côté de la vie que finalement j'ai penché. S'il ne me restait ma fille, je n'aurais que faire d'être au monde, maintenant... Je me demande aussi, — tout lien entre Jacques et moi se trouvant brisé par la trahison dont j'ai été victime et par la disparition du pauvre cher petit être qui nous rattachait encore l'un à l'autre, — je me demande pourquoi je n'ai pas, dans l'intérêt même de ma dignité, pris le parti d'en venir à une séparation. Lâche cœur, ne serais-tu donc pas encore détaché de cet homme?

21 mars.

Pendant que j'étais malade, nous n'avons pas échangé d'explication sur cette lettre, dont la découverte a eu pour contre-coup la terrible crise qui a failli m'emporter, il y a un

mois, et d'où je sors amaigrie, pâle, faible, vieillie de dix ans. Jacques m'a soignée avec un empressement où je ne puis m'empêcher de trouver — quelque indignée que je sois contre lui — la manifestation discrète d'un repentir dont je lui sais gré.

Et tandis que je renais doucement à la vie, mon esprit se plonge en des méditations profondes. J'ai été si près de la mort, que le goût m'est resté de penser à elle, — comme à un pays qui n'est plus tout à fait inconnu, qu'on a entrevu, et dont l'image flottante demeure dans votre esprit. Les marins, dont la tempête emporte le navire loin des routes suivies, doivent conserver ainsi le souvenir d'îles mystérieuses, vaguement aperçues, en passant, dans la brume...

Je lis le plus beau des livres, Y Imitation.

Comme celui qui l'a fait touche d'une main légère et sûre les pauvres âmes blessées!

Comme il a dû aimer lui-même, pour savoir bercer ainsi les peines de cœur, et tourner au profit de l'amour divin les déceptions de ces misérables amours humaines, dont il me fait si bien comprendre le néant! Je lis lentement.

pieusement, ce livre des livres; et je sens que les bienfaisantes paroles se déposent comme un baume sur mon âme endolorie, qu^elles apaisent ses mouvements tumultueux, qu'elles y insinuent peu à peu je ne sais quelle douceur secrète de résignation. Je sens aussi que j'ai vécu trop loin de Dieu, que je n'aimais pas assez Celui dont l'amour ne trompe pas.

Je veux pratiquer désormais avec plus de ferveur. On me permet de sortir demain :

j'irai porter un cierge à Notre-Dame-des-Victoires...

22 mars.

Je voulais demander à la sainte Vierge de me donner la persévérance dans le propos que j'ai formé de m'occuper avec plus de zèle de mon salut : et c'est pour Jacques seulement que j'ai prié.

J'ai supplié notre glorieuse Mère d'éclairer des lumières de la religion l'âme païenne de mon mari; je l'ai suppliée aussi de ramener* à moi le volage dont Finfidélité m'a percé le cœur; et je m'aperçois bien, maintenant, que

c'est là rinestimable grâce que je désire surtout obtenir de son intercession... Est-ce donc encore un homme que je cherche, quand je crois chercher Dieu? Ma piété ne serait-elle que le masque de mon amour, et dans ces grands élans de foi, auxquels je m'abandonnais délicieusement, ne faut-il voir que les transports déguisés d'une passion que je croyais domptée par Tépreuve même qu'elle vient de subir, et qui, pour ma honte, me posséderait encore tout entière?... Qu'imporle, après tout? Quand la religion n'aurait que le mérite de vous donner Tillusion qu'on s'envole vers le ciel, alors que la terre vous tient toujours, il faudrait la bénir : quoi de plus bienfaisant, en somme, que cette duperie, — si c'en est vraiment une, ce que je ne tiens pas à savoir!... Les saintes elles-mêmes, — et de grandes saintes, — sainte Madeleine, sainte Thérèse, le savaient-elles, et ont-elles cherché à s'en assurer?

23 mars.

« ... Et pardonnez-nous nos offenses , comme nous les pardonnons à ceux qui nous

ont offensés... » Comment ai-je pu répéter tant de fois ces paroles, sans remarquer renseignement profond qu'elles contiennent?...

Oui, le ressentiment est impie : le pardon seul est grand, saint, agréable à Dieu, qui nous le prescrit envers autrui, par cela même qu'il le pratique à toute minute envers nous.

D'ailleurs, la faute que Jacques a commise est-elle vraiment sans excuse? Peut-être n'y a-t-il eu là qu'un de ces entraînements passagers des sens que les hommes savent mal combattre, — le jour où le devoir l'ordonne, — habitués qu'ils sont à croire qu'un privilège de leur sexe les autorise à y céder sans remords... Mais ce n'est pas avec mon âme seule que j'aime mon mari; et si la sienne n'a pas eu de part à Tinfidélité, cela ne suffît pas pour empêcher ma chair trahie de crier!...

Ce qu'il faudrait savoir, c'est si j'ai le droit de reprocher à Jacques cette défaillance... Me suis-je donc toujours montrée moi-même sans reproche et sans faiblesse? Qui sait si le malheur qui me frappe n'est point l'expiation qu'une justice équitable — dont les arrêts doivent me trouver humble et soumise — impose

aujourd'hui à la femme oublieuse de son devoir, que je me souviens avec horreur d'avoir été autrefois?

24 mars.

« Eh bien, — m'a-t-il demandé, en revenant du couvent où il était allé dire à Blanche que je me sentais trop faible, aujourd'hui, pour aller la voir moi-même, — les forces reviennent-elles, vous sentez-vous mieux?... J'ai annoncé à votre fille que, pendant ses vacances de Pâques, je vous emmenais toutes deux à Fontainebleau. Huit jours passés dans ce bon air achèveront de vous remettre sur pied... »

Cette sollicitude pour nm santé m'a touchée.

Sans doute, devinant le sentiment de gratitude que j'éprouvais, il a jugé l'occasion favorable à l'explication que nous n'avions pas encore eue. Et, brusquement, sans que j'eusse fait la moindre allusion au douloureux incident qui a bouleversé ma vie, — car je ne suis pas de ces femmes qui récriminent ou qui se plaignent

tout haut, 3*ai la pudeur de mes souffrances intimes, comme de mes joies, — il s'est mis à me parler de cette lettre, il m'a juré qu'elle lui avait été adressée par une personne autrefois connue de lui, mais qu'il ne voyait plus depuis trois ans, et qui s'était autorisée du souvenir d'anciennes relations pour lui demander un service d'argent... Que ne m'a-t-il pas dit encore?... Qu'il ne m'avait jamais trompée ni ne me tromperait jamais, qu'il n'aimait que moi, moi seule, que j'étais sa joie, sa passion, qu'il m'adorait comme au premier jour... Et il m'a prise dans ses bras, avec tant de violence que cette étreinte m'a fait mal, il a couvert de baisers brûlants mon visage, il a bu les larmes qui coulaient le long de mes joues... J'avais fermé les yeux, afin de mieux savourer le son de cette voix si chère, ces protestations de tendresse, qui réconfortaient ma pauvre âme abattue et meurtrie. Quelque chose en moi criait : « Tu mens, tu mens, tu mens!... » Et quelque chose en même temps disait : « Continuel Que j'entende encore ces serments, même s'ils sont mensongers... Parle toujours : quand

je t'écoute, il me semble que je crois à tout ce qui sort de ta bouche adorée et traîtresse... » Lorsque, à demi pâmée dans ses bras, brisée par Témotion, et aussi par la rudesse do ses baisers, pouvant à peine soutenir ma tête qui tombait en arrière, j'ai ouvert de nouveau les yeux, j'ai rencontré les siens qui me regardaient avec une expression de joie cruelle et de triomphe, comme doivent regarder ceux d'un lion quand il vient de saisir une proie et la tient pantelante sous sa griffe... Dieu, quel homme terrible est celui que j'aime, et comment ferai-je pour échapper jamais à ses prises puissantes!... Et maintenant, je sens qu'il m'a reconquise toute, que je suis redevenue sa chose, la cire molle qu'il pétrit à son gré dans ses doigts de fer, la créature misérable qu'il enivre et torture alternativement, selon que la fantaisie du moment lui suggère d'essayer sur elle ce qu'il peut pour se faire aimer, ou ce qu'il peut pour faire souffrir. Je ne sais plus s'il dit vrai ou s'il ment, s'il m'a trompée ou non, s'il m'aime encore, ou si je ne suis pour lui qu'un jouet, que le caprice de ses sens prendra un jour et rejettera dédaigneu-

sèment le lendemain. Et je ne veux rien savoir, rien, rien... Qu'on me laisse douter, et me dire tantôt que je suis la plus heureuse, tantôt que je suis la plus infortunée des femmes. Se peutil qu'on soit assez ennemie de son propre repos pour ne pas préférer rincertitudc, si pénible qu'on la suppose, à Taffreux supplice de connaître la vérité, quand cette vérité c'est l'irréparable?... Qu'on me laisse en paix... Je demande à ne plus penser; je voudrais dormir, — et d'un sommeil sans rêve, — longtemps, longtemps...

12 avril.

Les vacances de Blanche sont commencées.

Elle est arrivée à la maison avant-hier, après les offices du samedi saint. J'étais si heureuse de la revoir sous mon toit, de me dire que nous allions de nouveau, ma chère fille et moi, respirer pendant quelques jours le même air, et causer ensemble et nous embrasser à notre aise, — que j'avais rempli sa chambre de fleurs. Je me faisais par avance une joie de sa surprise, de ses cris d'admiration. Je n'ai eu qu'une dé-

îl

capitale du Béloutchistan et la date de la mort de Louis le Bègue; elle possède des lumières, que je lui envie, sur le coiicile de Trente ; ne « toupillonne » plus du tout, — ne « toupillonne » même plus assez, à mon gré, — dans la maison qu'elle remplissait de ses cris, de ses rires, de ses galopades; et, quand je lui demande si elle n'aurait pas envie de faire une partie de billard, — son cher billard d'autrefois! — se récuse d'un air qui me donne à penser que les bonnes sœurs ont dû lui dire qu'il se cache dans ce jeu quelque chose de diabolique... Je voulais une fille « bien élevée » : je Tai.

14 avril.

Je commence même h trouver que cela dépasse un peu la mesure, qu'elle est vraiment trop bien élevée. Assurément, je n'aimais guère les poignées de main garçonnières qu'elle donnait jadis à tout venant — ces poignées de main à angle droit, le coude levé au niveau de l'épaule... Mais je ne suis pas bien satisfaite non plus de

la voir à présent tendre aux gens le bout de

ception : elle, qui les aimait tant, les a regardées à peine et m'a remerciée du bou t des lèvres. J'avais aussi commandé pour elle une belle robe claire et un amour de chapeau, me disant que je ne serais pas peu fière de la conduire, dans cette jolie toilette, à la grand'messe de Pâques : j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir qu'elle quittât sa vilaine livrée sombre de couvent, et cette horrible galette plate, en paille noire, qu'on leur met sur la tête. Je l'ai connue coquette, pourtant, la chère mignonne... Et, mon Dieu, quand j'y pense, il n'y avait pas grand mal à cela... Gomme ma fille s'est assagie depuis six mois ! Vraiment, on obtient des résultats étonnants, avec cette éducation de couvent. Voilà qu'elle n'aime plus les fleurs ni la toilette, maintenant... C'est admirable!...

13 avril.

Positivement, je ne reconnais plus Blanche!

Sa conduite, sa tenue, son langage, son instruction, sa piété, sont autant de sujets d'édification pour moi. Elle connaît le nom de la

VICTOIRE d'aMB 81

capitale du Béloutchistan et la date de la mort de Louis le Bègue; elle possède des lumières, que je lui envie, sur le concile de Trente ; ne « toupillonne » plus du tout, — ne « toupillonne » même plus assez, à mon gré, — dans la maison qu'elle remplissait de ses cris, de ses rires, de ses galopades ; et, quand je lui demande si elle n'aurait pas envie de faire une partie de billard, — son cher billard d'autrefois! — se récuse d'un air qui me donne à penser que les bonnes sœurs ont dû lui dire qu'il se cache dans ce jeu quelque chose de diabolique... Je voulais une fille « bien élevée » : je Tai.

14 avril.

Je commence même à trouver que cela dépasse un peu la mesure, qu'elle est vraiment trop bien élevée. Assurément, je n'aimais guère les poignées de main garçonnières qu'elle donnait jadis à tout venant — ces poignées de main à angle droit, le coude levé au niveau de l'épaule. . . Mais je ne suis pas bien satisfaite non plus de

la voir à présent tendre aux gens le bout de

ses doigts, avec le geste court et serré au corps, d'un dévot offrant de Teau bénite à la sortie de Téglise. Je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire hier, quand son cousin Pierre est venu la voir, et qu'elle lui a donné ainsi la main :

« Ne fais pas ta nonne, je t'en prie! »

Ma fille a paru fort scandalisée de ce propos. L'autre, qui arrivait les bras tout grands ouverts pour Tembrasser, a paru suffoqué de cet accueil. Quand on a joué ensemble à faire des culbutes sur les meules de foin, cela surprend un peu d'être reçu de la sorte par sa petite amie!... Pierre est parti tout déconfit : je le regrette, car c'est un brave garçon, un fort bon sujet, qui fera son chemin... Et justement, — quand je l'ai vu entrer hier, avec son plumet rouge et blanc, ses galons de sergent-major, qu'il échangera dans trois mois pour un galon de souslieutenant, — je m'étais dit que plus tard, quand elle aurait l'âge... Ah! mais je suis folle, d'avoir de ces idées-là!...

15 avril.

Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est le changement qui s'est opéré dans le ton des rapports de Blanche avec son beau-père. Cette petite, si gamine, il y a six mois, avec lui, me confond maintenant par sa réserve. Elle a une façon modeste de baisser les yeux en lui parlant et de lui dire d'une voix suave : « Mon père », comme à un confesseur, qui ne me plaît qu'à moitié. J'aimais mieux son bon regard franc et hardi d'autrefois : ce regard-là était limpide comme de Teau de source, tandis que je trouve dans celui d'aujourd'hui je ne sais quoi de prude et de sournois tout ensemble qui me donne fort à penser... La parfaite innocence ne regarde pas ainsi... Jacques, qui cet été n'était à ses yeux qu'une manière de grand frère et de camarade, est devenu, j'en suis sûre, quelque chose d'autre pour elle... Mais cela est horrible à penser!... Hélas, qui l'a voulu? Ah! malheureuse que je suis, je comprends tout, maintenant! J'ai été jalouse... jalouse de Miss, jalouse de Blanche. C'est pour cela que j'ai

chassé Tune, écarté l'autre : et comme il fallait que je fusse punie de cette mauvaise action, voici que le couvent me renvoie — au lieu de l'enfant ayant avec Tazur du ciel la pureté des anges dans les yeux — une jeune fille qui ne peut plus tendre, sans rougir un peu, le front aux lèvres de mon mari, parce qu'on lui a révélé que la pudeur des femmes se devait alarmer du contact de rhomme, et parce qu'elle sent, maintenant, que son beau-père est un homme ! ... Oh ! que je suis coupable, et quelle honte m'écrase ! . . . Voilà donc pourquoi je souffrais de la voir assise sur les genoux de Jacques ou sautant à son cou, la candide créature qu'elle était, — et que, par ma faute, elle n'est plus! L'intérêt de son éducation, de son instruction : mensonge et duperie! La vérité, c'est que j'ai obéi à la suggestion du plus vil, du plus bas de tous les instincts. J'ai été jalouse de ma fille parce qu'elle était trop libre avec Jacques : qui sait si je ne le suis pas encore aujourd'hui... parce qu'elle ne l'est plus assez?...

22 avril.

Je bénis rinspiration qu'a eue mon mari de nous emmener à Fontainebleau. Je dois, sans doute, au séjour charmant que nous venons d'y faire, d'avoir retrouvé ma fille... La forêt commençait à mettre sa jolie robe verte de r,enouveau, — sauf les chênes, qui portent plus longtemps que les autres arbres le grand deuil couleur de rouille pris par les bois en hiver. D'innombrables bourgeons, des myriades de brins d'herbe mêlés de quelques timides fleurettes, pointaient de toutes parts, dressés vers la lumière, et l'on sentait comme une sourde fermentation de vie qui s'élaborait mystérieusement dans les entrailles de la terre, couvée par le soleil déjà chaud. Chaque jour, nous faisions une longue promenade, moi, en voiture, car je suis bien faible encore, eux, h cheval. Estce l'influence de l'exercice, de la vie saine au grand air, ou toute autre cause? Ma Blanche d'autrefois, ma rieuse et folle enfant, a peu à peu reparu. Je l'ai vue, avec une joie profonde, se détendre, s'épanouir, quitter ses petits airs

pinces, redevenir elle-même, enfin. Grâce à Dieu, le régime du couvent ne me Ta pas changée autant que je commençais à le craindre. Le soir où elle nous a quittés pour rentrer aux Oiseaux, elle m'a demandé tout à coup d'un petit air hypocritement détaché : « Dis donc, maman, sais-tu si Pierre servira dans les dragons ou dans les chasseurs, lorsqu'il sera officier? » J'étais stupéfaite. « Que t'importe? lui ai-je répondu. — C'est que j'aime mieux les dragons, » a-t-elle répliqué avec conviction. Elle aime mieux les dragons! Voyez-vous ça!... Voilà donc pourquoi mademoiselle semblait si joyeuse à Fontainebleau et donnait tant de morceaux de sucre à sa jument! Oh! ces petites filles ! . . .

23 avril.

Nous sommes revenus depuis deux jours à Paris, et le souvenir des Iieures délicieuses que j'ai passées là -bas ne me quitte plus. Comment dire de quels hommages ingénieux et sans cesse renouvelés Jacques m'a entourée pendant cette trop courte semaine? Quel autre saurait comme

lui mettre quand il veut des caresses dans son regard, dans son sourire, dans le moindre de ses gestes, dans chacune des inflexions de sa voix? Et pourtant, je m'en souviens, il y a des jours où, quelque souffle de passion bouleversant soudain cette âme, mobile comme les flots de la mer, j'ai découvert, sous les dehors aimables dont la violence de ses instincts se pare, d'effrayants dessous d'égoïsme et de dureté. De ces deux aspects contraires, quel est celui où se reflète le plus fidèlement le fond même de son être moral? Je devrais le savoir, puisque je suis sa femme; et je m'aperçois que je Tignore. Ce qu'il y a d'essentiel en lui m'échappe, me fuit sans cesse : cet homme qui est mon mari reste pour moi la plus inquiétante des énigmes. Ah! que son pouvoir sur moi serait donc moindre, s'il ne me connaissait pas si bien, et si je le connaissais mieux! Mais tandis qu'il gardait avec un soin jaloux le secret de son être intime, je me suis livrée sans réserve, et c^est pour cela qu'il est devenu mon maître, le plus impérieux des maîtres, alors même qu'il prend ces airs câlins et humbles dont il aime à déguiser l'absolue domination qu'il exerce sur moi.

