PARUS
n'en pas changer. Ce doux entêté, déplorablement myope, pudibond comme une nonne, qui voyait les objets tout petits et rougissait sitôt qu'un regard de femme se posait sur lui dans la rue, avait, en tout ce qui concernait son métier, l'imagination hardie et grossissante. L'idée de tunnels et de canaux prodigieux le hantait, l'envie grandiose de percer tous les isthmes et de boucher tous les détroits ayant encore échappé à ses confrères. Il fit si bien, qu'il parvint à démontrer au gouvernement de ce pays la nécessité d'établir des ponts magnifiques , tout en fer, sur des fleuves où personne n'avait jamais passé, ni ne devait passer davantage, et d'aligner sept ou huit cents kilomètres , de rails du meilleur acier dans des régions où la seule fumée qui fût jamais montée vers le ciel , avant l'arrivée de ses locomotives perfectionnées, était celle du calumet des sauvages. Le Guatemala eut des ponts et des chemins de fer, — payés d'ailleurs par d'honnêtes petits capitalistes de France, qui ne revirent plus jamais la couleur de leur argent, — et, du même coup qu'au nom du progrès il ruinait indirectement un certain
nombre de ses compatriotes, Maubourguet fit fortune.
Il n'en était encore qu'au premier billet de mille francs — le plus dur à gagner, paraîtil — de son premier million, quand il fit la connaissance d'une dame de compagnie française qui avait suivi là une riche famille espagnole. Elle était disgracieuse, maigre et plate, au point qu'il semblait extraordinaire, inique même, qu'elle ne fût pas gouvernante anglaise. Mais quoi! ne vous ai-je pas dit qu'il était myope, et pourquoi, je vous prie, le bon Dieu aurait-il inventé la myopie, si ce n'est précisément pour obliger les gens qu'il en afflige à voir surtout avec les yeux du cœur? Or il était, cet ingénieur, sentimental comme pas un. Il demanda donc et obtint la main de l'institutrice, une main dure, maigre et sèche, qui lui parut douce et potelée à souhait, et qui, en somme, l'était peut-être, puisqu'elle lui semblait telle, et que les divers aspects des choses n'ont pas, en eux-mêmes, de réalité propre, mais sont seulement, au fond, ce que veut qu'ils soient l'illusion de celui qui les contemple.
Après plusieurs années de mariage, comme il cherchait à se consoler de n'être pas père en projetant de dessécher un lac, qui ne lui avait jamais rien fait, mais dont il jugeait piquant d'exproprier les eaux au profit d'une culture de patates, sa femme lui annonça un jour, en baissant modestement les yeux, qu'elle avait lieu d'espérer... Elle ne put achever la douce confidence, attendu que le gros homme se mit à fondre, d'émotion, en larmes abondantes :
car s'il est beau de faire des retouches à la création, et de récolter des pommes de terre là oii la nature avait mis des poissons, il y a quelque chose de plus beau encore, et qui vous^ rapproche davantage de Dieu, c'est de créer, comme lui, de la vie. Et c'est pourquoi l'ingénieur se sentit plus fier de cette révélation, qu'il ne l'avait jamais été au spectacle du plus audacieux des ponts qu'il suspendait, comme le fil d'une araignée gigantesque, au-dessus des abîmes, — plus troublé, aussi, par ce mystère, que par le plus ardu, le plus complexe des problèmes dont il eût jamais poursuivi, dans le dédale de ses équations, la solution décevante et insaisissable.
Une petite fille naquit, que ses parents se mirent à aimer passionnément, et qui» à quatre ans, s'en alla de ce monde comme elle y était venue, sans raison. Il doit y avoir, dans les réserves du bon Dieu, des âmes à Tinstinct nomade, de petites âmes curieuses et agitées qui, ne se trouvant pas bien où elles sont, demandent à voir du nouveau. Dieu les envoie faire un tour sur cette terre en leur disant : « Va-t'en regarder comment c'est fait... Quand tu en auras assez, tu reviendras. »
Et bientôt, en effet, la nostalgie prend ces dépaysées. Elles s'en retournent, là-bas, on ne sait où, dans quelque endroit bleu... Et c'est pourquoi Ton voit des pères et des mères qui pleurent, qui se lamentent sur des cercueils pas plus grands qu'une boîte à violon, et qui maudissent Dieu, comme un voleur d'enfants...
Après cette mort, l'ingénieur et l'institutrice réalisèrent leur fortune et quittèrent le pays. Ne sachant où aller, ils revinrent à Paris, bien qu'ils n'y eussent plus ni l'un ni Tautre d'amis ou de parents, depuis tant d'années qu'ils en étaient partis. Seulement, ils y étaient nés tous les deux, et ils y rentraient maintenant, comme
les animaux blessés qui regagnent d'instinct, pour y mourir, le coin du bois ou de la plaine où ils ont fait leur premier gîte. Maubourguet aimait toujours très tendrement sa femme :
mais, étant homme, il ne souffrait déjà plus autant qu'elle de la perte de leur enfant.
