‹ Victor AlfieriChapitre 4 sur 52 · III · texte numérisé non relu

III

(1) Alfieri était encore officier.

Second voyage : l'Espagne (1769).

Uue fois sur la roate de Saragosse et de Madrid, je m'accoutumai peu à peu à cette nouvelle façon de voyager dans ces déserts (1). Si l'on n'a beaucoup de jeunesse, de santé, d'argent et de patience, c'est une épreuve à laquelle on ne résiste guère. Je m'y fis pourtant assez bien pendant les quinze jours que je mis à me rendre à Madrid, et je finis même par trouver plus de plaisir à murcher ainsi qu'à m arrêter dans quelqu'une de ces villes à demi barbares : mais on sait que, pour moi, il n'était pas de plus grand plaisir que celui d'aller, et de plus grand ennui que de m'arréter. Ainsi le voulait l'inquiète mobilité démon caractère. Le plus souvent je faisais à pied la meilleiire pai tie de la route auprès de mon bel Andalou, qui me suivait avec la docilité d'un chien, et entre nous la conversation ne languissait pas ; ma grande jouissance était de me voir seul avec lui dans ces vastes déserts de l'Aragon. Je me faisais toujours précéder de mes gens avec ma voiture et les mules, et je suivais de loin. De son côté, Élie, monté sur un petit mulet, s'en alla t, le fusil en main, chassant et tirant à droite et à gauche, des lapins, des lièvres, des oiseaux, les vrais habitants de l'Espagne ; il arrivait une heure ou deux avant moi, et grâce à lui je trouvais de quoi assouvir ma faim à la halle de midi ainsi qu'à celle du soir. (III, 12.)

De retour dans sa patrie pour la seconde fois, Alfieri y retombe « dans les filets de l'amour » — cela lui était arrivé

(1) Il avait voyagé jusqu'alors en berline; il continue sa route à cheval ; son domestique, Élie, est sur un mulet. Nouveau Don Quichotte, et nouveau Sancho Pança.

déjà trois fois, à Turin en Hollande, en Angleterre ; — puis il s'affranchit, se découvre une vocation de poète tragique, et ayant fait représenter avec succès une Cléopâtre au théâtre de Turin, prend l'engagement avec le public et avec lui-même de persévérer (1774),''

Pour soutenir une entreprise si téméraire, voici quels étaient alors mes capitaux. Un esprit résolu, indomptable, très opiniâtre, un cœur rempli, débordant de passions de tout genre : deux entre autres qui dominaient et se mêlaient étrangement, l'amour avec toutes ses fureurs, et une haine profonde, une horreur invincible pour toute espèce de tyrannie. Venait se joindre à cet instinct confus de ma nature une vague et lointaine réminiscence des tragédies françaises que j'avais vues au théâtre, plusieurs années auparavant; et s'il faut dire la vérité, jusqu'alors je n'en avais jamais lu aucune, loin d'en avoir médité une seule (1). Joignez à cela une ignorance à peu près complète des règles de l'art tragique et une inexpérience tout aussi grande de l'art indispensable et divin de bien écrire et de manier ma propre langue, le tout enveloppé dans l'épaisse et dure écorce d'une présomption, ou, pour mieux dire, d'une pétulance incroyable, et d'une impétuosité de caractère qui ne me laissait qu'à grand'peine, et encore rarement et en rongeant mon frein, connaître, rechercher, entendre la vérité. C'étaient là, on le voit, des capitaux d'où il était plus facile de tirer un prince médiocre et vulgaire qu'un auteur éclairé.

(1) Alfieri n'avait peut-être, comme il le dit, en 1774 qu'une idée vague et superficielle de la tragédie française, mais une étude attentive de son œuvre montre qu'il ne devait pas tarder à la bien connaître et à l'imiter souvent de fort près.

Cependant une voix secrète se faisait entendre au fond de mon cœur et m'avertissait plus énergiquement encore que ne le faisait le petit nombre de mes vrais amis : « Il te faut, de toute nécessité, retourner en arrière, et pour ainsi dire, redevenir enfant, recommencer ex professa l'étude de la grammaire et apprendre successivement tout ce qu'il faut savoir pour écrire correctement et avec art. » Et cette voix parla si haut que je finis par me laisser convaincre et par baisser la tête : chose dure cependant, e à mon âge plus mortifiante que je ne puis dire, d'aller avec la pensée et la manière de sentir d'un homme, me remettre à l'école, pour épeler comme un petit garçon. Mais la gloire faisait luire à mes yeux un flambeau si brillant, et, toujours courbé sous la honte de mes premiers essais, j'avais une telle hâte de jeter là ce fardeau qu'insensiblement je trouvai le courage d affronter et de surmonter ces obstacles, non moins sérieux que repoussants. (IV, 1.)

[Pour bien savoir sa langue Alfieri se rend en Toscane, à Florence, puis à Sienne où il se lie d'amitié avec Francesco GoriGandellini, négociant et ami des lettres, ainsi qu'avec un certain nombre d'autres Siennois.]

Je passai donc l'Amo, et me voici à Sienne. Je bénirai toujours le moment où j'y arrivai, car je m'y composai un petit cercle de six ou sept hommes doués de sens, de jugement, de goixt et d'instruction, ce qu'on aura peine à croire d'un pays aussi petit. Mais j'en distingnai un entre tous; c'était le respectable Francesco Gori Gandellini : j'en ai souvent parlé dans divers écrits, et sa douce et chère mémoire ne sortira jamais de mon cœur. Une sorte de ressemblance entre nos caractères, une même façon de penser et de sentir (bien

plus rare, bien plus remarquable chez lui, dont la vie était si différente de la mienne), un besoin mutuel de soulager nos cœurs des mêmes passions, que fallait-il de plus pour nous unir bientôt d'une vive amitié ? Ce nœud sacré d'une franche amitié était, et il est toujours dans ma manière de penser et de vivre, un besoin de première nécessité. Mais ma nature austère, réservée, difficile, me rend, et tant que je vivrai, me rendra peu propre à inspirer à d'autres ce sentiment qu'à mon tour je n'accorde pas sans une extrême difficulté. Cela fait que ie n'aurai connu dans lecours de ma vie qu'un petit nombre d'amis : mais je me vante de n'en avoir eu que de bons, et qui, tous, valaient mieux que moi. Pour ma part, je n'ai jamais cherché dans l'amitié qu'un épanchement réciproque des faiblesses de l'humanité, où je demande à la raison et à la tendresse de mon ami de corriger chez moi et d'améliorer ce qu'il y trouverait à blâmer, de fortifier, au contraire, et d'élever encore le peu de choses louables par où l'homme peut se rendre utile aux autres et s'honcrer lui-même. Telle est, par exemple, la faiblesse de vouloir devenir auteur, et c'est là surtout que les nobles et affectueux conseils de Gandellini me furent d'un grand secours et m'encouragèrent beaucoup. Le très vif désir que j'éprouvais de icériter l'estime de cet homme rare donna lout à coup comme un nouveau ressort à mon esprit, et à mon intelligence une vivacité qui ne me laissait ni paix ni trêve, lani que je n'avais pas composé une œuvre qui fût ou parût digne de lui. Je n'ai jamais joui de l'entier exercice de mes facultés intellectuelles et créatrices, que mon cœur ne se trouvât auparavant rempU et satisfait, et que mon esprit ne se sentît appuyé, soutenu par une main estimable et chère.

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