Il me possède, comme un virtuose son instrument ; je sens qu'il ne m'est plus possible de ne pas vibrer à son gré; et je rends, avec la même docilité qu'une harpe, les sons qu'il exige que je donne, tristes ou joyeux. Si je viens d'être heureuse, pendant ces quelques jours passés à la campagne, c'est qu'il l'a bien voulu; et s'il lui plaît par aventure — à présent que nous voici de retour à Paris — que je cesse de l'être, qu'y pourrai-je faire, hélas! puisque cet homme est la source, tantôt empoisonnée et tantôt bienfaisante, oii ma pauvre âme puise toute souffrance et toute joie?

8 mai.

Oui, je . comprends, maintenant!... C'était pour mieux me reprendre, mieux m'enlacer, mieux abolir en moi toute énergie, toute fierté, qu'il m'a emmenée à Fontainebleau pendant les vacances de Blanche... On isole ainsi les sujets qu'orf veut magnétiser : le fluide opère d'une façon plus efficace et plus prompte... Et, quand il a été bien sur de m'avoir replacée tout entière sous son détestable empire, quand il

m'a vue dupe de ses protestations menteuses, dupe de ma tendresse, dupe même de ma piété, qui a plaidé pour lui, comme si ce n'était assez de ma lâche passion ; — quand il m'a vue repentante de ce mouvement de révolte que j'avais eu en apprenant sa trahison^ quand il a cru que j'élais devenue vile au point d'être prête à pardonner de nouveau, à tolérer tout^ désormais, pourvu qu'il me fît de temps en temps Taumône dédaigneuse d'un baiser, — alors, me jugeant suffisamment assouplie et à jamais domptée, il m'a ramenée à Paris et a recommencé sa vie infernale d'autrefois. Il passe les nuits au cercle; un mot de mon notaire me donne même à penser qu'il a dû faire ces joursci quelque grosse perte... Ah! mon Dieu, qu'il joue, qu'il me ruine s'il veut... mais qu'il ne me trompe pas ! . . .

15 mai.

Il ne dîne même plus à la maison... Depuis le commencement de la semaine, on l'a rencontré trois fois à l'Hippodrome : quelque écuyère,

sans doute!... Les gens qui m'ont dit cela — des femmes, des amies ! — m'observaient, cherchant à surprendre sur mon visage l'effet de la doucereuse et perfide révélation. J'ai souri... Je sais maintenant de quel air les martyrs chrétiens regardaient leurs bourreaux...

25 mai.

Aujourd'hui, je me sentais en proie à une telle détresse, que je suis entrée à l'église pour prier. C'était celle où l'on nous a mariés, il y a un an bientôt. Je me suis rappelé soudain cette hirondelle qui tournoyait dans la nef, au-dessus de nos têtes, cherchant une issue... Prisonnier du mariage, le volage que j'ai pour époux a fait comme l'oiseau captif... J'ai beaucoup prié, beaucoup pleuré aussi; et je suis rentrée chez moi un peu soulagée par cette prière et par ces larmes.

27 mai.

Le sentiment que j'ai eu pour Jacques, — ne cherché-je point à me tromper moi-même, en

parlant ainsi au passé? — ce sentiment n'était pas assez pur de tout alliage grossier. Je voudrais le dépouiller de ce qu'il y avait en lui d'égoïste et de bas, le spiritualiser, au point qu'il participe enfin de la noblesse, de la grandeur des sacrifices surhumains et du martyre. La jalousie, c'est le cri de la chair, et la chair est vile. Je n'ai que trop écouté cette honteuse voix : je ne veux plus l'entendre, je veux qu'elle se taise.

Comme je serais fière de la victoire remportée sur moi-même, si je pouvais me dire un jour que je n'ai plus pour lui que la tendresse d'une sœur!

28 mai.

La tendresse d'une soçur, non, ce n'est pas assez... D'une mère, oui!... Il y a dans l'amour maternel quelque chose d'inquiet et d'ardent, qui conviendra mieux à mon pauvre cœur, tout frémissant encore, que la tendresse égale et paisible des sœurs... Oui, c'est bien ainsi que je veux le chérir... Mais, hélas! toute femme malheureuse et trahie n'a-t-elle point formé la réso-

ri

lution d'aimer autrement, quand elle ne se sentait pas la force de ne plus aimer : et combien en est-il qui aient réussi?... D'ailleurs, n'est-ce point commettre à Tégard du plus beau de tous les sentiments une sorte de profanation, que de prétendre aimer comme une mère celui que j'ai si longtemps aimé comme une amante? Sa place dans mon cœur pourra-t-elle jamais être la même que celle qu'y tient ma fille? Oh! la dure entreprise, et comme il faut que j'aie besoin d'aimer encore d'une façon quelconque — fùtelle sacrilège ! — ce cruel et cet ingrat, pour que j'ose songer seulement à une pareille chose !

10 juin.

Hier soir, il m'avait fait la grâce de dîner à la maison. Me voyant très pâle, il avait même daigné prendre des nouvelles de ma santé — dont il se soucie moins, je crois, que de celle de son cheval!... Et, comme je suis ainsi faite que la moindre marque d'intérêt qu'il me donne, me touche encore autant qu'aux premiers jours, je me sentais déjà pleine de gratitude. A table, il avait parlé de me conduire au Bois, en voi-

ture, après dîner; et je me faisais une fête de respirer, assise auprès de lui, Podeur des acacias en fleur, me souvenant que c'était un soir de printemps semblable à celui-là — un soir tout parfumé, où des étoiles filantes rayaient la nuit bleue — qu'il m'avait pour la première fois parlé de son amour,... aussi éphémère, hélas! que ces beaux météores... Un télégramme arriva, qu'on lui remit au moment même où nous allions partir; il s'excusa d'un air embarrassé, prit son chapeau, sa canne et sortit, me laissant seule, — comme toujours... Et c'en fut fait de la petite lueur de joie qui commençait à trembloter timidement au fond de mon cœur; je sentis quelque chose comme un grand voile de désespérance qui s'abattait sur moi et qui m'enveloppait toute.

Je me couchai, j'ouvris un roman, — je ne sais lequel... Ah! qu'elles me semblaient peu de chose, comparées aux miennes, les souffrances imaginaires dont je lisais le récit! Et comme ceux qui font ces livres-là s'en vont loin chercher des sujets, comme ils les compliquent inutilement, alors que tant de drames, simples, terribles et déchirants, sembla-

blés à celui qui se passe ici même, s*accomplissent autour d'eux? N'ont-ils donc pas d'yeux pour voir, ni d'oreilles pour entendre? Ah! si j'étais homme, si je savais écrire, si je pouvais conter Thistoire de la misérable créature que je suis, je leur en montrerais,' un livre! Et dans ce livre, il n'y aurait rien, — ni fades et pâles personnages, ni ridicules aventures, ni intrigue ingénieuse et puérile, rien qu'une âme : une âme vibrante et douloureuse, luttant contre un sentiment plus fort qu'elle, comme Jacob avec l'Ange... Et ils verraient bien si ce n'est point là de Yhumanité, — comme ils disent, — et de la bonne, de celle qui fait que quelque pauvre être, lisant un livre dont l'auteur n'est plus qu'une poignée de poussière, si c'est un vrai livre du cœur, retrouve dans ces pages, restées jeunes parce qu'elles étaient sincères, quelque chose de sa propre souffrance, et souffre un peu moins, peut-être, en constatant que d'autres ont souffert du même mal bien longtemps avant lui...

Les heures se passaient... Je les écoutais sonner l'une après l'autre à la grande horloge des écuries, lentes, monotones, et si tristes

qu'elles me faisaient songer à de grosses larmes, venant je ne sais d'où, qui auraient fait du bruit en tombant dans la nuit. J'étais si lasse que je finis par m'assoupir. Quand je me réveillai, la bougie que je n'avais pas soufflée, — le sommeil m'ayant surprise au milieu même de ma lecture, — agonisait près de moi sur la table. Un peu de lumière blafarde commençait à filtrer à travers les lames des persiennes; quatre heures sonnèrent. Je me levai, j'ouvris avec précaution la porte de sa chambre : elle était vide. Que se passa-t-il alors en moi, je ne me le rappelle plus bien... Je me souviens seulement qu'une angoisse inexprimable me saisit : l'idée qu'il était malade, blessé, mourant peut-être, traversa soudain mon esprit... Vêtue à peine, enveloppée d'un grand manteau, une mantille sur la tête, je descendis, obéissant comme une somnambule à je ne sais quelle étrange suggestion qui me commandait d'aller à sa recherche. Comment je fis ouvrir par le concierge la porte de Thôtel, comment je me trouvai dans la rue? je ne le sais plus... J'allai droit devant moi. Des cabarets commençaient à s'ouvrir; des voitures de

maraîchers, chargées de légumes, descendaient lentement les Champs-Elysées; d'autres, des voitures de laitiers, passaient à fond de train, avec un grand bruit de ferraille, qui montait, comme un cliquetis d'armes entrechoquées, dans le silence de la ville encore assoupie. Je rencontrai des ouvriers se rendant, outils sur le dos, à leur tâche; des chiffonniers qui en revenaient, ployant Téchine, comme des bêtes harassées, sous le poids de la hotte pleine; des balayeurs, des palefreniers en sabots, des hommes au visage hâve et flétri, à la barbe inculte, aux yeux mornes, cerclés de paupières sanglantes : noctambules fatigués, qui erraient mélancoliquement, en quête de quelque coin pour dormir... Tous ces gens passaient devant moi comme des figures de rêve. Je montai l'escalier du cercle. Dans Tantichambre, un garçon dormait, allongé sur une banquette. Je le réveillai, et je lui demandai si M. d'Orcelles était là. Il me répondit que M. d'Orcelles avait quitté le cercle à minait. Je redescendis, je pris une afiFreuse voiture qui passait, je me fis conduire à un autre cercle, puis à un tripot, où j'avais appris qu'il

YICTOIRE d'aME si

jouait quelquefois aussi... Personne... Alors je pensai qu'il avait été assassiné et je fus sur le point de me faire conduire à la Morgue. Puis J'idée très simple ^— pourquoi ne Tavais-je pas eue tout de suite, je Tîgnore, ^- Tidée me vint qu'il était allé finir sa nuit de jeu chez quelque fille... Et je sentis que j'aurais mieux aimé le trouver gisant au coin d'une rue, la poitrine trouée, que de le savoir là où je devii nais qu'il était en ce monient mêmp.

Je me fis ramener à Thôtel. « Monsieur vient de rentrer, me dit tout bas le concierge; je ne lui ai pas dit que madame était sortie... » honte! Qu'a-t-il donc cru, cet homme, que j'étais allé faire?... Je montai, j'entrai dans sa chambre, violemment. Il se déshabillait, se retourna, parut surpris... « D'où venez-vous? lui dis-je. — Et vous-même? » répondit-il froir dément, après m'avoir enveloppée d'un regard dur. J'éclatai. Je lui dis ce que j'avais fait, d'où je venais; je l'injuriai, je sanglotai, je me tordis les. bras de désespoir devant lui... Et ses yeux ne me quittaient pas, il observait ma douleur comme un spectacle quelconque,

curieusement, sans pitié. Puis, quand j'eus.

fini de lui dire ce que j'avais sur le cœur, il se mit à parler à son tour, il me raconta je ne sais quelle histoire absurde : qu'il s'était pris de querelle, au cercle, avec un de ses amis, qu'il était allé en consulter deux autres pour savoir s'il devait demander réparation, que, la question étant délicate, complexe, la délibération s'était prolongée fort tard,... que sais-je encore?... Je sentais qu'il mentait : et l'idée de ce duel, auquel je ne croyais pas, me faisait peur néanmoins... Alors, voyant que j'étais émue, le bourreau se mit à sourire, comme il fait chaque fois qu'il s'est donné à lui-même une preuve nouvelle de l'omnipotence de sa domination. Il prit mes poignets, m'attira impérieusement sur sa poitrine... Ah! lâche, lâche que je suis, vile créature, femme folle de son corps! Tout mon ressentiment, toute ma colère s'est fondue en tendresse.

J'ai noué mes bras autour de son cou, j'ai contemplé dans une sorte d'extase cette belle tête blonde de Christ, j'ai embrassé mille et mille fois ces yeux bleus, fatigués et cernés, que je sentais remuer sous mes lèvres comme le cœur d'un oiseau que l'on tient

dans la main. Je me suis laissé aimer par cet homme, et les baisers qu'il me donnait, ces baisers infâmes, tout chauds encore de la bouche d une autre, je ne les ai jamais trouvés aussi enivrants. Dans quel abîme d'ignominie suis-je en train de rouler!...

14 juin.

J ai pris le seul parti qui puisse m'empêcher de tomber aussi bas, à mes propres yeux, que les malheureuses à qui la folie des sens enlève toute dignité, tout respect d'elles-mêmes : je ferme maintenant, chaque soir, à double tour, la porte qui met en communication la chambre de Jacques avec la mienne...

Cette nuit, je Fai entendu rentrer vers une heure, aller et venir, ouvrir sa fenêtre, sans doute pour fumer une cigarette. Mon cœur battait, car il ne se couchait pas... et j'avais peur... Il a refermé sa fenêtre, s'est approché de ma porte, a essayé de l'ouvrir. Comme elle résistait, il a dit, à voix basse et impérieuse : « Louise... Louise!...

— Qu'y a-t-il? ai-je répondu.

— Pourquoi celte porte est- elle fermée?

Ouvrez !

— Qu*avez-vous à me dire?

— Mais... bonsoir, apparemment... » J'entendais le bouton grincer entre ses doigts; le bois criait sous la pesée de son corps. Je sautai à bas de mon lit, et, collant presque mes lèvres sur la porte, je lui criai : « Jamais! » Alors un craquement retentit, la serrure arrachée céda, et il parut, tout pâle... Sans doute, l'obstacle avait encore irrité son désir, car il avait ce frémissement des narines, ce froncement des sourcils qui le fait, à ces moments-là, rassembler à une bêle affamée... Il fit un pas vers moi, déjà il tendait les mains... Je compris que s'il m'effleurait seulement, j'étais perdue, perdue comme Tautre soir, perdue à jamais! Je me reculai brusquement, je saisis sur. Ja table un petit stylet corse, à poignée incrustée de nacre, dont je me sers comme de coupe-papier, et je lui dis, d'une voix et avec un regard où quelque chose de terrible a dû passer : « Si tu fais un pas de plus, si tu me touches, je te jure devant Dieu que je me

tue! )^ Il s'est ûrrèté, m*a regardée avec une sorte de stupeur, comme s'il se trouvait en face d'une femme qu'il né connaissait pas. Puis il â, haussé les épaules et regagné sa chambre, en refermant tant bien que mal la porte derrière lui. Je me suis habillée et j'ai passé le reste de la nuit danâ un fauteuil, car il me semblait à tout moment que j'allais le voir reparaître, l'œil enflammé : et j'avais été sincère, en lui jurant que je me frapperais avec ce poignard, plutôt que de me prostituer à son brutal désir... Je viens de liié faire installer une Chanibre dans une autre partie de l'hôtel, sous prétexte de convertir la mienne en cabinet de travail à son usage. Enfin! je n'ai donc pas été lâche, et je l'ai dompté, à moii tour!

# 15 juin.

Aujourd'hui, je recevais, et j'avais quelques personnes au salon. Mon amie Germaine se répandait, comme d'habitude, en indiscrètes doléances sur lé compte de son mari; J'éprou-^ vais lino sorte de dégoût, à la voir étaler ainsi aux yeux d'indifférents, sans que niil l'y

forçât, rindignité de Thomme qu'elle a choisi librement pour époux et dont elle porte le nom. Je me disais : « Quelle honte! Ce n'est pas moi qui mettrais ainsi le doigt sur les plaies vives de mon ménage! Que, dans le secret de ma conscience, je juge avec sévérité celui qui m'a trahie, soit! Mais dire un seul mot contre lui, dévoiler sans pudeur mes souffrances, solliciter d'autrui une banale ou hypocrite compassion, jamais! jamais!... »

Vers six heures, il ne restait plus que cet ancien diplomate qui trouve, paraît-il, de temps en temps, malgré sou âge, quelques menus profits à jouer auprès des femmes délaissées le rôle de consolateur et de vieil ami. Ce céladon de soixante-dix ans s'occupe beaucoup de moi depuis quelque temps, et cet empressement ne me plaît guère. Il commença, dès que nous fûmes seuls, à me faire entendre quil me savait malheureuse, qu'il me plaignait de tout son cœur^ etc. Je le laissai aller un peu, puis je lui dis tout à coup :

« Savez-yous quelle différence il y a entre mon amie, qui était là tout à l'heure, et moi, monsieur?

VICTOIRE D'aMB 103

— Laquelle, belle dame? » fit le vieux galantin avec son plus gracieux sourire. Je le regardai dans le blanc des yeux, et, me levant, je lui jetai fièrement ces mots à la face :

« C'est que M. d'Orcelles est le meilleur des maris^ monsieur, et que je Tadore! »

18 juin.

Je ne sais ce qu'a Jacques depuis deux jours. Je lui trouve mauvaise mine; il a perdu son bel appétit et se plaint de douleurs de tête : je crains qu'il ne couve quelque chose... Cette nuit, je suis venue dix fois, sur la pointe des pieds, écouter à sa porte . Son sommeil était agité ; il poussait de petits gémissements, prononçait en rêve des paroles incohérentes... Je n'ai pas pu résister; je suis entrée sans bruit. Il dormait, la face rouge et congestionnée. Je Tai baisé au front, comme je baisais ma fille quand elle était petite et que je craignais de la réveiller... Et puis je suis restée dans un fauteuil, près de son lit, à le regarder dormir, jusqu'au

matin. Il a paru surpris de me trouver là quand il a ouvert les yeux* Je lui ai dit que je venais seulement d'êiitret* dans sa chambre,, ayant voulu Voir si le malaise dont il se plai-» gnait la veille s'était dissipé avec le sommeil... Son pouls, quil m'a donné à tâter, m'a semblé trop rapide. J'ai envoyé chercher aussitôt le docteur, qui ne peut pas se prononcer et qui reviendra ce soir. En attendant, Jacques garde le lit. Il est très abattu, s'ennuie, se plaint : je croiâ qu'il a un peu peut d'être malade, lui si brave. Comme ces hommes sont peu faits pour endurer la soufrante! Je mé suis installée auprès de lui; je lui tiens compagnie et je tâche à le distraire de tnon mieux, ce qui n'est pas aisé. J'ai fait dresser une petite couchette de fer dans mon ancienne chambre : car je veux le veiller cette nuit. Depuis une heure, il dort. Quelle belle tête il a!... Ah! que n'est-elle moins belle! Et s'il faut décidément qu'il soit malade, que n'est-ce la petite vérole qui s'attaque à ce visage trop charmant, qui le marque de ses affreux stigmates : défiguré, les autres ne Tailiieront plus, et je l'aimerai toujours, moi!...

vicTOinE d'ame 105

Vraiment, je ne sais plus ce que je dis, ni ce que j6 pense, je deviens folle... En ce moment même, Tidée seule de cette maladie qui peut-être le guette, qui peut-être va mettre sa vie en danger^ devrait m'épouvanter...