Paris la distraira, pensait-il. Il ne s'avouait pas à lui-même la séduction secrète qu'exerçait sur son propre esprit Tidée de jouir enfin de ses millions, J'envie sourde de se venger des mauvais jours, de rentrer, riche comme un nabab , dans cette grande ville qu'il avait quittée si pauvre. Sentiment de parvenu, dirat-on. Peut-être; mais sentiment bien humain aussi. Comme il était affligé d'une timidité égale à sa myopie, — les deux vont souvent de pair, — comme Mme Maubourguet, tout entière à sa douleur, ne voulait d'ailleurs pas entendre parler de recevoir, le ménage résolut de ne se faire présenter nulle part, de ne donner ni fêtes ni dîners, de ne se soumettre, enfin, à aucune de ces démarches que le monde exige des nouveaux venus qui prétendent prendre place au banquet de la haute vie parisienne.
Ils eurent un hôtel aux Champs-Elysées, un hôtel magnifique, plein de tableaux et de meubles de prix, qu'entrevoyaient le soir les passants, à la clarté des lampes, tamisée par les grands rideaux de mousseline. Leurs voitures sortaient des ateliers d'un illustre carrossier : au bout de deux mois, tout Paris connut la livrée bleue de leurs gens et le landau traîné par des chevaux cotés quinze mille francs la paire, où, chaque jour, ils allaient, invariablement seuls, faire le tour du lac et arpenter, au pas, Tallée des Acacias.
Aux Français comme à TOpéra, leur loge fut parmi les meilleures. On se les montrait, les soirs de premières, dans tous les théâtres. La femme s'habillait avec simplicité, choisissant de préférence des toilettes de couleur sombre,
— la propre couleur de son âme inconsolée ;
— mais le collier de perles à cinq rangs, don de son mari , qu'elle portait pour lui faire plaisir, et les trois noisettes de diamant que Maubourguet mettait en guise de boutons, au
plastron de sa chemise, valaient une fortune. La jalousie, puis Taversion du monde ne tarda pas à se déclarer contre ces gens qu'on voyait partout, dont le train annonçait une immense fortune, et qui s'obstinaient à vivre uniquement Tun pour Tautre, sans convier personne au partage des jouissances que leur assurait la possession de cette royale opulence.
Quelqu'un eut Tidée de leur infliger un surnom, destiné à stigmatiser leur laideur : le Pou et l'Araignée. De quel cerveau sortit cette imagination géniale, il serait difRcile de le dire, attendu que, le surnom ayant fait fortune, quinze ou vingt personnes au moins, comme il arrive en pareil cas, s'en attribuèrent aussitôt la paternité.
Peut-être fut-ce, à l'instar de certains poèmes antiques, une création anonyme, quelque chose de spontané, qui jaillit soudain de l'envie et de la malignité publiques, comme les champignons poussent en une nuit sur le fumier.
Quoi qu'il en soit de cette question, qui restera controversée comme celle des origines de r//2arf<?, l'ignoble sobriquet fit en quelques jours le tour de Paris. Il se répandit de salon en
salon avec une surprenante rapidité, passa dans les cercles, dans la presse, pénétra dans les faubourgs avec les journaux à caricatures qui s'empressèrent de Tenregistrer et de le populariser par des images, fut recueilli précieusement par deux ou trois romanciers, qui se piquent de ne laisser traîner dans les coins aucun document concernant la vie mondaine.
Il circulait, dans les théâtres, des loges à Torcliestre, aussitôt que M. et Mme Maubourguet faisaient leur entrée, courait en chuchotement railleur sur les bouches, dans les salles d'exposition, dès que leur présence était signalée. D'adorables jeunes femmes se le murmuraient à Toreille, en pouffant de rire, tant la fleurette leur semblait mignonne et d'une exquise drôlerie; Mme X..., qu'on jugeait communément méchante, mais un peu bébête, prouva qu'on la calomniait, au moins en partie, par la façon si fine dont elle dit, assez haut pour être entendue, certain jour qu'elle se trouva, en descendant Tescalier des Français, à côté de la femme de Tingénieur : « Araignée du soir, espoir! » Il n'était pas jusqu'aux bébés qui ne fussent au courant : des bambins de
it^i PARIAS
huit aiis,^ ç^M\ Tuileries, interrompaient la con- IcciiuJi ^Xk"^ It>ur8 las de sable, pour se montrer du duii;^ l^ couple et, déjà féroces, appelaient eu.\ auscScî, connue leurs parents et leurs bonnes, du I\kUcux nom : « le Pou et TAraignée », ce grojà monsieur et cette dame maigre, qui l>a.sj*uiont on promenant sur toutes ces petites lètcs joyeuses le long regard triste et doux de ceux i\\n pensent, en regardant les enfants des autres, h Tenfant qu'ils n'ont plus.
Un moment vint où les quolibets furent jugés insuffisants et où la raillerie s'exaspéra en haine contre ce ménage coupable du crime inexpiable d'être riche et de vouloir vivre à sa guisei sans plus se soucier du « monde » que s'il n'existait pas. Tous les pique-assiette — ils sont légion à Paris — qui se trouvaient frustrés des bons dîners auxquels M. et Mme Maubourguet ne les invitaient pas; tous les gens qui aiment à fumer les cigares d'autrui, à aller au théâtre dans la loge d'autrui, h se frotter voluptueusement contre un luxe
qui ne leur coûte rien, comme si quelque chose de son éclat devait leur rester, de même qu'il demeure une phosphorescence aux doigts de qui touche à des allumettes, — tous ces genslà, et Dieu sait s'il y en a, qui vivent sur le riche comme les parasites accrochés à Tépideîrme des animaux gras, grugeurs, emprunteurs, exploiteurs de la vanité ou de la sottise des bourgeois millionnaires, quémandeurs de tout poil et de toute taille, se déchaînèrent à Tenvi contre ce couple inoffensif.
