L'ŒIL DE VERRE
A mon ami Guillaume Breton,
Quand, nommé maître d'étude au lycée de Carcassonne, Prosper Cabardet entra pour la première fois dans la salle puante oii il allait désormais veiller sur la conduite et le travail d'une trentaine de galopins de quinze ans, le censeur, chargé d'introniser le nouveau venu, s'était à peine retiré, qu'un rire contenu, fuçtif, courut sur les bancs, comme un trot menu de souris derrière une cloison. C'est qu'il était si drôle, dans sa longue redingote de coupe ecclésiastique, ce petit homme à mine chafouine, au nez rouge et pointu, au crâne chauve comme un galet! Encore, s'il avait eu ses deux yeux! Mais il était borgne, pour comble de ridicule :
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infirmité dont s'autorisa immédiatement le loustic de la classe pour glisser à l'oreille de son voisin le surnom impromptu de Poly^ phème, qui fit en une seconde le tour de la salle. Les rires recommencèrent de plus belle; vingt têtes se penchèrent, afin de pouffer à Taise derrière les dictionnaires. La voix du maître s'éleva tout à coup :
« Les huit élèves du dernier banc, privés de sortie dimanche!.. »
La voix était sèche, mordante, impérieuse.
Il se fit un silence de terreur; les enfants tournèrent vers la chaire des regards craintifs et déjà haineux : de son œil unique, Polyphème les examinait, et cet œil brillant avait l'éclat dur d'une bille en agate noire.
La semaine n'était pas finie que Prosper Cabardet avait dompté cette classe , réputée îndisciplinable. Ce diable d'homme, tout chétif et gringalet qu'il fût, avait dans le geste, dans la voix, dans le regard, je ne sais quoi de dominateur qui forçait l'obéissance. On l'exé-
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crait, mais on tremblait devant lui. C'était d'ailleurs un excellent fonctionnaire : invariablement vêtu de noir, zélé, ponctuel dans le service, humble envers ses chefs, autant qu'il était arrogant et dur envers ses élèves. Après une dizaine d'années d'exercice à Carcassonne, il parvint à se faire nommer professeur de quatrième dans un collège. Avant de se rendre à son nouveau poste, il fit en secret Templette d'un œil de verre et d'une perruque. Toutefois, cette acquisition, sur laquelle il comptait pour mettre en défaut la malice railleuse de ses nouveaux élèves, fut seulement pour lui l'occasion d'un autre déboire. L'œil de verre fit illusion, car il était d'un bon faiseur; mais la perruque n'adhérait pas suffisamment au crâne dont elle devait dissimuler l'ivoirine nudité, de sorte que Cabardet l'enleva avec son chapeau un jour qu'il entrait en classe. Cette mésaventure lui valut d'être surnommé Absalon au lieu de Polijphème^ et, sans doute, il ne crut pas avoir gagné au change, car son liumeur devînt encore plus aigre. Un mot échangé, l'ombre d'un sourire, un livre ou
un porte-plume tombant à terre, attiraient sur
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le délinquant une pluie de pensums. Il variait les punitions avec une ingéniosité féroce et se Consolait ainsi de n'avoir point le droit d'appliquer des châtiments manuels, dont il regrettait que le salutaire usage fut interdit par la sensiblerie de TUniversité. Prosper se sentait en butte à Thostilité sourde de tous ses élèves : mais il les haïssait — ceux surtout dont la beauté était une offense à sa propre laideur — bien plus que ces têtes légères n'étaient capables de le haïr lui-même. Les Géorgiques et VEnéide devinrent l'un des instruments de la tyrannie que ce méchant gnome faisait peser sur sa classe. L'ancien pion aimait le Cygne de Mantoue : les infortunés gamins qu'on lui avait li\Tés en proie furent donc saturés de Virgile sous toutes les formes, en explications, en versions, en leçons, en vers à copier, surtout. Devenu maniaque en prenant de l'âge, Cabardet s'était féru de ridée qu'il y avait partout, dans son auteur favori, des harmonies imitatives. Il prétendait avoir trouvé un nombre incalculable d'hémistiches imitant, par une combinaison savante sons, des galops de chevaux, des sifflements
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de serpents, des mugissements de bœufs, des bourdonnements d'abeilles, les cris de toutes les bêtes de la création : et il fournissait la preuve de sa découverte en sifflant, mugissant, bourdonnant, aboyant de la plus étrange sorte, sous prétexte de scander comme il convenait les vers du doux aède. Il fallait que les élèves reproduisissent, en récitant, les effets d'onomatopée qui avaient été signalés à leur admiration. Quand Tun d'eux témoignait, par son air ahuri, qu'il n'était point sensible à la beauté de ce procédé littéraire, ou semblait médiocrement convaincu que le Cygne de Mantoue eût vraiment fait autant d'onomatopées qu'on lui en attribuait, Polyphème- Absalon laissait tomber du haut de sa chaire un énergique Margaritas/... et cette exclamation, dans sa forme concise et classique, avait fini par devenir pour lui une sorte de juron coutumier, au moyen duquel il exprimait son mépris pour ces cancres d'élèves, et pour l'espèce humaine en général.
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Dans la même ville , vivaient ensemble deux sœurs, Mlle Agathe et Mlle Dorothée.