Et je ne song-e qu'à une chose : c'est que, s'il tombait malade, je mé dévouerais à lui; c'est que j*aurais la joie sublime de me faire la sœur de charité do mon bourreau; c*est que, sans doute, il me garderait, après, quand je l'aurais sauvé, quelque gratitude de mes Soins; c'est que cette crise aurait pour effet, de le rendre meilleur, plus aimant, plus fidèle, qui sait?...

45 juillet.

Dieu soit loué : Jacques est sauvé! Le médecin me l'a juré du moins. Mais quelles mortelles heures, depuis que cette fièvre typhoïde s'est abattue sur lui! La Convalescence est commencée; toutefois il faut encore beaucoup de soins, des précautions infinies.

Depuis vingt-sept jours et vingt-sept nuits,

je n'ai pas quitté son chevet. Je ne sais pas où je puîse l'énergie physique nécessaire pour me tenir encore debout. Je me suis promis de ne prendre un peu de repos que lorsque je le verrais tout à fait sur pied. Je sens bien que je suis presque h bout; le docteur ne cesse de répéter qu'il faut' me ménager, si je ne veux pas tomber malade à mon tour... Plus tard, nous verrons... Maintenant, je demeure à mon poste. Il me semble qu'à rester ainsi près de Jacques, je lui donne de ma vie. Qu'importe que mes forces s'en aillent, si les siennes reviennent!

25 juillet.

Le docteur est content : Jacques va de mieux en mieux. Je le lève quatre heures par jour, maintenant. Les premières fois, comme je ne souffre pas qu'un autre que moi le soigne, j'ai dû presque le porter jusqu'à son fauteuil, tant il était faible. Je ne me serais jamais crue si vigoureuse... Il est vrai que si je devais aller pour mon compte jusqu'au bout de la rue, je n'en serais pas capable... Je lui donne

vicroiRE d'ame 107

des viandes rôties, du bordeaux, du cognac très vieux. Il renaît à vue d'œil. Dans quelques jours, je pourrai Temmener à Grandval, où il achèvera de se remettre,

27 juillet.

Il faut que je m'occupe de lui comme d'un bébé, que je lui fasse sa toilette, que je rhabille et que je le déshabille. Je le peigne, je parfume sa barbe , — car monsieur redevient coquet et me demande dix fois par jour si cette maladie ne Ta pas enlaidi, si ses cheveux ne tombent pas et s'ils sont toujours aussi blonds... Il faut que je le surveille, aussi que je Tempêche de rester trop longtemps à Tair, et surtout de manger comme un ogre... Apparemment, j'étais faite pour être garde-malade, car je trouve tout cela délicieux; et ne voilà-t-il pas que moi, qui ai tant souhaité son rétablissement, je vois approcher avec une sorte de regret inavoué la fin de cette convalescence? Guéri, sera-t-il à moi tout entier, comme il l'est maintenant?

108 VICTOIRE D'AîfE

24 août.

Nous sommes à Grandval (Jcpuiâ trois semaines bientôt. Blanche est venue nous y rejoindre, et elle y passera les vacances. Pour la récompenser de son succès à Texamen, je lui ai promis que je ne la remettrais pas rhiver prochain au couvent, et j'ai écrit à Miss de revenir. Je ménage une surprise à ma fille : j'ai invité son cousin Pierre à venir chasser ici en septembre. Ah! s'ils pouvaient se plaire, et puis, dans un an. ou deux, s'épouser, et me donner de beaux petits enfants, quel rêve!... L'heure n'est-elîe point venue pour moi d'être grand'mère? Hélas! je n'ai qu'à me regarder dans une glace pour me convaincre qu'il est inutile, désormais, de chercher à me rajeunir et que cette année-ci en passant sur ma tête y a laissé de terribles traces, — comme les années de campagne dans les pays insalubres et torrides en laissent sur le front des soldats...

25 août.

Du temps où je faisais la garde-malade auprès de Jacques, une habitude m'est restée : je rappelle quelquefois, sans y songer, « mon enfant », Quand je le voyais si faible, si dolent, pouvant à peine soulever une tasse de bouillon et réclamant mon aide pour la porter à ses lèvres, il me semblait tout naturel de rappeler ainsi. Maintenant que sa robuste constitution a triomphé du mal, qu'il mange, boit, dort, marche, monte à cheval comme autrefois, je devrais renoncer à cette habitude. Elle est ridicule, en somme... Et pourtant, non! Ce mot m'est doux à prononcer, quand je le lui adresse.,. Qui sait s'il n'exprime pas, mieux que tout autre terme, un sentiment nouveau qui se serait insinué en moi, sans que je m'en aperçusse même, tandis que je défendais Jacques contre la mort, comme j'ai fait, autrefois, pour Blanche, quand elle a eu son angine?... Je puis bien me rendre ce témoignage que la guérison de mon mari est en partie mon œuvre : pourquoi n'au-

dIO VICTOIRE D'aME

rais-je pas le droit de le traiter un peu comme si je lui avais donné cette vie que, peut-être, il n'eût pas conservée sans moi?

26 août.

Assurément, je n'ai fait que mon devoir, en ]e soignant du mieux que j'ai pu. Mais pas un remerciement, pas une marque de gratitude ou d'affection, — c'est un peu dur! Le seul salaire sur lequel je comptasse était que mon dévouement toucherait, attendrirait un peu ce cœur de pierre : j'étais donc trop ambitieuse? Maintenant qu'il va bien, je le retrouve tout entier tel qu'il était, il y a trois mois, — absolument semblable à lui-même. La maladie a glissé sur lui comme une goutte d'eau sur la plume d'un oiseau. Jamais je ne l'ai vu plus resplendissant de force et de jeunesse, plus épanoui, plus insouciant... Allons, pauvre femme, résignetoi I Prends ton lot, qui est de souffrir par cet homme, — laisse-lui le sien, qui est de donner pour aliment à sa joie de vivre la souffrance d'autrui. Sois généreuse, sois stoïque : prie pour lui, pardonne, ne te plains pas!...

VICTOIRE D*AME lU

27 août.

Je me suis aperçue qu'il commençait à faire une cour très vive à cette petite blonde, notre voisine, — laquelle ne parait pas insensible aux hommages qu'il lui prodigue. La malheureuse!

combien de temps le gardera-t-elle?... Et comme elle souffrira quand, ayant tout sacrifié pour lui, elle le verra bientôt passer à une autre 1 J'ai quelquefois envie de dire à cette femme : « Prenez garde, je sais ce qu'il en coûte! » Je me sens pour elle, non de la haine, mais une immense pitié... Quant à lui, je Texcuse; j'en viens à croire qu'il n'est pas responsable, qu'il obéit à je ne sais quelle fatalité d'instinct, si puissante, que rien ne peut prévaloir contre elle... Il y a de même dans la nature des forces malfaisantes qu'on a le droit d'éviter, si l'on peut, non de maudire, car elles ne savent pas ce qu'elles font... Qui m'eût dit que j'arriverais jamais à cette philosophie résignée?... Mais, hélas! que d'amertume, que de désespérance, que de douleur dans ce renoncement!...

28 août.

Il veut que nous recommencions à donner des fêtes : sans doute pour avoir l'occasion de voir un peu plus souvent cette femme. Seraitelle déjà sa maîtresse?... C'est bien possible. Il faudra donc que je la reçoive, que je lui fasse bon accueil et visage souriant... Pourquoi pas, mon Dieu? Le Christ a bien bu le calice jusqu'à la lie !... Qu'elle vienne, la pauvre femme, qu'elle me regarde : qu'elle voie ce que cet homme fait de celles sur qui son cruel caprice s'est posé. Et s'il on est temps encore, que le spectacle de la créature lamentable, usée, brisée, que je suis, la sauve, elle!

29 août.

Je suis contente de moi... Non de mon corps, que je sens miné par je ne ^ais quel mal qui nae travaille sourdement et sans trêve, — mais de mon âme!... Toutes ces épreuves qu'elle a traversées ont été pour elle quelque chose

VICTOIRE d'amk 143

comme un filtre où elle s'est clarifiée. Je ne sens plus en moi que bonté, charité, résignation, amour... Et cet amour n*est plus la flamme impure, qui me consumait jadis jusqu'aux os : c'est un grand feu doux, toujours égal, qui se répand en chaleur et en lumière sur toutes choses et sur tous êtres; J'ai recommencé les lectures pieuses que j'avais eu le tort d'interrompre. J'ai longuement médité sur ces mots que Pascal fait dire par le Sauveur dans le Mystère de Jésus : « Je pensais à toi dans mon agonie; fai versé telles gouttes de sang pour toi,,. Je te suis j)lus ami que tel et tel, car fai fait 2^our toi plus queux et ils ne souffriraient pas ce que fai souffert de toi, et ne mourraient pas pour toi, dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme fai fait et comme je suis p^ét à faire,,. Je t'aime plus ardemment que tu nas aimé tes souillures,,, » les belles, les admirables paroles! Je les ai apprises par cœur; je me les récite souvent, comme une prière, et il me semble que ce n'est plus Jésus qui s'adresse au pécheur, mais que c'est moi-même qui parle à mon mari... Oui,

les rides qui maintenant déshonorent ce visage,

4ont j'eus la faiblesse d'.être fière, ces rides sont le sillon tracé par les larmes que tu as fait verser à mes yeux! Les cheveux ffris qui se mêlent, de plus en plus nombreux, à cette cheT velure dont on vantait la beauté, c'est dans une des nuits d'agonie que tu m'as fait passer, qu'ils ont commencé de blanchir! Mais je ne t'en veux pas, je te pardonne, comme le Crucifié a pardonné à ses bourreaux. Car, moi aussi . « je faime plus arderrjiment que tu nas aimé tes souillures/ » Seulement, pet amour s'est élevé jusqu'à des régions si hautes, si sereines, que rien de ce qui lui arrachait autrefois des pleurs et des cris ne peut plus arriver jusqu'à lui : comme un oiseau blessé, qui se réfugie en plein ciel et qui là s'enivre d'air pur et de lumière, il nionte, il monte, il plane... Merci, Seigneur, d'avoir donné à mon pauvre cœur meurtri l'apaisement, comme les Saintes Femmes ont yersé le baume et la myrrhe sur la blessure saignante de vos pieds divins!

15 septembre.

Je n'en puis plus douter : Jacques estramant de la comtesse. Ils s'affichent avec une impudence inconcevable. La malheureuse est venue me voir hier : je Tai traitée avec bonté, bien qu'elle affectât de me regarder, d'abord, d'un air de bravade. Sans doutp, elle croit que je lui veux du mal : je la plains seulement... Pourvu que le mari, qu'on dit jaloux et violent, ne les. surprenne pas, dans les bois où ils se rencontrent, — comme les bêtes !...

30 scplGmbrc.

Et voici que, de nouveau, les feuilles jaunissent et commencent à tomber... J'ai fait rouler aujourd'hui la chaise longue, que je ne quitte plus guère, sur le perron, afin de me mettre un peu en espalier au soleil, car j'avais froid, et aussi pour contempler mon parc, qui en cette saison de Tannée a je ne sais quel charme très touchant de beauté mélancolique, qu'ont aussi, paraît-il, certains visages humains, sur le front desquels la mort prochaine est écrite.

J'étais là, jouissant de sentir le bon soleil réchauffer mes membres, lorsque Jacques, Blanche et Pierre, à cheval, ont débotiché de l'allée qui mène aux écuries et sont venus prendre congé de moi avant de partir pour la promenade. Cette folle de Blanche, qui passe son temps à me câliner depuis que son cousin est ici, — heureux symptôme, dont se réjouit mon cœur! — s'est laissée glisser à bas de sa jument et m'a mis sur les joues trois ou quatre gros baisers, en disant : « Depuis quelque temps, maman, tu es trop jolie... Il faut que je t'embrasse encore! » Jacques a ajouté : « Le fait est, ma chère Louise, que vous êtes aujourd'hui tout à fait en beauté... » J'ai souri, sans répondre... Ah! s'ils pouvaient deviner à quoi je pensais, lorsque j'ai souri ainsi!... Blanche s'est remise en selle... Je leur ai fait signe de la main, en disant : « Adieu, mes enfants!... »

Puis, j'ai laissé retomber ma tête en arrière, j'ai fermé les yeux, pour retenir de grosses larmes qui venaient soudain de gonfler mes paupières, et j'ai murmuré les mots de la Passion : « Tout est consommé! »

J'ai vaincu, je le sens... La femme amou-

reuse et jalouse est morte en moi : je ne suis plus, je ne veux plus être qu'une mère. Mais que ces victoires-là coûtent cher, grand Dieu, comme elles épuisent!...

Tandis que j'attends leur retour , en écrivant ces lignes sur mon journal, — ce journal que Jacques lira un jour, je le veux, quand je ne serai plus de ce monde, — je me prends à songer, avec une surprenante netteté de souvenir, à un tableau que j'ai vu ce printemps au Salon. 11 représentait une femme étendue sur son lit, comme je le suis moi-même sur ma chaise longue, le haut du corps soutenu par plusieurs oreillers. Un prêtre sortait de la chambre. Près du lit, des parents, des enfants, pleuraient, agenouillés... La mourante faisait de la main un geste de bénédiction... qui ressemblait étrangement au signe d'adieu que j'ai fait tout à l'heure... Pourquoi ne puis-je plus détacher ma pensée de cette toile?... Serait-ce encore un présage... comme l'hirondelle?

A mon ami Maurice Albert,

Quand ils s'étaient aimés, leurs âges réunis ne faisaient pas quarante ans. Lui, venait de remporter le grand prix de sculpture; elle, était institutrice dans une famille riche. Olivier décida Mariette à le suivre en Italie; là, pendant trois années qui passèrent rapides comme des heures, ils vécurent ensemble, camarades et amants, d'une douce vie de travail et d'insouciante gaieté. Puis ils se quittèrent, parce que le sort commun des amours de jeunesse — ces belles amours qui embaument le matin de la vie — est d'être soumises à la même loi de prompte caducité que subissent les fleurs les plus odorantes et les fruits les plus savou-

i:22 pèlehinagc d'amour

reux. Ils se quittèrent, sans récriminations ni paroles araères, juste au moment où ils sentirent qu'allait s'épuiser leur tendresse, étant de ceux qui pensent qu'au lieu de vider le flacôii rempli d'une essence délicieuse et de le jeter ensuite, il convient de garder précieusemeht là dernière goutte, afin de retrouver, plus tard, quelque chose du parfum qui vous semblait si doux jadis. Olivier devint célèbre, riche; il fut envié par les hommes, aimé par les femmes, recueillant ainsi sous des formes diverses, mais également flatteuses, l'hommage particulier dont chaque sexe consacre à sa ma-» nière les réputations naissantes. Mariette eut des aventures, où l'entraîna l'instinct nomade de son cœur, peu propre aux haltes prolongées dans un même sentiment. Beaucoup Taimèrent; un d'eux Tépousa, qui, voulant faire tout à fait bien les choses, la laissa veuve, avec de la fortune et un titre de marquise.

Quinze ans s'étaient écoulés, et ils. ne s'étaient jamais revus depuis leur séparation, lorsque le hasard, dont l'ironie se plaît à ces

PÈLERINAGE D'aMOUR H^

rapprochements, les remit* en présence l'un de Tautre dans un bal.

« Quelle est cette jolie femme? » se dit Olivier, qui ne retrouvait plus, sous les pierreries dont elle était maintenant couverte, sa petite amie d'autrefois, celle qui, dans ce temps-là, n'avait jamais porté de parure plus riche qu'un camélia blanc dans ses cheveux, avec un bouquet de roses au corsage.

« Quel est ce beau garçon? » pensait de son côté Mariette, qui se rappela vaguement avoir vu quelque part, mais noires et non pas blanchissantes, une barbe en pointe et des moustaches retroussées qui ressemblaient à celles-là.

Leurs regards s'étant rencontrés, ils se reconnurent. Et, d'un bout à l'autre du salon, par-dessus le flot d'indifférents qui les séparaient, Mariette et Olivier se sourirent doucement, comme au temps où, n'ayant qu'une seule chose à se dire, toujours la même, ils restaient longtemps sans se parler, la main dans la main; quelque chose d'humide baigna soudain leurs paupières, tandis que passait devant eux comme un éclair le souvenir rapide

m PÈLERINAGE D*AMO(JR

des beaux jours d'autrefois; deux pensées tendres se croisèrent, invisibles messagères du cœur, chargées de bienvenues; puis, comme si quelque mystérieux aimant eût encore attiré Tun vers Tautre ces deux êtres dont la chair et dont Tâme s'étaient jadis confondues dans des baisers sans nombre, au moment même où l'artiste se dirigeait vers elle, la marquise se leva pour aller au-devant de lui.