Il ne serait pas juste de dire que l'ingénieur et sa femme furent mis en quarantaine, puisque c'est eux-mêmes qui, de parti pris, restaient obstinément à Técart. Mais cet isolement volontaire où ils se confinaient parce que tel était leur goût, on insinua perfidement que le mépris public le leur imposait. Un article venimeux parut dans un immonde journal, nommé le Henri IV, qui faisait également payer — et très cher — par les intéressés, l'outrage ou l'adulation. Maubourguet ayant refusé à l'un des brigands de lettres qui rédigeaient cette feuille un « interview » dont le reporter espérait tirer honneur et profit, cet
homme se vengea en exprimant — avec la science des mots à la fois clairs et couverts qu'ont les gredins de cette sorte — les plus injurieux soupçons sur Torigine des millions rapportés d'Amérique par Tancîen polytechni cien.
Cet article donna naissance à un nombre incalculable de légendes absurdes ou malveillantes, qui se mirent à bourdonner autour des Maubourguet, comme un essaim de ces grosses mouches bleuâtres dont la piqûre est mortelle. On raconta que le mari avait été bandit de grand chemin au Mexique, et la femme, fille publique à New-York ; qu'ils avaient incendié et pillé une hacienda, dévalisé un riche Anglais, empoisonné un planteur, vendu, par cargaisons entières, des conserves de porc trichine, fait sauter des navires avec leur équipage afin de toucher le prix de l'assurance, etc. Alors commença contre eux une véritable persécution. Il devint de bon ton d'infliger à ces brebis galeuses quelque affront ingénieux et féroce, comme de s'écarter avec affectation ou de détourner la tète, d'un air de dégoût , sur leur passage.
La franc-maçonnerie des « gens de maison »
les mit à Tindex; bien qu'ils les payassent fort cher, ils eurent les plus grandes difficultés du monde à garder leurs valets de chambre, à cause des gorges-chaudes que faisaient, sur ceux qui consentaient à les servir, les « larbins » des maisons voisines. Des lettres anonymes leur furent adressées, contenant d'effroyables injures. Aux bains de mer, où ils allèrent passer une saison, on vit une dame mettre sa petite fille en pénitence parce qu'elle s'était laissé caresser et embrasser par « l'Araignée », qui se promenait sur la plage. On trouva moyen de les empêcher de prendre leur bain : aussitôt qu'ils étaient entrés dans l'eau , un groupe d'hommes et de femmes se formait, on braquait sur eux des lorgnettes, on riait, on se pâmait; quand il leur fallait sortir, on faisait la haie, on les obligeait à passer sous le feu croisé des regards insolents et moqueurs.
Confus et rougissants , les malheureux regagnaient en se hâtant leurs cabines, plus disgracieux, plus laids encore que d'ordinaire dans leurs costumes mouillés, qui accusaient cruellement la grotesque rotondité de Tun et la
ridicule maigreur de Tautre. Et c'était derechef, à contempler en cet appareil le couple paria, des ricanements, une ivresse de plaisir cruel, un épanouissement de lâcheté anonyme, une de ces jouissances comme la foule aime à en goûter, faite du spectacle lentement savouré de la souffrance d'autrui.
« Qu'est-ce qu'on a donc contre nous? »
avait demandé naïvement Maubourguet à sa femme, quand il dut constater pour la première fois le déchaînement d'hostilité dont ils étaient Tobjet.
Cette hostilité devenant de jour en jour plus manifeste et plus intolérable, à cause des formes multiples qu'elle revêtait, il ne comprit pas davantage, mais son humeur s'altéra. Cela se traduisit d'abord par un redoublement de timidité. En public, il n'osait plus lever les yeux, et, quand il rencontrait par hasard le regard de quelqu'un, ses paupières se mettaient à battre, ce qui ajoutait encore à l'ordinaire expression
d'effarement qui était la caractéristique de sa physionomie bonasse.
On en conclut qu'on pouvait tout oser avec lui, etla lâcheté de ses persécuteurs s'augmenta de celle qu'on lui supposait. Mais lentement, goutte à goutte, s'amassait dans le cœur de ringénieur une de ces fureurs d'homme doux, dont la violence étonne quand vient le moment où, la mesure étant comble, elles débordent enfin.
Plus encore que les mille outrages, directs ou déguisés, dont il était sans cesse accablé, le sentiment de la monstrueuse injustice commise contre lui, si complètement inoffensif, l'exaspérait. Si encore on ne s'était attaqué qu'à lui, à un homme! Mais sa femme, la pauvre chère créature qui n'avait jamais fait de mal à personne, elle non plus, qui ne demandait que la permission d'aimer son mari et de pleurer son enfant, sa femme, on l'insultait aussi! Pourquoi?
Des idées chevaleresques et belliqueuses s'éveillèrent dans son esprit, bien qu'il eût toujours fait profession jusqu'alors d'être le plus pacifique des hommes. Il perdit successivement
UAS
e dormir, et commença I. Tout le long du jour
dans son cerveau des e germination sourde I faisait dans cet êtro e d'un lapin, naguère, X devantures des armu- ^uement, d'un air sin-
luisantes, les boites de îcessoires méthodiques bistouris et les pinces ecins. Qu'il regrettait, • point manier ces jolis L la mort ! Et ses gros ;lignotanls et tendres, îvenaienf féroces, derion lorgnon à monture
tnt des mois. Perdue sa douleur maternelle, 'apercevait pas du trat au fond de l'ilme de
mécbant, avait-oUe dit e. Mais pourquoi nous
mettre en peine de ses méchancetés? » Et c'avait été tout.
