‹ Victor AlfieriChapitre 3 sur 52 · III · texte numérisé non relu

III

Premier séjour à Paris.

[ C'était je ne me rappelle pas bien quel jour du mois ^ d'août (1767), mais entre le 15 et le 20, par une matinée couverte, froide et pluvieuse ; je quittais cet admirable ciel de Provence et d'Italie, et jamais je n'avais vu de tels brouillards sur ma tête, surtout au mois d'août. Aussi, lorsque j'entrai à Paris par ce misérable faubourg Saint-Marceau et qu'il me fallut ensuite avancer comme à travers un sépulcre fétide et fangeux * vers le faubourg Saint-Germain, où j'allais loger, mon cœur se serra fortement, et je n'ai pas souvenance d'avoir éprouvé dans ma vie, pour cause si petite, une si douloureuse impression. Tant se hâter, tant s'essouffler, se bercer de toutes les folles illusions d'une ima- — -- . ^.^ 31

ginatioa ardente, pour venir s'abîmer ainsi dans ce cloaque impur ! En descendant à l'hôtel, je me trouvais déjà complètement désabusé, et n'eût été la fatigue et la honte immense qui en eût rejailli sur moi, je repartais immédiatement.

Lorsque ensuite je parcourus l'un après l'autre tous es recoins de Paris, chaque jour ajouta quelque chose à mon désenchantement. La médiocrité et le goût bar- j bare des constructions ; la ridicule et mesquine magni- i ficence du petit nombre de maisons qui prétendent au ! titre de palais ; la saleté et le gothique des églises ; l'architecture vandale des théâtres de cette époque, et tant, tant, tant d'objets déplaisants qui tous les jours passaient devant mes yeux, sans compter le plus amer de tous, ces visages plâtrés de femmes si laides et si sottement attifées, tout cela n'était pas assez racheté à mes yeux par le grand nombre et la beauté des jardins, l'éclat et l'élégance des promenades où se portait le beau mande, le goût, la richesse et la foule innombrable des équipages, la sublime façade du Louvre, la multitude des spectacles, bons pour la plupart, et toutes les choses du même genre. . .

Avant mon dépari pour Londres, l'ambassadeur de Sardaigne m'ayaat offert de me présenter à la cour de Versailles, j'acceptai, curieux de voir une cour plus grande que celles que j'avais vues jusqu'alors, quoique parfaitement désabusé à l'égard des unes et des autres. Ce fut le 1^^ janvier 1768, un jour plus intéressant à cause des différentes cérémonies qui s'y pratiquent On m'avait bien prévenu que le roi n'adressait la parde qu'aux étrangers de distinction, et qu'il me parlât ou non, je n'y tenais guère. Cependant je ne pus me faire au maintien superbe de ce roi Louis XV, qui, mesurant de la tête aux pieds la personne qu'on lui présentait, ^ — 32 ^

témoignait par aucun signe l'impression qu'il en \-cevait. Mais si l'on disait à un géant : « J'ai l'honneur de vous présenter une fourmi, » le géant, la regardant, ourirait, ou dirait peut-être : « Oh ! le pauvre petit aniinl ! >> S'il se taisait, son visage le dirait pour lui. Mais ce iédaigneux silence cessa de m' affliger lorsqu'un ;noment après je vis le roi répandre autour de lui cette monnaie de son regard sur des objets bien plus importants que je ne l'étais. Après une courte prière qu'il fit ;ntie deux prélats, dont l'un, si j'ai bonne mémoire, ::tait cardinal, le roi se dirigea vers la chapelle et ren- :ontra sur son passage, entre deux portes, le prévôt ies marchands, premier officier de la municipalité de Paris, qui lui balbutia le pelit compliment d'usage pour e premier de l'an. Le monarque taciturne lui répondit par un mouvement de tête, et se retournant vers l'un des ;ourtisaus qui le suivaient, lui demanda où étaient restés les échevins qui d'ordinaire accompagnent le prévôt. Alors une voix sortit de la foule des courtisans et lit facétieusement : « Ils sont restés embourbés. » Toute la cour se prit à rire; le monarque lui-même iaigna sourire, et passa outre pour se rendre à la messe qui l'attendait. L'inconstante fortune a voulu qu'un peu plus de vingt ans après je visse à Paris, dans i'Hôtel de Ville, un autre roi Louis recevoir avec beaucoup plus de bonté un compliment bien différent que lui adressait un autre prévôt, sous le titre de maire, le 17 juillet 1789 ; et alors, c'était le tour des courtisans de "ester embourbés sur la route de Versailles à Paris, ijuoique ce fût en plein été, mais sur cette route, la ^ange était alors en permanence... (III, 5.)

L'Angleterre.