« C'est donc vous, dit Mariette en lui tendant la main. Quelle rencontre! »

Ils allèrent s'asseoir au fond d'un petit salon désert, cherchant d'instinct, par habitude ancienne d'amoureux, la solitude et le silence. Une grosse lampe, coiffée d'un transparent de papier rose, éclairait discrètement ce boudoir, où les accords bruyants de la valse, tamisés par les portières de velours et assourdis par les tapis d'Orient, n'arrivaient que comme une mélodie lointaine, qui berçait doucement Tin- * timidité de leur causerie et inclinait leurs âmes aux tendres épanchements. Ils se dirent la joie qu'ils sentaient de se revoir, quelle

PÈLERINAGE D'aMOUR 123

émotion les avait soudain envahis quand ils s'étaient reconnus, comment ils avaient vécu depuis quinze ans. Dédaignant de mentir, ils ne se cachèrent rien, ni de leur situation présente, ni des infidélités qu'ils avaient faites tous deux au souvenir de leur liaison; mais sous le badinage légel* dont ils enveloppaient ces confidences perçait comme un regret de n'être pas restés l'un à l'autre, comme un aveu timide de la faute commise en allant chercher si loin le bonheur qu'ils avaient sous la main. Au moment où l'orchestre attaquait un de ces airs tziganes dont la musique capiteuse grise comme le parfum d'une fleur des pays chauds, Mariette vit que son ami posait sur elle un regard profond, oii passait la flamme, tout à coup ranimée, des désirs d'autrefois; et ce regard, qui l'enveloppait toute d'un fluide de caresses, ce regard impérieux et suppliant, fit palpiter sa gorge et monter à ses joues une rougeur de vierge. Il se pencha vers elle et, d'une voix qui tremblait un peu, murmura quelques mots à son oreille.

« Vous voulez donc, dit-elle, ajouter un chapitre à notre roman? Soit!... Mais à une

126 PÈLERINAGE D'aMOUR

£ondition : c'est que nous le reprendrons à la page où nous Tavons laissé... Je pars demain pour Rome : venez m'y rejoindre dans trois jours... Je ne veux être à vous de nouveau^ mon bel Olivier, qu'après que nous aurons fait ensemble ce pèlerinage d'amour. »

La nuit est claire et froide. Elle a, pour paraître plus belle, sorti tous les joyaux de son écrin céleste; la voie lactée se déploie, là-haut, comme une rivière d'étoiles; des astres solitaires jettent çà et là leurs feux multicolores, et semblent des pierres précieuses, rubis, émeraudes et diamants, semés sur un grand manteau noir. Aux vitres du wagon, le givre dessine en arabesques ses fines broderies. Par moments, on entrevoit dans la campagne le squelette de quelque grand arbre, ployant sous son suaire de neige. Et, cependant que le train file vers Modane, Olivier, les yeux miclos, songe à son amie qui l'attend là-bas, dans le pays où le ciel est toujours bleu et dont les tièdes hivers ont la douceur de nos printemps. Il la reverra donc enfin, cette chère

PËLERmAGE b'AMOUR 427

Italie! Et c'est pour cet homme, las de la vie fiévreuse de Paris, des luttes qu'il y faut soutenir, des jalousies qu'on y excite, des amours banales qu'on y rencontre, c'est pour Olivier -^ à l'idée qu'il va se retreniper dans l'art, dans la nature, dans l'amour vrai -^ une sensation délicieuse de détente et de quiétude, quelque chose comme une paix divine qui déjà le pénètre et lui donne un avant-goût du bonheur qu'il est venu chercher, Turin, Florence, Orvieto... La campagne est verte encore et fleurie; la brise apporte des parfums légers; l'air est plus transparent; la vigne s'enroule aux branches des ormeaux et tresse d'un arbre à l'autre les guirlandes em-r pourprées qui charmaient les yeux de Virgile. Olivier songe toujours à Mariette. C'est qu'on ne rencontre pas, encore jeune et toujours belle, une maîtresse jadis aimée, sans acquérir bientôt la preuve que les sens ont, eux aussi, leur mémoire, plus tenace quelquefois et plus prompte à s'éveiller que la mémoire du cœur. Le souvenir des caresses anciennes — un souvenir aigu, dont on ne saurait dire s'il est une souffrance ou bien une

volupté — entre dans notre chair comme une flèche, et ranime soudain Fimpérieuse envie de connaître encore la suavité des baisers qu'on croyait à jamais oubliés. C'est pour cela qu'Olivier avait senti , en revoyant la marquise, ce frisson de tout l'être qui est Tavantcoureur des renouveaux de passion ; c'est pour cela qu'il arrivait au rendez-vous doublement épris^ puisqu'aussi bien il y avait deux femmes en elle, la maîtresse qu'il allait retrouver, et celle qu'il allait découvrir.

Comme il descendait de wagon, à Rome, le matin, sur le quai de la gare, il aperçut son amie qui l'attendait. Elle portait une robe brune très simple; elle était coiffée d'un chapeau à bords étroits, flanqué de deux ailes grises de ramier, pareil à celui qu'Olivier se souvint d'avoir vu sur sa tête quand ils étaient partis ensemble pour l'Italie, et qui donnait à la fière marquise, superbement épanouie dans l'opulente beauté de la trente-cinquième année, quelque chose de l'air modeste qu'avait la petite institutrice d'autrefois.

« Ah ! dit Olivier , ma chère Mariette , comme je vous retrouve toute!... C'est hier, n'est-ce pas, que nous nous sommes quittés?

— Viens, dit-elle, avec un sourire d'une ineffable tendresse, je t'emmène avec moi... »

Ils prirent une voiture qui les déposa, via San-Claudio, à la porte d'une maison que l'artiste reconnut aussitôt. Ils montèrent au troisième^ elle ouvrit une porte en disant :

« Nous voici chez nous !»

C'était leur chambre d'autrefois; tous les meubles étaient à la même place : la table, avec son tapis rouge taché par un çncrier qu'il avait renversé; le fauteuil, où elle venait se blottir, comme un enfant câlin^ sur ses genoux; le grand lit avec ses rideaux à ramages... Il promena un regard attendri sur ce mobilier, banal pour d'autres, mais non pour lui, car il n'était pas un objet qui ne gardât, à ses yeux, quelque chose de la poésie de leurs amours. Il vit qu'elle avait mis, la chère retrouvée, des fleurs partout, camélias blancs et rouges, rose pourpre, violettes de Parme, — ces violettes qu'ils allaient cueillir ensemble -dans les jardins de

130 PÈLERINAGE d'amour

la villa Ludovisi et dont elle aimait à glisser quelques-unes sous son corsage, sachant que son amant prenait plaisir à respirer, le soir, sa gorge comme un bouquet.

« Ah! chère, chère! dit-il, comme nous allons être heureux! »

Et il voulut la prendre dans ses bras. Mais elle se déroba prestement à cette étreinte et répondit avec une grâce mutine :

« Nenni, mon bel Olivier!... Ceci n'est que la première station de notre pèlerinage... Je vous donne cette nuit : donnez-moi en échange cette journée ! »

Et comme il implorait encore :

« Ah! dit-elle, comme vous voilà bien tous, vous autres hommes! Toujours il faudrait que nous cédions sur Theure à Timpérîeuse exigence de vos désirs... Vous ne comprenez donc pas ce qu'il y a d'exquis dans ce raffinement, qui fait que Ton diffère son bonhaur afin de le mieux savourer?... Voulezvous que je vous dise : vous êtes des gour- .mands, non des gourmets d'amour!

— Ah ! mon amie ! dit-il, que vous me semblez versée dans la philosophie de cette matière ! »

PÈLERINAGE d'amour 131

Sur ce, ils quittèrent gaiement la chambre.

Mariette proposa d'aller au bord du Tibre déjeuner dans une trattoria, où ils aimaient autrefois à venir manger des spaghetti, arrosés de vin blanc d'Orvieto. Olivier trouva ridée charmante, et ils allèrent s'asseoir tous les deux en plein air, sur la terrasse de Tosteria, à l'ombre d'un énorme oranger, devant une table où ils retrouvèrent, gravées dans le bois à la pointe d'un couteau, leurs initiales entrelacées, avec la date de l'année.

« Tiens! dit Olivier, regarde!... Dix -sept ans déjà... Te rappelles-tu, comme nous nous sommes aimés, ce jour-là?

— Oui, dit Mariette; tu venais de finir ta Diane.,. Nous avons bu à ton succès, mais de Teau claire, de l'Acqua-Marcia dans des verres à Champagne, car il ne restait plus que trois francs pour finir le mois... Et puis nous sommes allés voir le Moïse... Et puis nous sommes rentrés dans notre petite chambre... Si je me rappelle!... Oh! la délicieuse

132 PÈLERINAGE d'AMOÛR

journée ! . . . Quel bon temps c'était, n'est-ce pas? » Ils restèrent quelques instants silencieux, perdus Tun et l'autre dans une songerie où défilaient lentement, tantôt à demi eflfacés, comme de vieilles photographies mangées par le soleil, tantôt se détachant en pleine lumière, les souvenirs du passé. Au-dessus de leurs têtes s'arrondissait la grande coupole bleue des ciels d'Italie; des insectes bourdonnaient parmi les feuillages sombres de l'oranger, dont les fleurs imprégnaient l'air d'une exquise et énervante senteur. A leurs pieds, le Tibre roulait avec un bruit de torrent ses eaux rapides et limoneuses, qui tournoyaient en gros remous jaunâtres auprès des piles du Ponte Rotto. Sur l'autre rive, ils voyaient la Cloaque Maxime, le gracieux temple de Vesta, les vieilles maisons qui plongent leur pied dans le fleuve, le Janicule et tous les débris de monuments qui donnent un air de grandeur triste à ce coin de Rome et le leur avaient rendu, jadis, plus cher que tout autre.

« Qu'est-ce qui se passe dans cette tête-là?

dit tout à coup Mariette en touchant doucement du doigt le front de son ami. Votre ser-

PÈLERIKAGlB D^MOUR iSS

vante a-t-elle eu le malheur de vous déplaire, que vous la regardez avec ce mauvais regard? »

Il parut hésiter un instant, puis, brusquement :

« Mariette, dit-il, je voudrais savoir si vous avez aimé quelqu'un plus que moi?

— mon ami, pouvez-vous me demander une pareille chose, en un pareil endroit, surtout !

— Dites-le-moi, je vous en supplie!... Je veux le savoir...

— Est-ce que je sais seulement si j'en ai aimé d'autres que vous, vilain homme que vous êtes !

— Mais vous me l'avez dit!

— Et s'il me plaît, maintenant, de l'oublier, quel droit avez-vous. je vous prie, de vous en souvenir? »

Poussé par on ne sait quelle curiosité malsaine, qui s'éveille parfois dans les bas-fonds de nos cœurs d'hommes, Olivier insista pour qu'elle répondît à sa question. Quelque chose de plus fort que sa volonté Tobligeait à penser aux amants qu'elle avait eus et à retrouver sur les lèvres de son ancienne maîtresse la

134 PÈLERINAGE D*ÀMOUR

trace non de ses baisers à lui, mais des leurs. Et, bien qu'il se fit horreur à lui-même, il ne parvenait pas à dompter Fabominable envie de récapituler les désirs qu'elle avait inspirés et d'apprendre, de sa bouche même, dans quelle mesure elle les avait satisfaits.

« Olivier, Olivier, ce serait odieux, si vous n'étiez pas fou en ce moment », disait Mariette.

Il eut le triste courage de lui répondre que ce n'était point par jalousie qu'il l'interrogeait.

« Ah! c'est ainsi! dit-elle. Eh bien, mon cher, puisque cela vous amuse, causons de mes caprices et de vos bonnes fortunes... Cela sera tout à fait délicat ! »

Mais alors un brusque revirement se fit en lui. Il eut honte, et de l'ignoble instinct dont il n'avait pas su dominer l'impulsion, et de la lâcheté qu'il venait de commettre en offensant cette femme qui se donnait généreusement à lui.

« Mariette, dit-il, pardon!... J'étais fou, en effet... Et je sens bien, maintenant, qu'il y a quelque chose de sacrilège à parler, en ce lieu, à cette place où nous nous sommes aimés, d'autres amours que du nôtre!... »

Elle lui tendit sa main, qu'il baisa, et ils se mirent à causer de choses et d'autres, théâtres de Paris, musique, romans, sur un ton léger de marivaudage mondain. Mais, en même temps, ils s'observaient l'un l'autre avec la perspicacité que leur donnait l'expérience qu'ils avaient acquise, lui, de la femme, elle, de l'homme; et ils commençaient à se voir, non pas tels qu'ils s'étaient semblé en se retrouvant, mais tels que la vie les avait faits, depuis le temps déjà lointain de leur séparation. Il parut à Mariette que son ami était devenu sceptique, moqueur et blasé, que l'esprit de critique et d'ironie avait tari en lui la source des généreux enthousiasmes ; Olivier crut s'apercevoir, de son côté, que la petite institutrice, depuis sa métamorphose en grande dame, avait perdu de son naturel, qu'elle ne gardait plus cette réserve pudique, ce charme d'innocence et de naïveté, qui donnait, jadis, quelque chose de presque virginal et de si touchant à sa jeune maîtresse : et ce fut une décep-^ tion pour tous les deux de constater combien les années avaient ôté de ressemblance à l'image idéale qu'ils conservaient l'un de l'autre.

Le déjeuner fini, Mariette et Olivier s'allèrent promener par la ville. Ils entrèrent au Vatican et s'étonnèrent de ne plus sentir la religieuse émotion qu'ils éprouvaient , au moment de pénétrer dans le sanctuaire de Raphaël et de Michel-Ange. Ils visitèrent la Sixtine, les Stanze , et les Loges.

« Eh bien ! dit Mariette en sortant, tu ne dis rien?

— Que veux-tu que je dise?... Je vais te scan-, daliser, si je t'avoue que je ne trouve plus tout cela aussi beau...

— Tiens, dit-elle, c'est curieux... J'ai eu la même impression... Vois-tu, mon cher, nous étions des cœurs simples, dans ce temps-là, et nous ne le sommes plus...

— Peut-être bien... »

Elle soupira légèrement et ajouta après un silence :

« C'est dommage! c'était bon d'admirer... »

Et, la déception que l'art venait de leur causer s'ajoutant à celle qu'ils s'étaient déjà infligée à eux-mêmes, le malaise vague dont ils commençaient à souffrir augmenta.

Ils prirent une voiture et se firent conduire

PÈLERINAGE d'AMOUR 137

sur la Via Appia, à l'heure où le soleil déclinant à l'horizon colore de tons plus chauds le marbre des tombeaux antiques et allonge démesurément Fombre des aqueducs. Au temps de leurs amours, Olivier venait quelquefois, après une journée de travail, rejoindre Mariette qui l'attendait sur un banc du Pincio, et l'on sortait de la ville , on cherchait à travers champs quelque coin de prairie tapissé d'asphodèles, pour s'asseoir l'un près de l'autre et contempler dans une extase muette ce spectacle, le plus grand , pensaient-ils , qui pût être au monde.

Puis, lorsque le soleil avait disparu, là-bas, du côté de la mer et d'Ostie, ils revenaient côte à côte, graves, recueillis, pénétrés de la souveraine beauté du lieu et de la scène.

Olivier récitait en marchant des vers qu'elle se répétait tout bas , ou bien ils parlaient des dieux de Rome, qu'ils sentaient partout présents autour d'eux, du radieux Apollon, dont ils venaient de voir le char enflammé, de la chaste Diane, dont le croissant mince et pâle commençait de. briller au-dessus des monta de la Sabine ; leurs âmes, eni-

138 PÈLERINAGE D'aMOUR

vrées par la splendeur des formes et la magie de la couleur , devenaient païennes , dans ce milieu tout plein d'antiquité ; et , doucement, la main dans la main, les yeux au ciel, où s'allumaient çà et là les étoiles, ils rentraient par la voie bordée de sépulcres , où leurs pas résonnaient sur les grandes pierres qu'avaient foulées, deux mille ans auparavant, les sandales romaines.

Or, ce jour-là, quand ils furent arrivés auprès du tombeau de Cecilia Metella :

« Ah! mon pauvre Olivier, dit tout à coup Mariette, je n'ai pas de chance!... Moi qui me promettais tant de plaisir à faire cette promenade ! ... Je ne l'aime plus, la campagne romaine, c'est fini!...

— Le fait est, répondit Olivier, que les environs de Paris sont autrement jolis. »

Cent mètres plus loin, ils rencontrèrent un groupe de jeunes gens qui parlaient français; trois ou quatre belles filles brunes, grandes et droites comme des cariatides , les accompagnaient. C'étaient des pensionnaires de la Villa Medici, des peintres, qui se promenaient avec leurs modèles . Ils riaient , embrassaient les

belles filles aux yeux stupîdes, chantaient des chansons d'atelier , disaient des calembours absurdes; puis l'exubérante gaieté de la vingtième année s'éteignait brusquement : les coqà-l'âne cédaient la place à des réflexions sur Tart; ils devenaient graves tout à coup et répétaient, en se montrant au loin les collines d'Albano et de Frascati : « Que c'est beau ! que c'est beau! » Après quoi, ils se remettaient à rire bruyamment et à échanger des gaudrioles, en lutinant leurs compagnes. Mariette et Olivier les suivirent des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu au tournant du chemin; puis, sans rien dire, ils échangèrent un long regard. Et ce regard signifiait : Voilà pourtant comme nous étions!... Qu'y a-t-il donc de changé en nous?

La nuit étant arrivée, ils se firent conduire au restaurant qu'on trouve, après avoir passé le Ponte-Molle, sur la gauche du chemin qui mène au rocher des Nasons. Ils y étaient venus souvent, en bande joyeuse, avec leurs amis,

140 PÈLERINAGE d'amour

faîre de petites fêtes où VAsti spumahte leur mettait au cœur quelque chçse de la gaieté des vins de France. Ils dînèrent en tête-à-tête dans un cabinet dont ils reconnurent , fanée et vieillie, la tenture de perse semée de bouquets blancs et roses, sur fond bleu. Au dessert, Olivier demanda à Mariette si d'aventure elle se rappelait une chanson d'autrefois, qu'il avait beaucoup aimée. Elle se mit à la lui chanter; mais il leur sembla aussitôt que la gaieté des paroles et de la musique sonnait faux à leurs oreilles.

« Tu pleures? dit-il, en voyant que de grosses larmes roulaient dans les yeux de son amie.

— Ce n'est rien, dit-elle, je pense à ce pauvre Henri... »

C'était l'auteur de la chanson, un de leurs meilleurs camarades, mort poitrinaire à vingtcinq ans.

« Tu pleures aussi! s'écria Mariette à son tour, tandis que les paupières de son amant se gonflaient. Qu'est-ce que tu as?...

— Ne fais pas attention... Je pense aussi à Henri... »

Ils se mentaient l'un à l'autre ; car c'était sur

PÈLERINAGE b*AMOUR '14Î

eux-mêmes, non sur leur ami disparu, qu'ils pleuraient. Alors ils se levèrent et partirent.