Redescendu pour un instant sur la terre, qu'il n'habitait plus, son esprit était retourné au vague et lointain pays des chimères où il avait élu domicile, dans une région mélancolique et cependant délicieuse, peuplée de beaux enfants, auxquels sa pensée adressait mystérieusement des sourires et des caresses, car tous ils ressemblaient par quelque trait à celui qu'elle avait perdu.
Un jour que l'ingénieur se promenait à pied, seul, dans une des petites allées les plus désertes du Bois, — car il évitait maintenant, autant que possible, les endroits fréquentés, — il vit venir à sa rencontre une bande de jeunes hommes et de femmes qui menaient grand bruit de rires.
C'étaient des gens de cercle et des actrices, venus là pour déjeuner en partie fine au pavillon d'Armenonville. « Tiens, — dit à voix haute
en passant près de lui l'un des messieurs, un
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grand à Toeil insolent et à la moustache provocante, — tiens, le Pou sans TAraignée... C'est étonnant ! » Maubourguet, se retournant aussitôt, lui couvrit la moitié de la face d'un large soufflet.
Il y eut un moment de stupeur. L'homme voulut s'élancer; ses compagnons le retinrent; une femme se mit à pousser des cris aigus, prélude ordinaire des évanouissements... Des cartes furent échangées, et Ton se sépara.
Alors, la surprise de Faction irréfléchie qu'il venait d'accomplir se dissipant peu à peu, Maubourguet se sentit fier de ce qu'il avait fait et comme soulagé d'un grand poids qui depuis longtemps l'oppressait. Car il y avait beau jour déjà que l'idée du duel même ne lui faisait plus peur. Il comptait fermement que l'indignation et la colère lui fourniraient sur le terrain les ressources d'un courage physique au moins momentané; mais l'idée de commettre avant d'y aller quelque gaucherie qui fournit aux malveillants prétexte à le ridiculiser davantage l'intimidait toujours au dernier point.
Le hasard s'étant chargé d'arranger les choses pour le mieux, le soufflet, qui lui dé-
mangeait au creux de la main depuis six mois, se trouvant désormais administré, sans Texplication préalable où le pauvre diable devinait bien qu'il n'aurait pas brillé, Maubourguet rentra chez lui, avec un petit air guilleret et même légèrement matamore. Il avait lu dans un roman d'About, Vlnfâme^ Thistoire d'un homme qui, n ayant jamais touché un fleuret de sa vie, tue néanmoins son adversaire, bretteur redoutable, en fondant sur lui avec impétuosité. Depuis qu'il était devenu sanguinaire, l'ingénieur, à force de se répéter à lui-même le détail encourageant de la scène, avait fini par croire à ce duel de fantaisie et se proposait d'en renouveler à son profit le dénouement.
Malheureusement, quand, le jour du combat, il fonça la main basse sur son adversaire, celui-ci, qui n'avait point lu Vlnfâme, peut-être, mais pratiqué pendant plusieurs années les salles d'armes, tendit brusquement sa pointe, sur laquelle le gros homme s'enferra, à la façon d'une poularde impatiente, qui se jetterait d'elle-même sur la broche.
Cette botte magistrale fit le plus grand honneur au galant homme qui Tavait portée. Les spécialistes en matière de duel — un des fléaux de Tépoque — dissertèrent à perte de vue sur la beauté de ce « coup d'arrêt », et en signalèrent copieusement les mérites aux jeunes gens qui, dans les salles d'armes, recueillent avec déférence les oracles de ces solennelles ganaches.
Quelqu'un s'étant avisé d'insinuer qu'un aussi fort tireur aurait peut-être dû blesser moins grièvement l'inoffensif adversaire que le hasard lui avait opposé, cette sensiblerie fit hausser les épaules à tous les « amateurs »
sérieux. L'opinion commune fut qu'en somme <i le Pou ne l'avait pas volé ». Et s'il n'en revenait point, ma foi, tant pis : ce serait encore une bien belle mort pour lui!
Tandis que ces commentaires s'échangeaient sur son cas, le pauvre Maubourguet rentrait dans son hôtel sur une civière, le poumon perfore. Depuis qu'il avait entendu l'air s'échapper
en sifflant, avec une mousse sanglante, du petit trou triangulaire qu'il rapportait, comme une rosette d'officier, au-dessus du cœur, l'ingénieur se sentait perdu. L'aveugle instinct de vengeance qui Tavait poussé à ce combat inégal ne le soutenait plus maintenant; h l'accès d'héroïsme succédait une sorte de stupeur , faite moitié d'élonnement et moitié d'épouvante. Sur les gens et sur les choses, il promenait le long regard désespéré de ceux qui vont quitter la vie et qui l'aiment encore. Quand il se retrouva en présence de sa femme, de grosses larmes coulèrent de ses yeux, et il se prit à sangloter comme un enfant.
« Ah ! mon pauvre Jules, s'écria-t-elle, ils t'ont tué, les misérables!...
— Oui, dit-il faiblement; mais qu'est-ce donc que je leur ai fait? »
Ni l'un ni l'autre, en effet, ne songeaient à accuser le meurtrier, sentant confusément que la responsabilité du lâche qui avait frappé n'était pas seule en jeu, et que ce crime avait d'innombrables complices, aussi coupables que l'assassin.
