‹ Victor AlfieriChapitre 2 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

Florence.

Sans cesse ialonué par je ne sais quel besoin de changer de place, j'étais pour notre antique précepteur un perpétuel aiguillon qui toujours le pressait de se remettre en route. Nous arrivâmes à Florence à la fin d'octobre, et ce fut, depuis le départ de Turin, la première ville qui me plut par sa position ; mais elle me plut moins que Gênes que j'avais vue deux ans auparavant. Nous nous y arrêtâmes un mois ; et là aussi, poussé par la renommée du lieu, je commençai à visiter, tant bien que mal, la galerie, le Palais Pitti et diftérentes églises, mais le tout avec grand ennui et sans aucun sentiment du beau, surtout en peinture, mes yeux étant insensibles au mérite de la couleur. Si j'avais pu avoir du goût pour quelque chose, la sculpture m'eût lente davantage, plutôt encore l'architecture : c'était peut-être une réminiscence de mon excellent oncle, l'arc'.ntecte. Le tombeau de Michel-Ange, à Sainte-Croix, fut du petit nombre de choses qui m'arrêtèrent, et je fis quelque réflexion sur la mémoire de ce grand homme. Je sentis profondément dès lors qu'il n'y avait de vraiment grands parmi les hommes que ceux (combien sont -ils ?) qui laissaient après eux une œuvre durable de leurs mains. Mais cette réflexion isolée, au milieu de l'immense dissipation d'esprit dans laquelle je vivais continuellement, était tout juste, comme on dit, une goutte d'eau dans la mer. (III, 1.)

Naples.

Au milieu de ce tourbillon nouveau el continuel, entièrement libre de ma personne, avec ma fortune, mes

VICTOR ALFIERI. î

dix-huit ans et une figure avenante je trouvais au fond de toutes ces choses la satiété, l'ennui, la douleur. Mon plaisir le plus vif, c'était la musique des bouffes au Théâtre nouveau ; mais toujours cette mélodie, si délicate qu'elle fût, me laissait daus l'âme un long et triste murmure de mélancolie, et alors s'éveillaient en moi, par milliers, les idées les plus sombres et les plus funestes. J'y trouvais un plaisir amer, et j'allais m'en nourrir soUtairement sur les plages retentissantes (1) de Chiaia et de Poriici. . . (III, 2.)

Marseille.

La physionomie riante de Marseille, ses rives propres et bienalignées, la beauté du cours, la beauté du port, la grâce piquante des jeunes filles, tout m'enchanta au premier abord. Je me déterminai vite à m'y arrêter presque un mois : ce fut aussi pour laisser passer les grandes chaleurs de juillet, qui sont un inconvénient en voyage. Il y avait chaque jour à l'hôtel une table ronde autour de laquelle je trouvais une nombreuse compagnie à dîner et à souper, sans être condamné à parler (ce qui m'a toujours coûté des efforts, étant taciturne de ma nature), et je passais ensuite chez moi sans ennui les autres heures de la journée. Ma taciturnité, qui avait aussi sa source dans une sorte de timidité naturelle que je n'ai jamais pu surmonter entièrement, redoublait encore à cette table, grâce au verbiage sans fin des Français, Il y en avait là de toute espèce ; mais la plupart étaient des officiers et des négociants. Je ne contractai avec aucun d'eux ni amitié ni familiarité, n'ayant

(1) Cf. Lamartine : Sur la plage sonore oà la mer de Sorrente, etc,

jamais été en cela de nature facile et libérale. Je les écoutais volontiers, quoique je n'en retirasse aucun fruit ; mais écouter est une chose qui ne m'a jamais coûté trop de peine ; j'écoute même les plus sots discours : ils vous apprennent tout ce qu'ils ne disent pas.

Un de mes divertissements à Marseille était de me baigner presque tous les soirs à la mer. J'avais découvert un petit endroit fort joli sur une certaine pointe de terre située hors du port, à main droite. Là, assis sur le sable et les épaules adossées à un petit rocher assez haut pour me dérober à la vue de la terre, je ne voyais plus devant moi et autour de moi que la mer et le ciel, et alors entre les deux immensités que venaient encore embellir les rayons du soleil qui se prolongeaient dans les flots, je passais des heures à rêver délicieusement ; que de poésies j'aurais composées si j'avais su écrire, en jl vers ou en prose, dans une langue quelconque !

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