(c Rentrons, veux-tu? » dit Olivier. Ils parcoururent, sans échanger une parole, la distance qui les séparait de leur chambre, de la chambre pleine de fleurs où ils s'étaient aimés et où ils projetaient, quelques heures auparavant, de s'aimer encore et d'être heureux comme ils l'avaient été. Mais ce fut du pas lent dont on accompagne un mort au cimetière qu'ils firent cette dernière étape de leur pèlerinage d'amour. Une mélancolie subtile s'était insinuée dans tout leur être; l'effort qu'ils venaient de faire pour ressusciter leur jeunesse et retrouver la fraîcheur de leurs anciennes amours, n'aboutissait qu'à un morne, qu'à un universel désenchantement. L'amour, l'art, la nature, euxmêmes, tout leur avait successivement fourni, pendant cette promenade funeste, des sujets de déconvenue, de regret ou de tristesse. Quand ils furent arrivés à la porte, ils se regardèrent, chacun d'eux espérant trouver dans les yeux de l'autre une lueur qui le réconfortât : mais il faisait nuit dans leurs yeux comme au fond de leurs âmes, et ils restèrent là, immobiles,

14S pèlerinâgb d'amour

sentant à chaque seconde qui s'écoulait quelque chose d'infranchissable s'élever entre eux et les séparer à jamais.

« Demain, mon ami, dit enfin la marquise en lui tendant la main. Je suis lasse I...

— Comme vous voudrez, répondit-il; moi aussi, je suis las... Bonsoir, Mariette!...

— Adieu, Olivier!... »

Et ce fut tout.

Le lendemain , Olivier s'éveilla tard. Le garçon de l'hôtel lui remit une lettre. Elle était de Mariette et portait :

i( Lorsque vous recevrez ce mot, je serai partie... Nous nous sommes trompés, mon ami, en demandant à notre tendresse d'autrefois quelque chose d'autre ou de meilleur qu'un souvenir. Gardons pieusement cette rose fanée et ne cherchons pas à la faire refleurir. Je ne suis plus la Mariette que vous avez chérie et vous n'êtes plus l'Olivier que j'ai tant aimé. Je vous prends à témoin que nous nous sommes cherchés et que nous ne nous sommes plus retrouvés. Quelque chose nous manque à tous deux que rien ne remplace : l'ingénuité du cœur et la jeunesse. C'est pourquoi nous avons

PÈLERINAGE D'aMOUR 143

fait une tentative vaine en essayant d'être

heureux de nouveau Tun par l'autre, comme

au temps où nous étions naïfs et où nous

avions vingt ans : l'amour ne se recommence pas, »

L^ANNIVERSAIRE

L'ANNIVERSAIRE

to

148 l'anniversaire

ries. Deux grosses lampes, dont le globe en verre dépoli est coiffé d'un de ces transparents souples de papier rose à mille plis, qui tamisent la lumière, répandent une clarté très douce dans la pièce silencieuse et chaude. Les meubles, de forme ancienne, sont recouverts de ces jolies étojifes claires, rayées de rose ou de bleu, et semées de bouquets, dont notre temps a emprunté le goût à l'époque de Louis XVL Sur de petites tables, dont les pieds grêles reposent dans de mignons sabots de cuivre, sur les « bonheur du jour », les chiffonniers en bois de violette dispersés çà et là, traînent, en un désordre où Fart se révèle, de menus objets, drageoirs émaillés , boîtes en or guilloché , coupes de verre de Venise, flacons de cristal enveloppés d'un filigrane d'argent, tasses de vieux Chine, figurines de porcelaine, étuis de galuchat, mille choses fragiles et charmantes, d'une coûteuse inutilité. La pendule, en biscuit de Sèvres, a pour sujet un berger agenouillé, en une attitude d'amoureuse supplication, aux pieds d'une bergère qui détourne un peu la tête et, souriante, écarte d'une main son galant trop empressé, tandis qu'elle égare le bout des

l'anniversaire 149

doigts de l'autre dans la toison frisée d'un agneau. Des deux côtés de la glace qui surmonte la cheminée, de minuscules miniatures sont attachées par des nœuds de ruban à des clous dorés. Des portraits au pastel d'hommes portant le gilet à fleurs, Thabit brodé et la perruque courte, des têtes de femmes coiffées très haut, la mouche noire piquée à l'angle des lèvres carminées, alternent, le long des murs, avec des dessins allégoriques à la sanguine, d'une facture délicate et mignarde : ici un cartel, là un miroir ovale, encadré de fleurs de Saxe, formant guirlande autour. Dans de longs vases de cristal, des boules-de-neige dressent orgueilleusement leurs têtes, blanches comme celles des marquises d'autrefois, qui les regardent; sur un guéridon est posé un bouquet d'anémones, fleurs éphémères et gracieuses, écloses d'hier, déjà lasses de vivre. Un parfum léger, mélange de vétiver et de jacinthes, flotte dans la tiède atmosphère. Aucun bruit plébéien, ni fracas d'omnibus, ni glapissement rauque de tramway, n'arrive du dehors. Et c'est l'heure où chaque soir la comtesse Herminie attend dans ce salon la visite de son vieil ami, le baron Palamède.

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Il y a plus de cinquante ans qu'ils se connaissent. Leurs hôtels, à Paris, leurs châteaux, en province, sont voisins. Tout jeunes, ils ont joué ensemble. Quel jour, à quelle heure commencèrent-ils à s'aimer?... Mystère. Il y a ainsi de ces tendresses qui semblent n'avoir jamais eu de commencement : celles-là, d'ordinaire, n'ont pas de fin non plus. Chacun d'eux en avait trouvé le germe déposé dans le plus profond de son être ; ce germe s'était développé , avait grandi sans qu'ils s'aperçussent même de son obscure croissance; et la belle fleur d'amour s'était épanouie dans leurs cœurs ingénus, que ces enfants ne savaient même pas ce que c'est que d'aimer.

Puis la réalité de la vie les avait saisis brutalement au milieu de leur rêve naïf. Les deux familles s'étaient brouillées. Les parents avaient cessé de se voir, sans plus se demander si cette rupture n'allait pas meurtrir deux petites âmes innocentes, que des promeneurs ne pensent, en traversant une prairie, aux humbles fleurettes

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qu'écrase leur pied lourd. Mais, séparés, ces deux enfants, que de mystérieuses fiançailles avaient unis, gardaient le souvenir de quelque chose d'ineffable, d'infini, qu'ils s'étaient à leur insu révélé Tun à l'autre : ainsi, de jeunes oiseaux captifs sont tourmentés dans la pénombre de leur cage par la nostalgie vague du grand ciel radieux, entrevu à travers les barreaux.

On les avait mariés, — sous prétexte que les dots, les noms, les relations se convenaient, — lui, à une jeune fille coquette qui le rendit malheureux; elle, à un gentilhomme parfaitement noble, mais joueur, débauché, voire même un peu ivrogne, qui lui fit la vie dure. Cette mauvaise femme et ce mauvais mari étant morts, morts aussi les parents dont la mésintelligence avait, quelque quarante ans auparavant, interrompu l'idylle à peine ébauchée de ce timide amour qu^ils ne s'étaient jamais avoué l'un à l'autre, la comtesse veuve et le baron veuf, tous deux sans enfants, se rencontrèrent un jour.

En dépit de plus d'un tiers de siècle écoulé, il leur parut à tous deux qu'ils s'étaient quittés

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de la veille, car le temps, qui avait blanchi leurs cheveux, n'avait point eu de prise sur leur mutuelle aflFection, si bien qu'ils la retrouvaient en eux-mêmes, aussi jeune, aussi tendre que jadis, comme un brin de myosotis oublié pendant longtemps dans un livre et qui par miracle eût gardé toute sa fraîcheur.

Dès la première minute, dès le premier regard, ils reprirent possession l'un de l'autre, entièrement, absolument; et ces deux âmes, que la malice de la destinée avait disjointes, s'appareillèrent, d'un instinct aussi puissant que la force obscure qui attire deux aimants l'un vers l'autre et les soude. Chaque soir, après diner, à la même heure, il arrivait chez elle, qui l'attendait. On causait des menus événements de la journée, on se rendait compte de ce qu'on avait fait, vu, dit ou pensé. On parlait alternativement de choses très indifférentes et de choses très intimes, comme il arrive, quand on pense tout haut devant quelqu'un dont la personnalité n'est qu'une sorte de prolongement de la nôtre. Elle lui demandait conseil sur tout, un livre à lire, une lettre à écrire, une étoffe à choisir : car l'instinct d'irré-

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soIutiQH et de docilité de la femme se retrouve même dans l'amitié. Us étaient parvenus à un si parfait'unisson d'esprit, qu'ils n'avaient même plus besoin de la parole pour s'entretenir ensemble. Il leur arrivait d'échanger, pour savoir à quoi ils pensaient, un simple coup d'œil au lieu d'une question; et les longs silences qui se faisaient quelquefois entre eux n'interrompaient point la muette causerie de leurs âmes, réglées l'une sur l'autre, comme deux montres marquant invariablement la même heure. Tandis qu'elle tricotait quelque brassière de grosse laine pour enfants pauvres, lui, lisait le journal et la mettait en quelques mots au courant de ce qui se passait. De temps en temps, ils faisaient ensemble une partie de trictrac. Un peu avant minuit, on se disait adieu jusqu'au lendemain, et le lendemain on recommençait paisiblement ce qu'on avait fait la veille. Ces heures, toujours remplies de la même manière, ne leur semblaient point monotones, mais délicieuses, et l'accoutumance qu'ils avaient prise des petites joies intimes qu'elles apportaient avec elles ne parvenait pas à en épuiser pour eux la douceur, chaque jour renouvelée.

154 l'anniversaire

Et justement, voici que dans le petit salon tendu de soie bleu pâle , dans le petit salon Louis XVI doucement éclairé , qui semble attendre quelqu'un , voici qu'une portière s'ouvre et que la comtesse Herminie parait.

Est-elle jeune, ou ne l'est-elle plus? Son front, ses tempes, ses joues n'ont pas une ride : quelques lils d'argent ont seulement été mêlés par les ans à ses beaux cheveux bruns : ce qu'ayant découvert, elle a, charmante coquetterie ! complété avec de la poudre l'œuvre méchamment commencée par le temps, et sous cette blancheur factice, son joli visage toujours jeune sourit et s'épanouit, comme une rose de mai sur qui serait d'aventure tombé un peu de neige. Elle est, comme chaque soir, en grande toilette, et vêtue toute de blanc : c'est la couleur que préfère celui qui va venir. Dans leurs cadres sculptés, les belles dames, les beaux messieurs du temps passé l'examinent et la trouvent parée à souhait pour le souper de la Reine. Elle regarde si tout est en ordre : le

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journal dans le vide-poche où il a l'habitude de le trouver, la boîte de trictrac ouverte sur la table de jeu, surtout, si Ton a eu soin de mettre devant son fauteuil le tabouret sur lequel il allonge la jambe — en s'excusant chaque fois! — car il est, le cher homme, cruellement tourmenté par la goutte. Tout est bien. Elle enlève un de' ses longs gants de Suède, découvre la belle main très douce et très blanche qu'il va baiser tout à l'heure, s'assied dans une bergère et attend... L'instant d'après, comme la demie de neuf heures sonne à la pendule, très exact, le baron Palamède est introduit dans le boudoir. Le joli petit vieux que c'est, et si propre, si coquet! Comme ceux de son amie, ses cheveux sont tout blancs, sans qu'il ait besoin, hélas! de les poudrer, blancs, épais, légèrement ondulés et doux à l'œil comme un écheveau de soie.

Point de moustaches ni de barbe rustique, comme en portent les hommes d'aujourd'hui, mais des joues, un menton soigneusement rasés, et à peine quelques rides : ce qu'il en faut pour avertir que ce teint frais qu'il a, n'est pourtant point celui d'un jouvenceau. Et comme son habit lui sied, son habit à collet de velours,

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boutonné du bas selon la mode d'autrefois! Il traîne un peu la jambe et s'appuie légèrement sur sa canne à pomme d'or : mais quel pied charmant! Et qu'il est grand seigneur, ce petit homme, quand il élève jusqu'à ses lèvres et baise dévotement la belle main qu'on lui tend avec un geste de reine, un geste qu'humanise le tendre regard de femme qui l'accompagne... Et les voici maintenant, assis en face l'un de l'autre à leur place ordinaire, qui causent, en termes choisis, d'un ton courtois et mesuré. Il est allé, ce jour même, à une exposition d'œuvres d'art : il y a vu des peintures dont les tons crus, violemment heurtés, les sujets, d'un réalisme brutal, ont fait à ses yeux une blessure. Elle, a voulu lire un roman à la mode, autour duquel il se mène un grand bruit : ce qu'elle a trouvé dès les premières pages, était d'une si révoltante grossièreté , qu'elle en demeure écœurée.

« Ah! dit-il, nous vivons en un étrange temps, comtesse! »

Tous deux promènent un regard mélancolique et distrait sur le décor aristocratique qui les entoure, comme pour se purifier de quelque

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souillure que leur esprit aurait rapportée de cette exploration dans les vulgarités de Tart contemporain. Il ouvre le journal, elle prend son panier à ouvrage, et il se fait un grand silence, que scande seulement le tic-tac régulier de la pendule. Les pâles anémones achèvent de mourir dans leur vase, et*mêlent leur petite âme timide de fleurs' presque sans parfum à Tâme impérieuse des jacinthes, triomphalement éparse dans la chaude atmosphère du boudoir.

Les boules-de-neige à demi pâmées ne peuvent plus soutenir le poids de leurs têtes rondes, qui se penchent et semblent prêtes à tomber, comme de gros flocons suspendus au milieu du feuillage...

« A propos, demande le baron, la date du mariage de votre petite-nièce est-elle fixée?

— Oui; c'est pour le 20 juin.

— Le 20 juin? dit-il d'un ton singulier.

— Le 20 juin! » reprend-elle, avec un soupir.

Il pose le journal sur ses genoux; elle interrompt le travail agile des deux longues aiguilles d'ivoire.

« Qu'avez-vous donc? interroge-t-il.

1S8 L^ANNIVERSAIRE

— Et VOUS, réplique-t-elle, pourquoi prenezvous cet air?

— Je ne prends pas d'air... Je pense à quelque chose...

— A propos de cette date?. . . Tiens ! . . . Comme 1 c'est drôle... Moi aussi, je pense à quelque chose...

— Est-ce possible!... Comment, vous vous souviendriez...

— Mon Dieu oui, je me souviens de cette promenade que nous fîmes ensemble, il y a quarante-cinq ans, le 20 juin, seuls, dans ce grand bois... Que nous étions jeunes, alors, n'est-ce pas? »

Le baron Palamède s'agite dans son fauteuil et ramène à lui sa jambe malade, qu il tenait allongée sur le tabouret.

« Eh quoi! chère, dit-il, vous ne l'avez pas oubliée, cette promenade? Moi qui croyais être seul à m'en souvenir!

— Non, je ne l'ai pas oubliée, mon ami; et chaque fois que revient cet anniversaire, — d'autres fois encore, même, — je refais avec vous en pensée le chemin que nous avons fait ce jour-là... C'était bien peu de temps avant

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que votre père et le mien se fâchassent... Vous rappelez- vous quelle journée admirable?

— Oh! oui, je me rappelle... Je me rappelle tout... Vous aviez une robe blanche, un chapeau de paille à grands bords avec une touffe de coquelicots...

— C'est vrai : quelle mémoire I... Je venais d'avoir quinze ans; vous en alliez avoir dixneuf... Nous avons pris parla petite route encaissée qui monte vers le plateau. Nous avons tourné à droite, traversé la plaine : que de bluets il y avait dans les blés!... Nous nous sommes assis un instant sur le bord d'un fossé, au pied d'un grand arbre... Que vous étiez maladroit, quand vous m'aidiez à faire un bouquet avec les fleurs des champs que nous avions cueillies... Vous rappelez-vous cette guirlande tricolore de marguerites, de coquelicots et de bluets que vous vouliez absolument tresser pour la mettre à mon chapeau?... »

Cependant qu'ils parlent ainsi du passé, quelque chose de plus tendre et de discrètement ému passe dans leurs regards et dans leurs voix. Ils oublient Theure, l'époque, le lieu où ils sont; les murailles s'abaissent, les

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fenêtres s'ouvrent, toute une immense plaine ensoleillée se découvre à leurs veux, avec des blés ondulant à perte de vue, sur qui rit la lumière, et c'est comme une grande bouffée de printemps qui pénètre tout à coup dans le boudoir, qui les baigne, qui les vivifie, qui leur donne pour une seconde Tillusion d'être jeunes encore, comme ils Tétaient alors. Et pour empêcher que le mirage délicieux ne s'évanouisse trop vite, ils cherchent au fond de leur mémoire tous les traits qui donneront plus de précision à Fimage de ce beau jour qu'ils évoquent et qu'ils voudraient retenir longtemps devant eux.

« Vous souvenez-vous aussi, dit le baron, qu'à peine entrés dans le bois, un gros orage nous surprit?

— Si je m'en souviens!... Nous dûmes chercher un refuge dans une cabane de bûcheron... Et quand nous en sortîmes, l'orage avait formé devant la porte un ruisseau si large, que vous me prîtes ^sjïs vos bras pour m'empécher de mouiller mes bottines et aussi — je l'ai toujours soupçonné, mon ami — pour me montrer que l'élégance et la sveltesse de votre taille

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n excluaient pas la vigueur... Me trompé-je, cher? Vous pouvez bien tout m'avouer maintenant...

— Ah! mon amie, s'il fallait tout vous avouer, il faudrait donc vous dire aussi... »

Il s'interrompt, comme effrayé des paroles qui vont enfin sortir de sa bouche et livrer le cher secret qu'il garde depuis si longtemps.

Sous ses cheveux blancs, la comtesse rougit et baisse les yeux, comme une jeune fille qui pressent un aveu. Sa gorge palpite, se gonfle d'émotion.

« Vous vous taisez... C'est tout? » demandet-elle.

Alors il reprend courage et dit d'une voix qui tremble un peu :

« Puisqu'il faut tout avouer, nion amie, ce ne fut point pour préserver vos bottines, ni pour vous montrer ma force que je vous pris dans mes bras, mais afin de vous tenir un instant sur mon cœur, qui élait tout plein de vous.

— Ah! mon Dieu, s'écrie-t-elle douloureusement, et moi qui vous aimais aussi! »

Et ce n'est plus la vaste plaine ensoleillée où ondulent les blés verts qu'évoque mainte-

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nant leur pensée ; c'est la désolante image de leur existence manquée; c^est tout ce grand bonheur à côté duquel ils ont passé sans le voir; c*est Tamertume du mariage impie, du mariage sans amour auquel ils se sont résignés, alors qu'ils auraient pu être Tun à l'autre et traverser la vie, comme ils avaient fait cette plaine, la main dans la main.