246 pâriâs
La fièvre commença, puis le délire. Il se tordait dans son lit, comme un cachalot échoué sur une plage, parlait de sa fille, et aussi d'un ballon captif, pourvu d'un foyer électrique assez puissant pour éclairer tout Paris et donner rillusion d'un soleil nocturne. Parfois il reprenait conscience de lui-même, et de nouveau se mettait h pleurer en adressant à sa femme, d'une voix déchirante, toujours la même . question : « Qu'est-ce que je leur ai fait? Pourquoi est-ce qu'ils m'ont tué?... »
Pendant huit jours d'affreuses souffrances, sa main ne quitta pour ainsi dire pas la main de sa femme : tels les enfants qui veulent que leur mère les aide à s'endormir. Et déjà il ne parlait plus, ses yeux agrandis et pâlis commençaient à danser dans leurs orbites l'horrible danse de Tagonie , ses narines se pinçaient, ses lèvres se contractaient en découvrant les dents, le masque épouvantable de la mort se posait, enfin, sur son visage, que cette main, par de faibles pressions, témoignait qu'un peu de la vie prête à s'éteindre tremblotait encore au fond de Têtre du moribond, et que la suprême palpitation de cette pensée bien-
tôt abolie était pour la douce et fidèle compagne, qui allait rester seule.
Comme on achevait de visser le couvercle du cercueil, les hommes qui procédaient à cette funèbre besogne tressaillirent d'un indicible effroi, en entendant tout à coup un éclat de rire strident, qui déchirait le silence de la chambre mortuaire. C'était Mme Maubourguet, prise de folie soudaine, qui riait ainsi, qui riait inextinguiblement; et ce rire fendait le cœur, plus que n'auraient pu faire des sanglots.
On mit le mort sur un char magnifique, orné de panaches et traîné par quatre chevaux drapés de noir. Les témoins qui l'avaient assisté dans son duel, deux anciens polytechniciens qu'il ne connaissait pas auparavant, suivaient à pied. Derrière, cinq ou six valets de chambre, faces glabres, à l'air obséquieux et gouailleur, qui échangeaient des propos obscènes et des remarques si plaisantes , qu'ils avaient peine à garder la gravité professionnelle; une longue file de voitures de deuil, et dedans, pas un parent, pas un ami, personne....
Ce fut chose infiniment triste que la traversée de Paris par co cortège. Des gens se
demandaient les uns aux autres, s'arrêtant pour regarder passer le char : « Qui est-ce? » Quelqu'un se trouvait là pour répondre : « C'est le Pou, qu'on enterre... » Alors, on riait; car l'immonde sobriquet avait encore du succès, même lancé contre un cadavre.
Mme Maubourguet n'a pas recomTé la raison.
Chaque jour, elle sort en voiture découverte avec une vieille négresse ramenée de là-bas et se promène pendant deux heures au Bois, sans parler. De temps en temps, un accès de son rire spasmodique la reprend. On ferme alors le landau, et on la ramène.
Une de ses manies — qui donnerait à penser qu'elle n'est point folle tout à fait, ainsi que l'affirme, d'ailleurs, sa fidèle servante — est de tresser des couronnes de fleurs. Elle les porte au cimetière sur la tombe de son mari, qu'il a bien fallu lui montrer, car elle demandait obstinément à la voir. Quand elle a déposé ses fleurs, sans larmes, sans ombre d'émotion apparente, elle s'en va.
Chaque fois qu'elle rencontre le gardien, elle s'approche et lui adresse invariablemen d'une voix très douce, avec beaucoup de politesse, la même demande : « Pourriez-vous me dire, monsieur, pourquoi on a tué mon mari? »
L'homme hausse les épaules d'un air de compassion dédaigneuse et d'ennui; il tourne le dos, sans répondre, et dit à quelque camarade :
« Est-elle embêtante, tout de même, avec sa rengaine, cette toquée d'Araignée!
— Faut croire, réplique l'autre, qu'elle est encore amoureuse de son Pou! »
Lâches, cruels comme les autres, les deux hommes rient lourdement, tandis que, frôlant les tombes de son long voile de veuve qui flotte derrière elle, cette grande femme vêtue de noir s'éloigne du même pas automatique et raide dont elle est venue hier, dont elle reviendra demain, tournant et retournant dans son esprit, plus rempli de stupeur encore que de colère, la douloureuse question que se posait aussi Maubourguet mourant : « Quel mal avons-nous fait, pour qu'on nous ait montré tant de haine? »
A mon ami Etienne Ganderax.
L'an dernier, au mois de juin, étant à P..., dans les Vosges, j'allai un matin me promener en voiture. Les chevaux montaient au pas une route percée au milieu d'un grand bois, lorsque mon chien FroUo s'arrêta tout à coup au bord d'un fossé, à cinquante mètres devant moi, et s'assit sur son derrière, dans l'attitude d'un caniche qui médite. Je descendis pour aller voir ce qu'il regardait. De l'autre côté du fossé, un petit garçon vêtu de haillons se tenait debout près d'un fagot de ramée, l'air fort effrayé et tout prêt à pleurer. Vous saurez que lorsque les longs poils qui couvrent la partie antérieure de son corps viennent d'être peignés, FroUo, avec
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son arrière-train bien tondu, ses reins puissants, ses cuisses nerveuses, sa crinière soyeuse et touffue, a tout Tair d'un petit lion noir. Il ne pouvait pourtant pas dire à Tenfant, ce caniche : « N'aie donc pas peur, bêta; j'ai Tair d'un lion, mais je suis plus doux qu'un mouton. »
Frollo parle, sans doute; seulement je suis seul à comprendre sa langue. Comme je vis qu'il souffrait de se sentir méconnu, c'est moi qui me chargeai de donner au petit les explications nécessaires. J'enjambai le fossé, je pris l'enfant par la main, et, l'attirant doucement au bord de la route, je lui fis caresser la grosse tète moustachue qui d'abord l'avait effrayé.