Autant Paris m'avait déplu au premier coup d'œil, , autant me plurent subitement et l'Angleterre et Londres : en particulier. Les rues, les hôtels, les chevaux, les femmes, le bien-être universel, la vie et l'activité de cette île, la propreté et la commodité des maisons, quoique très petites, l'absence des mendiants, ce mouvement perpétuel de l'argent et de l'industrie, également répandu dans la capitale et dans les provinces, en un mot, tout ce qui fait la gloire vraiment unique de cette heureuse et libre contrée, me ravirent l'âme tout d'abord, et deux autres voyages que j'y ai faits depuis n'ont rien changé à mon opinion. L'Angleterre diffère si complètement de tout le reste de l'Europe, je dans toutes ces branches de la félicité publique qui donne procèdent de la supériorité du gouvernement ! Si n'étudiai pas alors profondément la constitution qui à l'Angleterre une telle prospérité, je savais assez, du moins, en observer et en apprécier les divines conséquences. (III, 6.)

[A la suite de sou premier voyage (1767-1769), Alfieri retourne dans sa patrie et fait quelques lectures.

En passant à Genève, j'avais acheté une malle pleine de livres : dans le nombre étaient des œuvres de Rousseau, de Montesqmeu, d'Helvétius et de quelque» autres. A peine de retour dans ma patrie, je sentis le' besoin irrésistible d'appliquer fortement mon esprit à une étude quelconque; mais à laquelle, je ne savais; mon éducation si négligée d'abord, et couronnée ensuite par six ans de dissipation et d'oisiveté, m'avait rendu également inhabile à toute espèce d'étude. Incertain du = s^^' 34 =•

- VIE DE VICTOR ALFIEKI

parti que j'avais à prendre, et si je devais rester dans ma patrie ou voyager de plus belle, je m'établis pour cet hiver dans la maison de ma sœur, tout le jour occupé à lire ou à me promener un peu, mais ne frayant jamais avec personne. Je ne lisais toujours que des ouvrages français : je voulus lire VHéloïse de Rousseau, et je l'essayai à plusieurs reprises; mais, quoique mon caractère fût naturellement très passionné, et que je fusse alors éperdument amoureux, je trouvais dans ce livre tant de manière, tant de recherche, tant d'affectation de sentiment, et si peu d'émotion véritaHe, tant de chaleur de tête et si peu de celle du cœur, que je ne pus achever le premier volume. Pour ce qui est de ses œuvres politiques, le Contrat social, par exemple, je ne le comprenais pas, et partant je les laissai là,

La prose de Voltaire me charmait singulièrement, mais ses vers m'ennuyaient. Je n'ai jamais lu sa Henriade que par morceaux détachés, la Pucelle aussi peu, ayant toujours eu du dégoût pour les choses obscènes. Je lus enfin quelques-unes de ses tragédies. Montesquieu, au contraire, je le lus bien deux fois d'un bout à l'autre, avec admiration, avec plaisir, et peut-être aussi avec quelque fruit. L'Esprit d'Helvétius me fit encore une impression profonde et pénible. Mais pour moi le livre des livres, celui qui, pendant cet hiver, me fit passer bien des heures de ravissement et de béatitude, ce fut Plutarque. et ses vies des grands hommes. Il en est, celles, par exemple, de Timoléon, de César, de Brutus, de Pelopidas, de Caton, et d'autres encore, que je relus jusqu'à quatre et cinq fois, avec un tel transport de cris, delarmes, et parfois de colère, que s'il y avait eu quelqu'un à m'écouter dans la chambre voisine, on n'eût pas manqué de me croire fou. Souvent, à la lecture de quelqxies beaux traits de ces grands hommes, je me levais lout -^-^ -= 35 ■ =^

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hors de moi, et des pleurs de ra?e et de douleur jaillissaient de mes yeux, à la seule idée que j'étais né en Piémont, dans un temps et sous un gouvernement où rien de grand ne pouvait se faire ni se dire, et où, tout au plus, pouvait-oa stérilement sentir- et penser de grandes choses. (III, 7.)

Second voyage: Berlin (1769).

En entrant dans les États du grand Frédéric, qui me parurent un immense corps de garde, je sentis redoubler et tripîerl'horreurque j'avais pour cet infâme métier des armes, l'unique et odieuse base de l'autorité arbitraire, laquelle est le résultat nécessaire de tant de milliers de satellites en'ôiés. Je fus présenté au roi, mais je n'épr.j uval en ie voyant ni admiration ni respi:ct; ce fut plutôt de l'indignation et de la rage : ces mouvements devenaient chaque jour chez moi plus énergiques et plus fréquent > à la vue de tant de choses qui ne vont pas comme elles le devraient, et qui, quoique fausses, n'en prennent pas moins le visage et le renom de .a vérité. Le comte de Finch, ministre du roi, qui me présentait, me demanda pourquoi, étant au service de mon souverain (l),je n'avais pas, ce jour- là. endossé l'uniforme. Je répondis : « Parce qu'il me semble que dans cette cour ce ne sont pas les uniformes qui manquent. » Le rci m'adressa les trois ou quatre paroles d'usage : je l'observai profondément, les yeux respectueusement attaches sur ses yeux, et je remerciai le ciel de ne m'avoir point fait naître son esclave. Je sortis vers le milieu de novembre, de cette vaste caserne de la Prusse, ayant pour ele autant d'horreur que justice était.

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