Ils se regardent longuement, tristement, sans rien dire; et ce regard, chargé de reproches très doux, signifie : « Pourquoi ne me Tavezvous pas dit?... Nous aurions été si heureux! » Et voici que soudain leurs paupières se gonflent et que, lentement, une grosse larme coule le long de leurs joues.

Cependant, à la pendule en biscuit de Sèvres, où le berger parle de sa flamme à la bergère, minuit sonne. Le baron essuie d'un geste coquet le revers de son habit, où brille la trace humide d'un pleur; la comtesse passe la fine batiste de son mouchoir dans le coin un peu rougi de ses yeux. Ils se lèvent.

« Bonsoir, ma chère Ilerminie... A demain.

— A demain, mon cher Palamède... Bonne nuit. »

L*ANNIVERSAIRE 163

Avant de se quitter, ils se regardent une fois encore. La comtesse lit dans les yeux de son ami quelque chose qu'il ne dit pas. Elle sourit, et, au lieu de donner comme d'habitude au baron sa main à baiser, d'un mouvement très simple et très noble, lui tend son front, où pour la première et la dernière fois le vieux gentilhomme pose un instant ses lèvres, tendrement et chastement, comme un frère.

LE

LE

A mon ami Louis Ganderax*

Le vent soufflait du sud-ouest ce jour-là, et la neige, qui pendant une semaine avait couvert Paris, s'était mise à fondre depuis le matin. Sur la pente inclinée des toits, de larges plaques blanches glissaient tout à coup et venaient d'un seul bloc s'écraser lourdement à terre. Quelques-unes, arrêtées dans leur chute par la saillie d'un balcon, s'émietlaicnt contre l'obstacle et retombaient sur les trottoirs en poussière de grésil. De grosses gouttes pendaient, comme après une pluie d'orage, aux branches des arbres du boulevard, tandis qu'une

humidité froide découlait le long de leurs troncs noirâtres et luisants. Des vapeurs informes, d'un gris sale, rampaient dans le ciel, si bas qu'elles semblaient s'accrocher aux toitures des maisons et se grossir au passage de toute la fumée vomie par les cheminées. La boue des jours de dégel, une sorte de sorbet fangeux, couvrait les chaussées et, projetée au loin par le piaffement des chevaux, mouchetait les glaces des voitures. C'était l'heure indécise et triste où la clarté du jour finissant lutte encore contre la lueur jaunâtre des becs de gaz, qui commencent à s'allumer ça et là.

Je m'engageai sur la place de la Concorde, transformée en bourbier. Du milieu de ce cloaque émergeait l'obélisque ruisselant. L'humidité de Tair avait poussé au rouge brun la délicate nuance rose dont trois mille ans de ciel d'Egypte ont teinté son granit ; les dieux à tête d'épervier gravés sur ses côtés, les ibis sacrés, les scarabées symboliques, semblaient grelotter dans le brouillard. Lui-même, le monolithe

géant, avait Tair d'un grand corps nu, tremblant de froid dans la brume.

Des vers de Théophile Gautier , des vers pleins de lumière, surgirent alors du fond de ma mémoire, et je me pris à murmurer tout bas ce fragment ai Émaux et Camées :

Près de mon frère aux teiates roses, Que ne suis-je debout encor, Dressant dans l'azur immuable Mon pyramidion vermeil, Et de mon ombre sur le sable Ecrivant les pas du soleil !

Une sorte de soupir, que je perçus distinctement derrière moi, m'eut donné à penser, si j^avais été superstitieux, que l'obélisque luimême s'associait au vœu exprimé en son nom par le poète.

Je me retournai et je vis, assis près de moi, le derrière dans la crotte, un petit chien qui me regardait, de la même façon que je regardais moi-même l'obélisque. Sa couleur, s'il en avait une, était un jaune honteux, un jaune

passé, déteint, lessivé, comme si les gargouilles de Notre-Dame avaient versé sur le dos de cette bête les pluies de tout un hiver. Sa poitrine, son ventre étaient couverts d'une carapace de boue durcie, formant des écailles, et fendillée çà et là par les mouvements du corps. Aux pattes, il avait de véritables bottes de fange, comme un égoutier.

De combien de races diverses pouvait-il être mâtiné, quelle série de croisements aventureux avait eu pour résultante ce lamentable roquet, je rignore. Il n'était pas seulement sale et laid, mais grotesque. Je me souviens encore de ses oreilles longues, larges, qu'il dressait, puis déployait brusquement comme des ailes de chauvesouris : la tête ronde qu'elles encadraient leur devait son expression comique de perpétuel effarement. Sa queue même était ridicule, à cause du pli qu'elle avait pris de se dresser et de s'enrouler en cor de chasse quand il marchait, ce qui donnait à son train de derrière je ne sais quel air belliqueux, formant une bizarre antithèse avec l'aspect humble et malingre du reste de son corps.

Quand il vit que je le regardais, il se rapprocha d'un pas ou deux, en remuant Téchine, la tête basse; puis s'assit de nouveau et leva les yeux vers moi, d'un air si contrit, qu'il semblait me demander pardon de la liberté grande qu'il prenait en osant me contempler.

Il y avait dans son regard une douceur telle, que je me demandai si jamais yeux humains de ma connaissance avaient, mieux que les yeux ronds de ce déshérité, exprimé la tendresse et le dévouement.

D'où venait-il? La place de la Concorde était à peu près déserte ; seuls les dieux marins^ assis en rond sous la vasque de bronze des deux fontaines, nous observaient, tandis que les stalactites de glace suspendues à leur barbe suintaient lentement sur leur poitrine. Depuis quand me suivait-il, ce petit chien crotté?Pourquoî m'avait-il choisi, de préférence à tout autre passant? Qu'avais-je fait pour mériter cette sympathie mystérieuse qui l'avait attaché à mes pas? Quelle soudaine éclosion d'amour.

de dévouement, de docilité, s'était donc produite dans cette âme obscure?... Disgracieux composé de caniche, de bouledogue et de barbet, être hybride, chien composite, d'où sorstu? Quel recoin des fortifications, quelle bâtisse inachevée des boulevards extérieurs, quel hangar branlant au vent, quelle baraque de saltimbanques, quel taudis de chiffonnier abrite ta laideur et ta misère? Où as-tu couché, cette nuit? Sur un banc des Champs-Elysées, dans un massif, ou bien sous un pont, au bord de Feau froide et verte, dont les remous passent en tournoyant? Où manges-tu? Quelle boite à ordures t'a fourni ton dernier repas, pauvre maraudeur aussi décharné que les os dont tu fais ta pâture, et depuis combien de jours la faim crie-t-elle dans ton corps hâve? Chien perdu, chien bohème, chien noctambule, toi qui ne dors ni ne manges , que penses-tu quand tu vois passer la levrette élégante et proprette, qui craint de salir dans la boue ses pattes fines comme des fuseaux? Suis-tu d'un regard d'envie et de colère le caniche peigné, frisé, enrubanné , qui fait sonner superbement le grelot de son bracelet d'argent? Lo désir ne

t'esl-il jamais venu de planter sournoisement tes crocs dans la chair du molosse qui se promène sur les boulevards, gras, luisant, faraud comme un suisse dans son église? Et le carlin ventru, qui trottine enveloppé d'un paletot, ne t'es-tu jamais dit qu'il ferait bon le voir courir à son tour sous la pluie et la bise, quêtant pour son dîner un morceau de charogne ?

Misérable souffre-douleur, chien paria, es-tu socialiste, comme tes confrères en blouse, les rôdeurs du pavé de Paris, dont la détresse arpente les rues, cherchant sans cesse ce que tu cherches toi-même, un coin pour dormir, un morceau de pain pour manger?

Le petit chien crotté ne me répondit pas; seulement, comme je m'étais penché pour le caresser sur le dos, à une place où son poil rude semblait un peu moins sale, il me lécha timidement le bout des doigts. Puis, quand je me replis en marche, il me suivit à distance respectueuse, clopin-clopant, car sa laideur se

compliquait d'une infirmité : il boitait d'une jambe de devant, ce qui donnait à son allure quelque chose de sautillant, d'oblique et de déhanché. Je m'arrêtai : il s'arrêta aussitôt^ reprit sa position de chien las, le derrière à terre, et de nouveau ses yeux se fixèrent sur les miens, avec cette même expression de tendresse et d'humilité que j'avais déjà remar quée.

« Décidément, pensai-je, j'ai fait la conquête de ce chien. »

Je continuai ma route et traversai le pont de la Concorde. Sur le boulevard Saint-Germain, à la hauteur du ministère de la guerre, j'entendis quelque chose qui clapotait dans une grande flaque auprès de laquelle je venais de passer, et, m'étant retourné, j'aperçus le petit chien trottinant au milieu de cette mare, dont sans doute il salissait l'eau plus qu'il n'était sali par elle. Il resta là immobile, hésitant, craintif, l'échiné humble et l'oreille pendante. Il était si laid, si dégoûtant, que je m'impatientai d'être poursuivi par lui : d'un geste, je le chassai. Docile, le petit chien s'éloigna, avec ce je ne sais quel air triste et résigné que donne

à certains pauvres honteux rhabitude de se voir rudoyer par les passants.

Cinq minutes après, j'arrivai chez moi.

Au moment de mettre le pied sur le palier de mon étage, je jetai par hasard un coup d*œil dans la cage de Tescalier. Sur les premières marches de Tétage que je venais de gravir, je vis le petit chien crotté, qui montait en boitant. Comment avait-il pu tromper la vigilance du concierge, je ne l'ai jamais su. La conscience qu'il avait sans doute du caractère subversif de son équipée, l'éclat du gaz, la chaleur du calorifère, l'aspect, nouveau pour ce nomade, d'une maison propre et riche ajoutaient à son effarement. J'imagine que parmi les gens de Belleville qui, le 4 septembre, entrèrent dans la salle du trône, aux Tuileries, quelques-uns devaient avoir cette mine-là. Il se faisait petit, rasait le mur comme un mendiant : je jurerais presque qu'il prenait des précautions pour ne pas salir le tapis. Quand il ne fut plus qu'à quelques mètres de moi, il s'arrêta, les deux

pattes sur le rebord d'une marche, sans oser d'abord me regarder en face. Peu à peu, ses yeux s'enhardirent à fixer les miens et son regard suppliant me disait :

« J'ai faim, j'ai froid, je suis las!... Par grâce, un petit coin dans ta cuisine, jusqu'à demain!... »

J'allais peut-être me laisser fléchir par l'éloquence muette de cette prière, car il avait des yeux, ce diable de chien, des yeux qui vous mettaient le cœur à Fenvers! Mais ne voilàt-il pas que j'aperçus un filet d'eau noirâtre qui de ses jambes avait coulé sur le beau marbre blanc de mon escalier. Alors, ce prolétaire n'eut plus devant lui qu'un conservateur irrité. « Allez coucher, sale bête! » dis-je en frappant du pied. Je le vis dégringoler du haut en bas de l'étage, la queue entre les jambes. J'ouvris ma porte. Une agréable odeur de rôti s'était glissée de la cuisine dans l'antichambre. Au plaisir avec lequel je la humai, je m'aperçus que j'avais faim. Les amis qui dînaient chez moi ce soir-là étaient arrivés. Un instant après nous nous mîmes à table. La pluie, car il pleuvait maintenant à torrents, ruisselait contre

les vitres de la salle à manger, le vent faisait rage dans la cheminée.

« Quam dulce immites ventos audlre cubantem, »

dit mon oncle le conseiller, qui sait du latin (on n'en sait plus<que dans la magistrature).

« Et tenero dominam detinuissc sinu^ »

répondis-je, pour flatter sa manie. Le diner fut exquis, assaisonné d'esprit et de gaieté. Plus d'une fois pourtant je songeai au petit chien crotté, qui, sous Taverse et Touragan, devait, le ventre vide, trembler de froid au coin de quelque borne.

Au dessert je ne pus me tenir de conter son histoire; j'expliquai, en termes qui faisaient honneur à ma sensibilité, que j'avais été presque ému de la subite tendresse de ce roquet.

« Vous Tavez caressé?... Une si sale bête!...

Fi donc! » dit de sa voix douce une toute jeune

femme qui passe pour très charitable.

ils LE PETIT CHIEN CROTTÉ

— C'était imprudent, opina une mère de famille, il aurait pu être enragé!

— Moi, dit un médecin, qui se pique de n'être point sentimental , je ne vois qu'une chose dans tout cela : c'est que ce chien vous a suivi, parce que — j'en demande pardon à ces dames — vous avez une odeur qui lui plaît. »

On se récria, je protestai... Mais ces paroles n'en avaient pas moins été pour moi un trait de lumière : n'étais-je pas entré chez Weber, rue Royale, pour y acheter deux livres de cet excellent jambon d'York, coupé en tranches si minces et si roses, que ma cuisinière m'avait recommandé, le matin même, de prendre en passant et de rapporter tout frais pour le dîner ?

Je l'avais rapporté, en effet, ce jambon savoureux et fondant, en un petit paquet que je tenais à la main quand cette ignoble bête...

éternelle duperie de la sensibilité! Vanité des espérances qu'on fonde sur le désintéressement des chiens ou des hommes! Vos prunelles, ô roquets, savent-elles donc, comme celles des femmes, feindre l'amour? Je me couchai ce soir-

là de fort mauvaise humeur, car on ne renonce pas sans dépit à la satisfaction d'être aimé pour soi-même, fût-ce par un toutou, et je traitai mentalement de créature perfide comme Tonde mon petit chien crotté.

Quelques jours après, j'allais pour une affaire dans le quartier de la Halle-aux-Vins , lorsqu'en passant le long du mur de la Fourrière ridée me vint de visiter cet établissement. Qui sait? Le chien errant qui avait mis une si étrange obstination à me suivre, Finoffensif vagabond à qui j'avais durement refusé l'hospitalité qu'il implorait était là, peut-être...

Or, en dépit de cet affreux docteur, un regret m'était venu de l'avoir chassé, et je me sentais, ma foi, bien capable, si je le trouvais, de l'emmener avec moi.

Au signalement que je donnai de lui, le gardien fit :

« Parfaitement... Il y a trois jours qu'on nous Ta amené... »

Croyez-moi si vous voulez, j'eus une grosse

180 le; petit chien crotté

émotion. L'homme ajouta d'un ton indifférent : « Et nous l'avons pendu ce matin... Nous l'avions mis de côté, d'abord, pour les vivisections, pensant bien que personne ne viendrait le réclamer... Mais il était trop sale... On n'a pas voulu de lui. »

Je demandai à le voir, et je fus conduit dans une cour où pendait, au bout d'une corde, mon pauvre humble ami, trop sale pour être vivisecte. Il avait la langue un peu tirée; ses grandes oreilles flasques retombaient sur son cou; une cuirasse de boue figée couvrait toujours son ventre; comme s'il eût été condamné à paraître grotesque jusqu'après la mort, ses pattes de devant, dans une convulsion, s'étaient repliées en se contractant sur elles-mêmes, et, raidies, maintenant, gardaient la position que prend un chien qui fait le beau.

« Figurez-vous qu'il ne voulait pas crever, ce boueux-là! » dit l'homme, et il toucha la corde, qui tourna. Alors je vis que le pendu avait les yeux ouverts, et il me sembla que ses yeux sans regard se fixaient sur moi, comme ils l'avaient fait quelque temps auparavant, avec 'pression de reproche très doux.

Depuis ce jour-là, j'ai des remords. Il me semble parfois que je suis un peu complice du lâche assassinat commis sur ce pauvre être si humble et si aimant. J'en ai dit deux mots au docteur, qui m'a ri au nez. Que dois-je penser de cette aventure? Qui sait si Pylhagore n'avait pas raison? La métempsycose, après tout, est encore ce qu'on a trouvé de plus moral et de moins niais... L'âme qui habitait ce corps disgracieux, nel'ai-je pas rencontrée déjà, chérie, peut-être, sous une autre enveloppe? N'est-ce pas elle qui se souvenait et qui, toujours fidèle, me reconnaissait, tandis que moi, ingrat, j'avais oublié et ne comprenais pas? Pourquoi s'est-il obstiné à me suivre, ce petit chien crotté?

mystère insondable, était-ce moi qu'il aimait ou bien le jambon?

HERACLITE ET DEMOGRITE

HERACLITE ET DÉMOGRITE

A mon ami Justinien Brelonneau-Clmy.

Ils naquirent le même jour, de la même femme, à cinq minutes d'intervalle. Leur mère mourut le lendemain ; sans doute, parce qu'ayant créé deux vies à la fois, au lieu d'une que la nature lui accordait, il était nécessaire que l'équilibre fatal de la vie et de la mort fut rétabli, aux dépens de celle qui avait osé le rompre.

Scipion, l'aîné, Arthur, le cadet, firent tous deux en venant au monde une grimace; c'est par une grimace que la vie commence et par une autre qu'elle finit. Seulement, celle d'Arthur pouvait passer à la rigueur pour le commencement d'un sanglot, tandis qu'il y eut dans

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celle de Scipion quelque chose qui ressemblait à Tébauche d'un sourire. La sage-femme ne manqua pas d'en tirer un pronostic pour l'avenir. Scipion serait heureux, gai, tout lui réussirait; Arthur, au contraire, aurait du fil à retordre ici-bas.

Haussez les épaules si bon vous semble; je ne trouve pas cela plus bête qu'autre chose.

Qui sait si le petit morceau de chair informe qui vient d'être arraché aux entrailles maternelles et qui vibre peut-être encore, lui aussi, de ce déchirement, qui sait si le nouveau-né n'a pas une sensibilité mystérieuse qui fait pénétrer jusqu'au fond de son être, pour l'y garder h jamais , la première impression , agréable ou douloureuse, qu'il a reçue de son contact avec la vie? Sans doute, le père de Scipion et d'Arthur était un peu de l'avis de la sage-femme, car en souvenir de la façon dont chacun de ses enfants avait fait son entrée en ce monde, ce digne professeur prit l'habitude, par manière de plaisanterie classique, de les appeler, quand ils furent devenus plus grands, le premier Heraclite et l'autre Démocrite.

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Us firent leurs classes ensemble, depuis la huitième jusqu'à la philosophie. Arthur travaillait trois fois plus que son frère; ses professeurs s'accordaient même à lui reconnaître une qualité d'intelligence plus fine, plus distinguée; ce qui n'empêchait pas Scipion de le battre à toutes les compositions, à cause de la mémoire, de la facilité banale et de l'assurance dont il était doué.