Frollo répondit à cette politesse en caniche bien élevé : c'est-à-dire qu'il se souleva un peu sur ses pattes de derrière et, d'un rapide coup de langue, torcha comme un fond d'assiette la figure de son nouvel ami. Quelques gambades circulaires prouvèrent qu'il pardonnait à Tenfant de s'être mépris sur son véritable caractère.
Je m'aperçus alors que ce gamin avait un œil crevé et que l'autre semblait en fort mauvais point. La paupière était enflammée, chargée
de sanie ; un réseau de veinules injectées de sang entourait la pupille, et je distinguai sur l'iris quelque chose comme une taie d'un blanc laiteux qui commençait à se former.
« Y vois-tu bien, petit? lui demandai-je.
— Presque point, me répondit-il.
— Comment es-tu venu dans le bois, alors?
— Avec maman.
— Où est-elle?
— Là-bas.
— Mène-raioi vers elle. »
Il ramassa avec des gestes gauches, annonçant déjà le tâtonnement de l'aveugle, son fagot de bourrée, et nous nous mîmes à marcher dans la direction qu'il m'avait indiquée. Chemin faisant, j'appris qu'il n'avait pas encore onze ans, se nommait Jean-Baptiste Catabel et vivait avec sa mère, le jour dans les bois, où, selon la saison, ils cherchaient des mûres, des champignons et ramassaient des branches mortes, — la nuit, tantôt ici et tantôt là, dans une étable, dans une grange, où on leur faisait l'aumône d'un peu de paille pour dormir.
Sd6 S(£UR EUPHRASIE
A trois cents pas de là, je vis, assise au pied d'un arbre, une femme qui se leva à mon approche. Elle était grande et osseuse; son visage, flétri par la misère, cuit par le soleil, tanné par le vent, ridé par le froid, gardait les restes d'une sorte de beauté sauvage. Des yeux bruns, trop rapprochés Tun de l'autre, au regard inquiet et perçant, lui donnaient je ne sais quel air d'animal sournois. Elle portait un vieux chapeau de paille rond, un chapeau incolore à force d'avoir été alternativement détrempé par la pluie et desséché parle soleil, une de ces choses sales, déjetées, dont la laideur, comme celle de certaines figures humaines, semble tout à la fois grotesque et attendrissante. Il était retenu par deux rubans sordides, noués sous le menton; ses bords rabattus laissaient passer les cheveux, en mèches de longueur inégale et de couleur indécise, aussi rebelles à Fœil qu'elles devaient être rudes au toucher. Une méchante camisole de tricot, déteinte, percée aux coudes, dont la laine se hérissait çà et là de brins de paille,
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comme le poil des animaux qui sortent de rétable, enveloppait sa maigre poitrine. Une jupe d'étoffe grossière, dont le bas était cardé par les ronces et le devant rapiécé d'un morceau de toile bleue à la hauteur des genoux, laissait apercevoir ses pieds, nuâ dans de gros sabots usés. C'était cette femelle, sèche et noueuse comme un sarment, puant le fauve comme une louve, c'était elle, la mère de ce bel enfant aux joues pleines et fermes, sain malgré son infirmité, et déjà robuste comme un petit homme !
Elle prit en m'abordant un air humble, et passa sur la tèle de Jean -Baptiste sa 'main rugueuse, qui semblait inhabile aux caresises, mais ne devait pas l'être aux coups : sans doute son astuce de paysanne avait déjà flairé quelque profit à tirer de ma compassion pour Tenfant.
« Comment a-t-il perdu l'œil? lui demandai-je.
— J'sais pas, m'sieu... Le p'tiot a commencé
par avoir les rougeottes (la rougeole) et puis, ^
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son œil s'a pris, comme ça, sur les bords, et puis un jour il s'a vidé.
— Et vous n'avez rien fait pour le soigner?
— Dame, m'sieu, faudrait des sous, pour ça! » Elle parlait d'une voix traînante , qu'elle
s'efforçait de rendre doucereuse. Je remarquai même qu'elle se pencha pour caresser FroUo, dans la même intention, je pense, qu'elle venait de caresser le petit : car les paysans, ces durs fils de la terre, n'ont pas notre tendresse inquiète de citadins pour les bêtes. L'instinct du caniche lui révéla peut-être qu'il y avait peu de sincérité dans cette démonstration d'amitié, ou bien son aristocratie native, ses préventions de chien de luxe contre les mendiants le rendaient secrètement hostile à cette porteuse de guenilles; quoi qu'il en soit, il évita d'un saut le contact de la main qui s'allongeait vers lui et se mit à grogner.
(( Comme il est gentil, » dit-elle, avec un sourire faux.