Chacune d'elles offrait en sa personne Timage de Tune des parties constitutives du bilboquet, car Mlle Agathe était longue et mince comme le manche de cet instrument , tandis que Mlle Dorothée, courte et rondelette, en rappelait vaguement la boule. C'étaient deux vieilles filles assez riches, romanesques, sentimentales et pudibondes. Elles s*aimaient tendrement, ne pouvaient passer une heure Tune sans Tautre, mais se querellaient parfois en s' accusant réciproquement de manquer de goût , parce que Dorothée portait des brides vertes à ses bonnets et mettait au-dessus de tout Corinne ou Vltalie, tandis qu'Agathe préférait les brides roses et, en littérature, les Incas, de Marmontel. La maison qu'elles habitaient était pleine de bêtes, sur qui l'une et l'autre épanchaient le trop-plein de tendresse dont déborde le cœur des vieilles filles. Il y avait dans des volières ou dans des armoires vitrées
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plusieurs générations de serins, vivants ou empaillés, ces derniers portant sur leur perchoir une étiquette qui rappelait leur nom et la date de leur mort. On remarquait aussi un petit chien blanc, à longs poils, appelé Bébé, si gras que son ventre rose touchait presque à terre, et qu'il ne pouvait plus marcher qu'en écartant les jambes, pour soutenir le poids de son corps trop lourd. Cette bête informe aboyait d'une voix asthmatique et fêlée, chaque fois que les cloches de l'église voisine venaient à sonner, et il n'avait pas fallu moins que les assurances formelles du curé, pour convaincre ces demoiselles qu'il ne se cachait rien de démoniaque dans cette habitude de leur cher Bébé. Outre les canaris et le petit chien obèse, le salon avait encore comme hôtes habituels le perroquet Justinien , pour qui Dorothée avait une prédilection secrète, et l'angora Bélisaire, qu'Agathe favorisait sans l'avouer. Des tortues domestiques erraient dans les allées du jardin; un poisson rouge, nommé Ernest, sommeillait d'ordinaire à fleur d'eau dans le bassin; même, ces demoiselles avaient essayé d'élever deux petites souris blanches , mi-
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gnonnes comme les Amours, qui avaient disparu un beau jour, sans que Bélisaire ait jamais donné d'explications très claires sur son rôle dans cette affaire. Comme toutes ces bêtes ne suffisaient pas au besoin de câliner, de dorloter, qui tourmentait ces vieilles filles, elles s'étaient mises à chérir aussi des plantes, lavaient leurs feuilles, redressaient leurs tiges avec des gestes de caresse, préparaient ellesmêmes le terreau, comme la pâtée du chien, parlaient avec des diminutifs tendres au rosier, à la bruyère, au yuca, au palmier : « Qui est-ce qui va avoir à boire de la bonne eau fraîche?... C'est le petit phormium! « Et ces créatures du bon Dieu, qui pleuraient de tendresse en mangeant un poulet de leur basse-cour, aimaient, aimaient intarissablement, le petit phormium, Bébé, Justinien, Bélisaire, le poisson rouge, les tortues, toute la création... Leur cœur était Tarche de Noé.
Il arriva que Prosper fut mis en rapport avec les deux sœurs par l'intermédiaire de leur
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petit-cousin, qu'il avait pour élève. Il se présenta chez elles et fut reçu avec la sorte de déférence qu'on témoigne volontiers, en pro* vince, à tout fonctionnaire.
L'air bientôt dominateur de Cabardet; son ton mielleux d'abord, puis tranchant, dès qu'il eut reconnu à quelles humbles et inoffensives natures il avait affaire; je ne sais quoi d'autoritaire, qu'un despotisme longtemps et impunément exercé donnait à toute sa personne, imposèrent aux deux vieilles filles. Il devint un des familiers de la maison, prit l'habitude de passer tous les deux jours la soirée chez elles et de leur gagner chaque fois une vingtaine de sous au bcsigue. Il trônait dans le salon, sur le meilleur fauteuil, entre le curé et un vieux magistrat sourd, qui subissaient, eux aussi, l'ascendant de ce petit homme au nez pointu, à la parole nette et incisive. Comme il avait le goût de la littérature, il décida qu'une soirée par semaine serait soustraite au besigue et consacrée aux œuvres de « nos meilleurs prosateurs ou poètes », qu'il se chargeait de choisir, de lire et de commenter. C'était une manière de se faire valoir, car il avait une
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mélliode de lecture excellente, Fart de nuancer, de faire vibrer les r, Thabitude de marquer finement, même lorsqu'il n'y en a pas, les sousentendus de l'écrivain, en homme qui possède à fond toutes les recettes du bien dire, et croit au relèvement de la France par la bonne prononciation. Il lut ainsi, dans les règles, le Dernier des Abencèi^ages , ouvrage qui fut généralement apprécié de ses auditeurs, ainsi que les gloses explicatives dont il accompagna sa lecture. Un soir qu'ayant fini le Dernier des Abencéi^ages^ il commençait les NatcheZj Mlle Dorothée sentit qu'elle l'aimait, et, dès qu'il fut parti, fit l'aveu de cet amour à sa sœur. Et Mlle Agathe ne répondit rien, car à la diminution progressive, depuis six mois, de sa tendresse pour Bélisaire, la vieille fille s'était aperçue que l'amour des angoras ne suffit pas à remplir un cœur de. femme, qu'un sentiment plus fort, celui qu'Atala éprouvait pour Chactas, la passion, enfin, puisqu'il faut la nommer, s'était emparée d'elle.