Pendant les récréations, Arthur restait d'ordinaire assis sur un banc, dans un coin de la cour, où il émiettait son pain aux pigeons, d'un air mélancolique d'enfant souffreteux, que sa faiblesse et plus encore une invincible timidité, le besoin de s'effacer, la crainte d'attirer les regards sur sa laideur, empêche de s'associer aux jeux de ses compagnons. Beau, sain, robuste comme un jeune athlète grec, superbe à voir dans l'épanouissement de sa vigueur précoce, Scipion organisait et dirigeait des parties; il était le chef, l'arbitre, le modèle, le héros d'une centaine d'écoliers, dont Arthur

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devenait le souffre-douleur, dès que son frère n'était plus là pour le protéger.

Depuis une coxalgie qu'il avait eue tout jeune, Arthur boitait de la jambe gauche, ce qui donnait à sa démarche quelque chose de sautillant dont s'égayait la cruauté de ses camarades. Une affreuse variole noire avait moucheté son visage. Je ne sais quoi de grotesque se mêlait à la tristesse de sa longue figure maigre. Avec son nez démesuré, son menton proéminent, ses pommettes saillantes, il avait l'air d'un polichinelle atteint de spleen. Dans sa poitrine étroite, les poumons ne trouvaient pas à se loger : une marche un peu longue, un escalier monté trop vite, une émotion, un rien l'essoufflait : et c'était chose comique et pitoyable que de le voir alors porter, d'un geste familier, la main à son cœur, comme un ténor qui roucoule une déclaration. La nature, en veine d'ironie le jour où elle l'avait modelé, s'était amusée à faire de lui la caricature de Scipion; il ressemblait à son frère, dans la mesure où une « charge » ressemble à un beau modèle.

Les deux jumeaux s'aimaient tendrement.

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Seulement Taffection de Fun était humble, craintive, tandis que celle de Fautre avait je ne sais quoi de brusque où l'on sentait la suprématie. Arthur aimait Scipion comme un Dieu; Scipion aimait Arthur comme on aime, un bon chien. Ils avaient pris insensiblement rhabitude, Fun de commander toujours, Fautre de toujours obéir, et cette distribution des rôles leur semblait toute naturelle, car Arthur ne doutait pas plus de la supériorité de Scipion, que Scipion n'en doutait lui-même.

En rhétorique, Scipion, ayant résolu de connaître l'amour autrement que par le quatrième livre de VEnéide^ choisit pour initiatrice une petite modiste qu'il voyait tous les jeudis en promenade. Toutefois, quand il s'agit d'écrire, le séducteur s'aperçut qu'il n'avait pas grand'chose à dire. Il chargea donc Arthur de rédiger sa déclaration, et, comme elle lui parut fort bien tournée, les billets qui suivirent. Arthur mit toute son âme dans cette correspondance.

Pendant que son frère jouait au billard dans un café voisin, il s'enfermait dans sa chambre^ les jours de sortie, et composait en cachette de petits chefs-d'œuvre de sensibilité, de grâce et

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de poésie. Scipîon rentrait à la maison, examinait la lettre, la faisait recommencer quelquefois, la recopiait; puis, quand il eut obtenu un premier rendez-vous de la petite modiste, riieureux vainqueur, oubliant ce qu'il devait à la littérature fraternelle, eut avec son secrétaire de longs entretiens sur l'amour, au cours desquels il développa complaisamment cette idée, qu'Arthur ne saurait jamais se faire aimer des femmes. Arthur accepta cet arrêt avec son ordinaire docilité, et ce fut une tristesse de plus pour le pauvre Heraclite, car il venait de décou^Tir, en faisant de la passion sur commande, qu'il avait de grandes forces à mettre au service de la passion, le jour où il serait amoureux pour son propre compte.

Ils se présentèrent la même année : Scipion à Saint-Cyr, où il fut reçu dans les premiers, — bien qu'il eût préparé son examen surtout en faisant de la topographie dans les bois de Meudon, le dimanche, avec sa modiste; — Arthur, à l'Ecole normale, où il manqua d'un

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rang Tadmission, quoiqu'il eût travaillé en moyenne dix heures par jour depuis un an Leur père déclara que Démocrite serait l'honneur et Heraclite la honte de la famille; un oncle à héritage mourut, laissant toute sa forlune h Scipion, qui ne songea ni à s'indigner de cette iniquité ni à la réparer, tant il avait riiabitude de prendre les bons morceaux et de voir son frère se contenter des restes. Arthur n'accusa personne, ne se plaignit point et recommença de piocher avec mélancolie les vers latins et le thème grec.

A chaque déception nouvelle, ce n'était pas de Tamertume, mais plutôt une sorte de résignation infiniment triste qu'il sentait entrer en lui. Au fond, la vie lui semblait assez mal faite; quant à se révolter contre l'ordre éternel des choses, ce fataliste précoce n'en était point tenté. La gaieté de Scipion, cette joie de vivre qui éclatait bruyamment dans les gestes, dans les paroles, dans le regard du Saint-Cyrien, l'élonnait seulement un peu; et il se demandait parfois où diable son frère pouvait prendre que ce fût si réjouissant d'être au monde.

102 HERACLITE ET DÉMOCRITE

Il entra & TÉcole normale, passa Tagrégation do philosophie, soutint en Sorbonne des thèses dont Tune avait pour épigraphe : Omnis creatura ingemiscit.

Comme, en dépit d'une tendance fâcheuse à no pas voir les choses précisément du même anglo que le docteur Pangloss , il avait fait preuve do beaucoup d'érudition, on le nomma, à vingt-huit ans, maître de conférences dans une faculté du Midi. L'obligation de faire un cours public alarmait fort sa timidité, encore que quelques années d'enseignement lui eussent donné une certaine habitude de la parole.. Il se tira pourtant d'affaire beaucoup mieux qu'il ne pensait.

Sa leçon d'ouverture et celles qui suivirent^ sur le Pessimisme, eurent du succès; on trouva qu'il exposait avec une force singulière la doctrine désespérée de Schopenhauer et de Hartmann. Les dames de la ville, sachant que quelques femmes du monde, à Paris, font semblant de s'intéresser à la philosophie et d'y

HERACLITE ET DÉMOGRITB 193

comprendre quelque chose, crurent qu'il était du bel air d'assister aux leçons de ce professeur si laid, mais dont la main était si fine, la voix si caressante, quoique un peu voilée, le regard si triste et si doux.

Parmi les plus assidues, Arthur ne tarda pas à distinguer la fille d'un banquief fort riche. Mlle Noémic Rodriguez avait le type des juives espagnoles : les lèvres rouges et charnues comme une fleur de grenadier, les dents petites^ serrées et très blanches, le teint mat, des bandeaux épais de cheveux noirs sous la lourdeur desquels disparaissait presque son front étroit, le nez busqué, de grands yeux calmes, profonds, d'une placidité orientale, agrandis encore par la longueur démesurée des cils. Elle s'asseyait avi premier banc, écoutait en regardant le professeur, sans que les traits immuables de son visage changeassent jamais d'expression; parfois elle portait à sa bouche d'un geste lent un petit crayon d'or, écrivait quelques mots sur la page d'un carnet, puis relevait sur lui ses yeux humides et veloutés. Arthur prit l'habitude, quand il parlait, d'isoler cette belle

tète de toutes les autres : les yeux d'idole de

194 HERACLITE ET DÉlIOCaiTB

la jeune fille exerçaient sur lui une sorte de fascination au charme de laquelle il n'essayait pas de se. soustraire; à de certains moments, il croyait Yoîr ces veux fixes enrahir tout le visage de Noéraie; et ce n'était plus une femme qu'il, avait devant lui, mais une sorte d'icône byzantine, dont l'énigrmatique et impassible beauté le ravissait en extase. Un jour, il s'aperçut qu'il l'aimait éperdument.

Il ne dit rien à personne, pas même à Scipion, qui, promu depuis peu capitaine de cuirassiers, tenait maintenant garnison dans la même ville. Seulement, il allait chaque jour s'asseoir sur un banc, à l'heure où les femmea viennent prendre le frais, sous les platanes qui ombragent le Cours, Il contemplait de loin Noémie passant au milieu de la foule, le regard haut, la tête droite comme une canéphore, avec son port de statue et son air de déesse qui s'ennuie.

Un soir, il aperçut Scipion qui, sanglé dans son bel uniforme, le jarret tendu et la mous-

HERACLITE ET DÉMOCRITE 195

tache conquérante, arpentait le Cours,- en regardant à droite et à gauche comme s'il cherchait quelqu'un. Le beau cuirassier salua respectueusement Noémie, qui s'arrêta un instant pour échanger quelques mots avec lui; et le pauvre Arthur sentit qu'une douleur atroce le poignait au cœur, quand la jeune fille, souriante,, tendit la main à Scipion en le quittant* Ce soir-là, le professeur de philosophie resta plus longtemps que d'ordinaire à sa fenêtre; perdu dans un rêve, il regardait la nuit, moins sombre que sa pensée, car les yeux scintillants des étoiles mêlaient une pâle lumière aux ténèbres, tandis qu'il sentait bien que jamais les yeux adorés ne resplendiraient dans la solitude et dans l'obscurité de son destin.

Un mois après, Scipion lui annonça son mariage avec Noémie. « Eh bien! mon vieil Heraclite, dit-il gaiement, j'espère que je te donne une jolie belle-sœur? » Deux larmes roulèrent lentement sur les joues creuses d'Arthur,^ et comme son frère s'étonnait de cette tristesse soudaine : « Que veux-tu, répondit-il d'une voix brisée, Démocrite riait toujours^ Heraclite pleurait sans cesse! »

496 HÉBACLITB ET DÉMOCRITE

Le lendemain de la noce, Arthur partit pour les Pyrénées, où Ton découvrit, un mois après,, son cadavre broyé au fond d'un précipice. Scipion fut pendant quinze jours inconsolable de cet accident. L'amour de sa belle juive, la naissance d'un enfant, les exigences de son métier, plus encore, celles de sa nature mobile, incapable de sentiments profonds et réfractaire aux longues tristesses, changèrent assez vite le cours de ses pensées. Plusieurs années s'étaient écoulées lorsqu'un changement de garnison l'obligea de mettre en ordre, avant de déménager, les papiers de son firère. Deux feuilles détachées, sans date, qu'il trouva au fond d*un tiroir, piquèrent vivement sa curiosité. Voici ce qu'il lut sur la première :

« Ma seule supériorité sur toi, si c'en est une, est d'être venu au monde cinq minutes plus tôt : je renonce volontairement à cet avantage, et je souhaite que chacune des cinq minutes que je te restitue de^-ienne pour toi une décade d'années...

HERACLITE ET DÉMOCRITE 197

« Il y a ici-bas des organismes supérieurs que la nature indulgente a complaisamment armés pour la lutte et pour le triomphe; ils ont la santé, la vigueur, la joie, la confiance en eux-mêmes, Taudace : il y a aussi des êtres Jiaids, souffreteux, tristes, indécis, qu'une inflexible loi condamne à la faiblesse, à l'humilité et à la souffrance.

. « Ni les uns ni les autres ne peuvent s'affranchir, quoi qu'ils fassent, de cette fatalité de bonheur ou de misère... Les premiers tirent à eux sans le savoir toute la vie d'alentour, s'en enrichissent et s'en fortifient, comme ces arbres puissants qui hument par leurs racines tout le suc nourricier de la terre, et dont le voisinage condamne à périr, faute de substance et de lumière, les humbles graminées que le hasard a fait naître près d'eux. Je suis la petite plante qui végétait à ton ombre et qui se flétrit, parce que tu lui as dérobé, sans te douter que tu la tuais, le dernier rayon de soleil qui l'aidait à vivre.

« J'obéis sans murmure à la règle univers selle qui veut que les chétifs disparaissent pour laisser aux forts une plus large place ici-bas.

198 HERACLITE ET DÉMOCRITE

Notre mère est morte de nous; moi, je meurs de toi à mon tour : et tu es innocent de ma mort, comme nous Tavons été de la sienne..*

« Perpétue ta race, car la force, la beauté, la joie, le bonheur qui sont en toi passeront sans doute dans ta postérité : moi, je ne veux pas de descendance, et pour être plus sur de n'en jamais avoir, je me supprime moi-même, afin de ne transmettre à personne l'hérédité de ma misère... Vis, toi, aime, jouis de la lumière. Adieu!,.. »

Sur l'autre feuille, Arthur avait écrit :

t< Fille aux yeux de velours, lu n'as pas compris combien je t'aimais! Sache-le donc, maintenant, c'est pour toi, pour toi seule, que je parlais, et tu n'as pas daigné voir le trésor d'amour que je répandais à tes pieds. Sulamite étrange, qu'es-tu? J'ai noyé mon âmé dans tes yeux, tranquilles et profonds comme des citernes, hélas! et c'est un autre qui saura ce qu'il y avait en eux! »

Scipion resta pensif après cette lecture; puis il roula les deux feuilles en boule et les jeta au feu en disant avec un soupir : « Pauvre Heraclite, il était fou ! »

A mon ami le docteur Adolphe Pinard.

« Ah ! oui, parlons-en, de « rAdministration », dit le docteur Delpech; elle en fait do belles!*.. »

Et voici riiistoire qu'avec sa faconde méridionale, sa prononciation qui a gardé un fort accent de terroir, le petit homme pétulant et jovial nous conta, certain soir d'hiver, dans la pièce où les hommes s'étaient réunis, en sortant de table, pour fumer :

« Vous savez que je vais chaque été passer un mois sur quelque plage de Bretagne ou de Normandie. J'aime la mer : et puis cela donne confiance aux gens de voir un médecin qui, par hasard, use pour son propre compte de ce qu'il prescrit à ses clients...

20!â AU FUMOIR

« Donc, je me promenais, il y a deux ans, un beau malin d'août, sur la falaise de Granville, — ah! le joli ciel bleu qu'il y avait ce jour-là, d'un bleu pâle de myosotis, avec de minces nuées roses tjui flottaient, déployées comme de longues échappes, — lorsqu'une silhouette de douanier, que j'aperçus à quelques pas de moi, éveilla dans mon esprit le souvenir vague d'un brave garçon que j'avais autrefois connu dans les Pyrénées. Et soudain je me rappelai mon ascension au Vignemale, où j'avais eu pour guide un certain Michel Fontan, gaillard superbe, leste et fort comme pas un, qui, avec ses fines moustaches noires, son teint mat, son nez busqué, son regard perçant d'oiseau de proie, avait. Dieu me pardonne, une fort jolie tête d'émir sarrasin.... J'ai fait, dans le temps, une communication des plus intéressantes à l'Académie des sciences sur la persistance du type maure parmi la population de nos montagnes...

« Enveloppé dans son manteau bleu, il observait la mer, où les petites barques blanches se cabraient sur les lames, si légères, si agiles, qu'on eût dit d'un troupeau de chèvres, bondissant dans une grande prairie par-dessus des

AU FUMom 203

obstacles. Un mbùvenieiit qu'il fit me découvrit un peu mieux son visage et je le reconnus tout à fait.

■« — Adichat, Miquèou! lui dis-je.

« Il se tourna brusquement de mon côté, Taîr surpris, ému même, d'avoir entendu résonner tout à coup à ses oreilles ce « bonjour, Michel >> en patois de son pays.

« — Eh bienl repris-je en lui serrant la main, que diable faites-vous donc ici?

« Il me raconta en quelques mots sa vie depuis cinq ans : le métier de guide n'allait plus, làbas; les gens aimant les ascensions se faisaient rares et payaient mal, tout le monde étant plus ou moins ruiné, en France, à cette heure; le Gave lui avait, comme un glouton qu'il est, mangé le même jour les deux tiers de sa prairie et trois vaches, toute sa fortune; alors, comme il avait pris femme et que des enfants étaient venus, il avait dû, pour vivre, chercher quelque chose à faire ; il était donc entré dans les douanes, sans beaucoup de goût pour le métier, d^ailleurs; on l'avait envoyé là, — joliment loin du pays ! — et c'était tout.

« Je l'observais, tout en l'écoutant : habitude

de juge d'instruction et de méd<îcin, qu'une curiosité professionnelle pousse à se demander, chaque fois qu'ils se trouvent en présence d'un nouveau visage, ce qu'il peut bien y avoir derrière ce masque, honnêteté ou gredinerie, maladie ou santé. Mon petit examen ne me satisfit point. Je ne trouvai plus dans les prunelles de mon homme ce je ne sais, quoi de vif , qui faisait que chacun de ses regards était jadis comme une flèche de vie lancée par les yeux. Il me parut que les joues s'étaient légèrement creusées au-dessous de3 pommettes, que : le timbre de la voix s'était assourdi.

« — Et la santé, demandai-je, comment va-telle?

« Il me répondit qu'il allait bien, sauf une petite toux dont il ne pouvait, depuis trois mois, se défaire; qu'ayant, pour en finir avec ce rhum«, d-emandé de passer à la visite du médecin, .celui*ci lui avait, avec le doigt, tapé, comme ça, sur la poitrine et dans le dos; que le docteur avait ensuite appliqué son oreille, ici, par devant, puis, là, par derrière... Au même moment, il se mit à tousser un peu. Je ne lui en demandai pas davantage : j'étais fixé.

« Cette petite toux-là, voyez-vous, on ne s'y trompe pas, quand on est du métier! Ça n'a l'air de rien, ça ressemblé à toutes les autres toux. Mais ^and je Tentends, rnoi qui vous parle, n importe où, au bal, dans un dîner, au théâtre, en chemin de fer, dans la rue, partout, enfin, je la reconnais, cette gueuse 'de toux! Je dresse Toreille, comme si je percevais le sifflement d'un serpent invisible pour tous. Je me dis': Ah! parfaitement.. • Encore un, — ou encore une, — suivant le cds.L Et de ce beau garçon, de cette jolie femme, de cet enfant qui passe, je pense, à part moi :

Toi, dans trois mois, ou datis six, ou dans douze, tu mangeras les pissenlits par la Hcine!...

« Et il n'y en a pas un qui manque au rendezvous que je lui doriiie, tant cette petite toux-là est une sùré pourvoyeuse de cimetières, pas un, entendez-vous!... Je vous jure qu'il y a des moriients où ça n'est pas drôle d'être médecin, et de voir la mort dans la poitrine des autres comme je vois les aiguilles sous le verre dé cette pendule... Uii peu dé feu, je vous prie, mon cigare s'est éteint. » /

Il s'était fait un silence dans le fumoir, un grand silence oii, comme une chauve-souris voletant sans bruit, Tidée de la mort passait et repassait de Tun à l'autre de nous.

u Et le douanier? » demanda quelqu'un.