Je lui fis encore quelques questions sur son mari, ses moyens d'existence, sa famille. Elle me répondit d'un air embarrassé. Son mari avait, paraît-il, quitté le pays depuis six mois,
et Ton était sans nouvelles de lui; c'était un méchant homme, d'ailleurs, qui « faisait le boucan » lorsqu'il avait bu, cassait tout, et les rouait de coups tous les deux. Elle, était de son métier journalière et se louait, dans les fermes, pour travailler aux champs; mais les temps étaient durs et Touvrage manquait. Ses parents habitaient un village voisin; quoique riches, ils n'étaient bons ni pour elle ni pour Tenfant, et, la veille encore, ils lui avaient refusé la soupe. Ce qui faisait le plus de mal au « p'tiot », c'était de ne pas manger à sa suffisance et d'avoir froid, la nuit, quand ils n'obtenaient pas de coucher dans une étable, serrés contre les bêtes. Les loyers étaient chers : pour eux deux, il fallait compter dans les trois ou quatre francs par mois. Si elle avait un peu d'argent d'avance, elle pourrait se mettre avec Jean- Baptiste dans une chambre, acheter un lit, deux chaises, un fourneau pour cuire les châtaignes et se chauffer l'hiver; bien sur, alors, l'œil du « p'tiot » irait mieux. Mais voilà ! rien dans les mains, rien dans les poches!... Si ça ne faisait pas pitié, pourtant, un bel enfant comme ça, qui allait au catéchisme et à l'école, quand il avait
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perdu « i^oû premier œil », qui allait faire « ses communions » et qui, tous les soirs, disait bien gentiment sa prière à notre bonne sainte Vierge!...
Je vis où la Catabel voulait en venir, et je lui donnai cent sous. Elle prit la grosse pièce et la garda dans sa main, comme si elle trouvait une sorte de jouissance à la palper. Puis, poussant un soupir : « C'est-y Dieu dommage que le fourneau coûte sept francs! » J'ajoutai quarante sous.
Toutefois, comme c'était à l'enfant que je m'intéressais et non à cette coureuse des bois, j'offris à la Catabel de m' accompagner, avec son fils, jusqu'à un gros bourg du voisinage, où j'avais remarqué, dans une de mes précédentes promenades, un hospice, tenu par des sœurs.
Je me proposais de voir s'il n'était point possible d'y faire admettre le petit Jean-Baptiste, dont l'état me paraissait réclamer des soins immédiats. Sa gentillesse, sa résignation précoce de pauvre être qui se sent confusément . voué à la souffrance et ne songe pas à murmurer contre ce qu'il croit sans doute être l'universelle loi ; l'avenir que j'entrevoyais , plus
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horrible encore pour ce déshérité que le présent; la mystérieuse sympathie de mon chien — FroUo se souvenait peut-être d'avoir été chien d'aveugle dans quelque existence antérieure? — le hasard qui avait placé Tenfant sur ma route à l'un de ces moments, où, dressant l'inventaire de sa vie passée, on se prend à rougir en trouvant si petite la part du bien accompli; la paix divine de la nature, qui me pénétrait de bonté, qui me faisait embrasser d'un immense amour tous mes frères inférieurs de la création, les animaux, les arbres, les plantes même; la beauté delà lumière qui, ce matin-là, me rendait plus sensible que je ne l'avais jamais été à la jouissance de voir : tout me disait de ne pas abandonner cet innocent. Je fis monter la mère sur le siège de la voiture, je pris Jean-Baptiste à côté de moi, et, au bout de vingt minutes, nous arrivâmes à Thospice du bourg de L... Laissant la Catabel et son fils à la porte, je demandai la sœur Supérieure. On me fit entrer dans le parloir, en me disant que sœur Euphrasie allait venir.
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L'instanl d* après, sœur Euphrasie entra, les mains cachées sous ses larges manches, dans celte attitude de froide réserve monastique qu'elles prennent toujours devant un homme et qui, chez la Supérieure, se conciliait mal avec la fraîcheur, Fair jeune et riant de son visage, charmant sous la cornette blanche. Je lui parlai de mon petit protégé, du désir que j'avais de sauver l'œil qui lui restait... Elle m'interrompit brusquement :
« Mais c'est le fils de la Catabel !
— Sans doute, ma sœur...
— Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que sa mère ? »
Je confessai mon ignorance. Alors, d'un seul trait, la bonne sœur me raconta, non sans rougir quelquefois, Thistoire de la Catabel. J'appris ainsi que je venais de me promener en voiture avec la plus grande gueuse du canton, une créature perdue, dont l'enfant pouvait avoir pour père chacun des bûcherons de la forêt, une femme qu'on trouvait parfois, saoule de
kirsch, au fond d'un fossé, et qui volait dans les fermes, quand elle ne mendiait pas sur les routes. Si j'étais penaud d'avoir amené cette gourgandine à sœur Euphrasie, je vous le laisse à penser! Je m'excusai de mon mieux. Mais, dès les premiers mots, la Supérieure m'arrêta. J'ai connu autrefois un trappiste qui, en sa qualité de portier du couvent, était dispensé de l'obligation du silence; l'excellent homme parlait, h lui seul, autant qu'aurait pu le faire toute la communauté. Sœur Euphrasie, apparemment, trouvait, elle aussi, un certain charme à se délier la langue, car je dois déclarer qu'elle commit, ce jour-là, de la façon la plus flagrante, le péché de bavardage, qui, heureusement, est véniel.
Elle me dit ce qu'elle avait appris depuis vingt ans sur la population de ces campagnes; elle me fit entrevoir, sous la chaste retenue de ses paroles, tout un liorriblc monde villageois que je ne soupçonnais pas : des màlcs enragés de luxure , hypocrites , cupides , avares , lâches
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et ivrognes; insolents avec Dieu, depuis qu*ils n'ont plus peur du diable, mais rampants devant M. le sous-préfet; ne respirant que haine et qu*envie contre le riche, apprenant à lire, pour se bourrer la tète de déclamations égalitaires, de basses calomnies envers les prêtres et de formules démagogiques contre les armées permanentes; les femelles, toutes, folles de leur corps, toutes, mères avant d'être mariées et ne connaissant même pas les pères de leurs enfants, effrontées, cyniques, rares à l'église, mais clientes du cabaret, ignorant leur Pater j mais sachant à quinze ans les pratiques et les drogues qui font avorter. Sœur Euphrasie parlait avec plus de résignation que de colère; à peine si elle laissa poindre un peu d'indignation en me racontant quelques traits attestant plus particulièrement la malice de ces gens. Un homme, le frère de la Gatabel, précisément, avait été amené à l'hospice la jambe cassée.
Après deux mois de soins, les « chères sœurs » étaient parvenues à le remettre sur pied. Et c'avait été jour de fête que celui où on le vit faire son premier tour de jardin sans béquilles. Le lendemain, ce brigand s'était sauvé par une
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fenêtre, la nuit, emportant tout ce qu'il avait pu voler de linge dans la lingerie ! Et s'il n'avait pas mis le feu, c'était, bien sùr^ à saint Joseph qu'on le devait!... Les enfants ne valaient pas mieux que leurs parents : elles avaient recueilli un petit orphelin, lui donnaient à coucher, à manger, le dorlotaieùt de mille manières ; enfin, c'était l'enfant gâté de la maison. Un joui^, une des chères sœurs le rencontre, qui, au lieu d'être à l'école, polissonnait dans le village. Elle le gronde, lui reproche sa désobéissance et son mensonge. Que fait le galopin? Il traite la chère sœur de « feignante » et de « vache »,, devant cinq ou six hommes qui se mettent à rire, au lieu de lui tirer les oreilles. « VA voilà comme ils sont tous ! On nous les amène, eux ou leurs femmes, dans des états affreux^ sales, couverts de vermine et de scrofules : nous les lavons, nous les pansons, nous les mettons dans du beau linge bien blanc et qui sent la lavande; à force de soins nous parvenons à leur rendre cette santé qu'ils ont perdue par leur débauche ou leur ivrognerie... Et savezvous ce qui arrive? Mon Dieu, nous ne leur demandons pas de reconnaissance : c'est tout
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naturel, ce que nous faisons ! Mais enfin, c'est un peu dur de s'entendre dire par eux, quand ils sont guéris, comme je Tai entendu plus d'une fois, que les hospices leur appartiennent, et que nous sommes payées pour les soigner... Payées, monsieur, nous! »
Pour le coup, sœur Euphrasie fut sur le point de se fâcher, et ses deux mains, quittant Tabri des larges manches noires, prirent le ciel à témoin de Tinjure faite à la communauté. Puis, avec un gros soupir, elle conclut : « Notre Seigneur a dit : Vous vivrez avec les pauvres. Il faut croire que les pauvres de son temps, monsieur, n'étaient pas si mauvais que les nôtres ! »
Je ne répondis point; je pensais à part moi : C'est bien possible, sœur Euphrasie; mais, en revanche , vous êtes (pardonnez-moi ce blasphème!) plus saintes, vous et vos compagnes, que les Saintes Femmes de ce temps-là; et c'est pourquoi je m'incline avec tant de respect devant la charité, la divine charité qui vous fait si grandes, ô petites sœurs des pauvres!
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Cependant je ne savais plus trop comment faire pour reparler de mon gamin. Si encore sa ribaude de mère n'avait pas été là! La Supérieure me tira d'embarras. « Allons voir l'enfant, me dit-elle, après quelques secondes de rêverie; ce n'est pas sa faute, après tout! » Et je me souviendrai toujours du geste auguste que fit sœur Euphrasie, quand, voyant la Catabel approcher, elle cacha de nouveau ses mains sous ses manches, comme afin de laisser le moins possible d'elle-même en contact avec l'impureté de la pécheresse.
L'examen qu'elle fit de Fœil malade lui permit de m'affirmer qu'il était un peu moins compromis que je l'avais cru. Il fut convenu que l'enfant viendrait se faire panser tous les matins, jusqu'à la complète guérison, dont la sœur se portait garante.
Deux mois après, je retournai à L..., pour prendre, auprès de sœur Euphrasie, des nouvelles de Jean-Baptiste.
« Il est guéri, me dit-elle; c'était une de ces ophtalmies que nous avons Thabitude de soigner ici./.
— La mère doit être bien contente?
— Elle!... Ah! mon cher monsieur, on voit bien que vous ne connaissez pas nos paysans... Savez-vous ce qu'elle a dit?... «
Et, imitant avec une étonnante perfection l'accent lorrain, cette prononciation qui traîne sur certaines voyelles et donne quelque chose de chantant à la fin des phrases, la chère sœur
dit, de manière à me faire croire que j'entendais la Catabel :
« Si son second œil s'avait vidé, le p'tiot aurait mendié, et ça nous aurait fait des sous, donc! »