Le docteur reprit en ces termes le fil de son récit :

« Vous voulez savoir la suite? Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Je vis que le pauvre diable était touché dans les œuvres vives, au poumon, et qu'il allait devenir phtisique, s'il ne Tétait pas encore.

« — Savez- vous ce que vous devriez faire? lui dis-je. Vous devriez changer de résidence : Tair de ce pays-ci ne vous vaut rien. Faites-vous envoyer quelque part dans vos montagnes, n'importe où; tenez, à Génos, par exemple, près de la frontière d'Espagne, où il y a un poste de douaniers... Est-ce que cela ne vous ferait pas plaisir de revoir le pays?... En deux mois, vous serez guéri de votre rhume... Et faites-y attention, ces rhumes-là peuvent devenir mauvais...

Ai; FUMOIR 207

« Il me répondit qu'il avait bien déjà pensé à permuter; justement, il savait une brigade de douaniers, du côté de Gabas, où il y avait un Normand qui serait bien aise de changer avçç lui; mais il n'osait pas s'adresser à « l'Administration supérieure ))^

« Il prononçait ces deux mots avec un profond respect» Et je compris alors ce qu'est pour les pauvres gens ce pouvoir occulte, anonyme^ irresponsable, qui dispose d'eux et les envoie crever, l'un à deux cents lieues de son Océan^ l'autre à deux cents lieues de ses montagnes, — cette formidable machine dont les rouages compliqués inspirent à ces cœurs simples quelque chose des sentiments qu'un nègre de l'Afrique centrale éprouverait, j'imagine, à la vue d'une locomotive. Ah! mes amis, tout s'en va, tout s'use — et de quel train ! — dans notre satané pays : les traditions, les mœurs, lés gouvernements, les institutions, les croyances... Voulezvous savoir la seule chose qui soit demeurée debout et intacte,, la seule que vénère encore, d'un bout de la France à l'autre, ce peuple iconoclaste que nous sommes? Écoutez un fonctionnaire quelconque parler de « l'Administra-

tion supérieure » ! Et si ce n'est pas sur ce ton-là, avec cet air d'humilité et de religieuse épouvante. que Moïse parlait à Jéhovah, m'arde le feu Saint-Jean, comme disaient nos pères!... « Je donnai à Miquéou le conseil de rédiger une demande de changement. Il me l'apporta, le lendemain, à mon hôtel, écrite de sa plus belle écriture sur une grande feuille de papier ministre : je suis convaincu que le bon Dieu, si Ton avait la faculté de lui adresser des placets, se montrerait moins exigeant que ne Test le plus mince chef de bureau sur la qualité du papier! Elles devaient lui avoir coûté, à mon pauvre douanier, cette feuille et cette enveloppe magnifiques, au moins deux jours de tabac...

Et si modeste, si touchante, si respectueuse, cette requête! Il se rendait bien compte de Taudace qu'il y avait à déranger M. le directeur, mais il avait des enfants, une femme, qui, comme lui, désiraient vivement retourner au pays; pas une seule punition, d'ailleurs, de bonnes notes. Connaissant bien la montagne, puisqu'il y était né, sachant tous les passages, en qualité d'ancien guide , il pourrait rendre peut-être des services; en tout cas, il avait

bonne volonté et se confiait à M. le directeur, en renouvelant ses excuses.

« J'apostillai la demande, en excipant de ma qualité de médecin pour insister fortement sur l'urgence qu'il y avait à renvoyer ce garçon, malade, dans son pays. Je les connais, mes Pyrénéens; la transplantation ne leur réussit pas. Il leur faut, comme aux izards, Tair vif, sec, richement oxygéné de la montagne : et vraiment, j'en avais vu qui, pour s'y être retrempés à temps, étaient revenus de plus loin que Miquéou. Une heure après, la supplique, munie de ma petite note, partait pour Paris, où je rentrai moi-même deux ou trois jours plus tard, comblé des bénédictions de mon protégé et de sa femme.

— Je vous ferai remarquer, mon cher docteur, dit Fun de nous, ancien préfet, que vous nous aviez promis des révélations accablantes sur r Administration...

— ..* Que TEurope nous envie... Attendez, mon bon, j'y arrive! »

Et le docteur poursuivit ainsi :

« Un an se passa. Au mois d'août, je retournai, comme d'habitude, à Gran ville. Le matin

même de mon arrivée, je me promenais sur le port, lorsque je me trouvai nez à nez avec la femme de Fontan. Comme toutes les femmes du pays portent une cape noire, je ne remarquai au premier moment rien de particulier dans sa mise. Elle m'aborda timidement, l'air humble et triste, très pâle, deux vilaines plaques rouges, grandes chacune conmie une pièce de cent sous, sur les pommettes. Diable, diable, pensai-je, elle aussi, alors!...

« — Tiens, lui dis-je, je vous croyais dans les Pyrénées... Comment ça va-t-il?... Vos enfants... votre mari?...

« — Vous ne savez donc pas? fit-elle, étonnée. Il est mort le mois dernier...

« Elle me disait cela simplement, d'un ton égal, sans un tremblement dans la voix... Il y a dans les pauvres gens, comme dans les bètes, une vertu de résignation, une sorte de fatalisme inconscient qui nous manque, à nous autres. Ayant Fliabitude de la souffrance, ils regardent la douleur morale aussi bien que la douleur physique comme faisant partie de leur lot, et ne songent pas à s'indigner, à prolester contre elle. On croit qu'ils manquent de sensi-

bilité. Non! Seulement, à l'école de la misère, des privations, un obscur stoïcisme se développe en eux, qui leur interdit les plaintes vaines... Elle ne pleurait pas : mais dans son regard avait passé toute la tristesse du morne Océan qui se lamentait à nos pieds.

« — Mort! m'écriai-je. Et comment?

« — Dame, monsieur le docteur, il toussait, toussait... Et puis, c'étaient des sueurs dès qu'il était couché, une petite fièvre qui le mangeait tout doucement... Obligé, avec ça, d'aller veiller la nuit sur la plage, ou bien là-haut, sur la falaise, à cause des contrebandiers de Jersey, qui ont bientôt fait de vous jeter toute une cargaison de tabac h la côte, si l'on n'a pas l'œil... Et un printemps si pluvieux, monsieur!... Son manteau n'avait pas seulement le temps de sécher. Ce n'est pas comme chez nous, dans ce maudit pays-ci! De l'eau, de l'eau, tous les jours que Dieu fait; des nuages qui arrivent du large, Tun après l'autre, comme de grandes vagues, toute la mer qui se vide sur votre tête, un vrai déluge, quoi! Et quand il ne pleuvait pas, un brouillard si épais qu'on aurait pu écrire son nom dessus avec le doigt... Vous

pensez si c'était bon pour lui! Il y est resté, le pauvre!...

« — Mais la demande, la demande au directeur?... Vous n'avez donc pas obtenu Tautorisation de permuter?

« — Ma foi , monsieur le docteur , nous n'avons jamais bien su ce qui s'était passé... M. le commissaire des douanes a fait venir Miquéou, lui a parlé très dur et dit que ça ne pouvait pas s'arranger...

« — Ah!... Et où demeure-t-il, le commissaire?

« — Sur la Marine, près du grand bassin.

« — Bien... Et vous, qu'est-ce que vous faites, maintenant?

« — Moi?... je raccommode des filets, je tricote des gilets de laine pour les pêcheurs... Enfin, je vis comme je peux... Ça n'est même pas très commode, à cause des petits quî ne peuvent pas travailler encore, et qui ont faim... Il faut pourtant bien les faire manger, ces pitchouns.,. Si seulement j'étais aussi forte qu'autrefois, je finirais peut-être par mettre quelques sous de côté pour rentrer

ez nous...

« Elle s'interrompit un instant, puis reprit tranquillement :

« — Mais je crois bien que j*ai aussi mon compte, comme Miquéou...

« Quelques jours auparavant, j'avais été appelé en consultation, dans les environs de Paris, auprès d'une vieille carcasse qui s'obstinait à vouloir vivre, bien que l'heure de passer l'arme à gauche eût depuis longtemps sonné pour elle. C'est quelque chose de stupéfiant que la facilité avec laquelle on nous dérange!... Et dans l'espèce, que voulait-on de moi? Que j'oblige une lampe où il n'y avait plus d'huile à donner encore de la lumière :

serviteur!... J'avais prescrit deux œufs à la coque peu cuits, avec un demi-verre de bordeaux à déjeuner, du potage et de la gelée de viande à dîner. C'est une de mes ordonnances favorites : je n'ai jamais constaté quelle ait fait de mal à personne. En échange, on me remit quatre cents francs. Ne le dites à aucun de mes confrères : je trouvai que j'avais gagné à peu de frais mon argent. Dix louis par œuf... Hum! hum!... C'est un peu cher!...

« Alors, vous comprenez, quand je vis cette

pauvre femme devant moi, avec cette rougeur aux pommettes, — deux phares que la phtisie allume pour nous prévenir qu'elle est là! — quand je songeai aux marmots qui peut-être en cet instant piaillaient de faim en attendant leur mère dans quelque chambre sordide, je fis ce que vous auriez tous fait, messieurs, je pris dans mon portefeuille quatre billets de cent francs et les remis à la veuve en lui disant :

« — Voici de quoi retourner au pays... Allezvous-en bien vite !

« Cela fait, je me dirigeai du côté de la Marine et je frappai à la porte du bureau du commissariat des douanes. Veuillez, mon cher ancien préfet, prêter toute votre attention à cette partie de mon récit...

« — Entrez! grogna une voix hargneuse. Je compris immédiatement que j'allais me trouver en présence d'un membre de « l'Administration » française, et j'entrai, au lieu de m'enfuir, comme c'avait été mon premier mouvement de le faire, en entendant le rugissement qui sortait de cet antre.

« Je ne pense pas avoir besoin devons décrire longuement le « bureau » oii je pénétrai : tous

les « bureaux » de notre beau pays ayant un air de famille, comme tous les bureaucrates.

Il me suffira de vous dire que celui-là était laid, sale, — c'est du local que je parle, — et que j'y perçus, bien que nous fussions à deux pas de la mer, la même odeur composite de vieux papier, de vieille poussière et de gaz, qui règne, de Nice à Dunkerque, dans tous les lieux où siège un fonctionnaire... Des cartons verts le long des murs; au milieu, une table chargée de paperasses, avec un tapis vert, — le vert est la couleur administrative par excellence... Sur ce tapis, beaucoup de taches d'encre, des plumes et des crayons... Mon Dieu, que de crayons! De quoi faire un petit fagot... Enfin vous voyez cela d'ici, n'est-ce pas?

« — Qu'est-ce que vous voulez? grogna derechef la même voix, pleine d'intonations comminatoires.

« Celui qui m'adressait cette question était un affreux être chauve, rondelet et blafard, assis de l'autre côté de la table. Je pris un siège délibérément, — sachant par expérience que ce n'est point l'usage, dans les « bureaux », d'en

offrir, — et je lui dis que je venais pour avoir des nouvelles d'une demande de permutation, adressée un an auparavant par le douanier Fontan au directeur des douanes, à Paris, avec une apostille de moi, docteur Delpecli, agrégé et professeur à la Faculté.

« Il pivota sur son siège, d'un air fort désobligé, se pencha, atteignit un casier, l'attira à lui, rouvrit, y fouilla, et en retira une grande feuille de papier que je reconnus immédiatement pour être la supplique de Miquéou. Il y jeta un coup d'œil, et m'expliqua, sur un ton de condescendance, que la demande avait été renvoyée de Paris à Granville pour renseignements supplémentaires, et que, lui, l'avait retenue au passage.

<c Comme j'exprimais avec quelque vivacité Tétonnement d'apprendre qu'il l'eût ainsi gardée dans ses cartons, de sa propre autorité, il me répondit sèchement que la demande n'avait pas « suivi la voie hiérarchique »; qu'elle aurait du lui être adressée d'abord; que lui, commissaire, l'aurait examinée, appuyée, s'il y avait eu lieu, d'un avis favorable, transmise à l'inspecteur, qui l'aurait lui-même fait

parvenir à la direction générale. L'infraction faite par « Fontan Michel » à cette règle était une faute grave, etc.

« Tandis qu il parlait ainsi, de sa voix rogue et pâteuse tout à la fois, je regardais le « rondde-cuir ». Il me semblait hideux, avec ses manches de lustrine, son gratte-papier emblématique qu'il brandissait comme un glaive, ses bajoues molles, ses mains courtes et grasses. Et je me disais, — car c'est une de mes manies de dresser ainsi, pour mon plaisir, de petits diagnostics intimes qu'on ne me demande pas, — je me disais : prédominance des tissus adipeux; constitution lymphatico-bilieuse ; sang pauvre, globules rares; facultés de procréation suspectes; hémorrhoïdes, — je jurerais, messieurs, qu'il en a!... Et c'est à cause de ce ridicule et bedonnant personnage, de ce budgétivore inutile, l'un des poux qui rongent notre malheureux pays et qui l'épuisent; c'est à cause de ce petit homme, mou comme un bubon, qu'un beau gars, marié, père, ayant dans les reins de quoi donner à la France huit ou dix montagnards alertes et vigoureux, que mon pauvre Miquéou est en train de pourrir

entre quatre planches!,.. Ma foi, la colère me prit.

« Savez-vous, lui demandai-je en me levant pour sortir, ce qu'il est devenu, ce Fontan Michel?... Il est mort... mort de n'avoir pas été renvoyé à temps dans ses montagnes... Et savez-vous ce que vous êtes, vous?... Vous êtes un assassin! »

A mon ami M. Armand Durantin,

Le premier acte des Huguenots venait de finir. Quelques grêles applaudissements, tombant des galeries supérieures, se perdaient dans le brouhaha confus qui accompagne le baisser du rideau. L'orchestre , déserté précipitamment par les musiciens, les stalles, où d'un même mouvement tous les hommes venaient de se lever, offraient l'aspect d'une grande fourmilière en émoi. Tournant le dos à la scène, de vieux abonnés montraient la neige de leurs plastrons au lieu de l'ivoire de leurs crânes et causaient entre eux, tout en faisant l'inspec* tion de la salle. Aux premières, aux secondes, des femmes couvertes de pierreries et de fleurs

ii'i PARIAS

Hrirlaieat tout à coup de la pénombre qui règne (IttiiH les arrière-loges, restaient un instant immobiles, en de belles attitudes sculpturales, debout sous la grande nappe de clarté qui tombe du lustre, puis, d'un mouvement oblique, s'asseyaient un peu de côté sur le devant de la loge, et semblaient alors, avec leurs épaules nues, des bustes de marbre blanc rangés en bémicycle.

« Tiens, dit quelqu'un, au milieu du groupe d'hommes qui s'était formé à l'entrée du couloir des fauteuils d'orchestre, est-ce que les Klein auraient sous-loué leur loge? »

Trois ou quatre jumelles furent braquées sur la loge en question, occupée par deux personnes seulement, un monsieur et une dame. L'homme était court, épais; sa large face, éclairée par des yeux bleus à fleur de tête, avait une expression comique d'effarement. Sa compagne était une grande femme sèche, anguleuse, dont le regard vague ne se posait nulle part, et qui semblait, au milieu de cette fête, s'abstraire en une mélancolique songerie.

« Connaissez-vous ces gens-là?

— Non... Et vous?

— Moi non plus... L'homme est passablement laid...

— Et la femme, donc!... Quel couple! »

Un des habits noirs se détacha du groupe où

s'échangeaient sur le compte des inconnus ces propos désobligeants, et alla aux renseignements. Il revint, l'instant d'après, rapportant à ses voisins de stalle le peu qu'il avait pu apprendre au bureau des locations : à savoir que la loge n° 37 était louée, depuis la veille, au nom de M. et Mme Maubourguet.

Avant la fin de l'entr'acte, une centaine de personnes, dans la salle, connaissaient le nom des nouveaux abonnés, et se livraient à des conjectures variées sur leur provenance. X..., le banquier catholique, dont la fortune est faite de la ruine d'un bon nombre de chrétiens, disait avec dégoût : « Vous verrez que c'est encore des juifs! » Juif ou non, le ménage semblait fort uni. Pendant toute la soirée, le mari fut aux petits soins avec sa femme. Il se penchait vers elle, lui parlait en la contemplant amoureusement de ses gros yeux clignotants,

m PARIAS

oflfrait des bonbons, des fruits glacés... Au second entr'acte, ils sortirent de leur loge, en se donnant le bras, bourgeoisement. On les vit errer dans les couloirs : Thomme examinait avec curiosité les bustes, les lampadaires, les beaux marbres, touchait respectueusement la rampe de Tescalier en se récriant sur la finesse et le poli de Tonyx, forçait sa compagne à lever la tête pour admirer les fresques du plafond. Ils osèrent — des abonnés! — paraître au foyer et regarder les peintures de Baudry.

Cette grave infraction aux convenances fut jugée avec toute la sévérité qu'elle méritait A la fin du spectacle, Topinion des premières, des secondes et de Torcliestre était faite : ces gens-» là n'étaient que des provinciaux, et il aurait fallu voir de quel air de duchesse les toisa, eu sortant, la jeune Mme X..., si mignonne, si fraîche, si jolie, quand elle passa près d'eux, au bras du vieux baron de Z..., dont chacun sait — peut-être même son mari! — qu'elle est entretenue. Ils descendirent Tescalier, hésitèrent un instant à tourner à droite ou à gauche, et — riiomme ayant toujours sa mine éblouie d'oiseau de nuit surpris par le grand jour, la

femme, je ne sais quoi de vide, d'absent dans le regard; lui, très agité, soufflant, trébuchant à chaque pas, s'embarrassant dans les traînes, elle , droite et impassible — se trouvèrent dans la salle circulaire, aux colonnes de porphyre, où les abonnés attendent leurs équipages. Derechef , les regards convergèrent sur ces intrus, isolés au milieu de la foule bourdonnante qui les dévisageait, jusqu'au moment où, un valet de pied vêtu d'une superbe livrée leur ayant fait signe que la voiture était avancée, le gros homme et sa longue, son osseuse compagne échappèrent, en disparaissant, à la curiosité malveillante dont ils étaient Tobjet.

Au sortir de TEcole polytechnique, M. Maubourguet était, quelque vingt ans auparavant, parti pour le Guatemala, sans un sou vaillant, mais avec Tidée fixe que le monde, particulièrement le nouveau, appartient ou doit appartenir aux ingénieurs. C'est une grande force

que d'avoir une idée fixe, à la condition de

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