IV
[Victor Alfieri devait perdre cet ami si cher moins de six ans plus lard : il séjourna à Sienne près de cinq mois cette année-là (1777), puis étant retourné à Florence, il y devient l'amant de Louise de Stolberg, comtesse d'Albany et femme de Charles Stuart, prétendant d'Angleterre : Un amour digne de moi, dit-il, m'enchaîne pour /oujcurs.]
La comtesse d'Albany.
Pendant l'été précédent que j'avais tout entier passé à Florence, j'y avais souvent rencontré, sans la chercher, une belle et très aimable dame. Étrangère de haute distinction, il n'était guère possible de ne la point voir, et dene pas la remarquer; plus impossible encore, uuefoisqu'onl'avait vue etremarqaée, de ne pas lui trouver un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les étrangers qui avaient quelque naissance, étaient reçus chez elle; mais, plongé dans mes études et ma mélancolie, sauvage et fantasque de ma nature, et d'autant plus attentif à éviter toujours entre les femmes celles qui me paraissaient les plus admirables et les plus belles, je i e voulus pas, à mon premier voyage, me laisser présenter dans la maison. Néanmoins il m'était arrivé très souvent de la rencontrer dans les théâtres et à la promenade. Il m'en était resté dans les yeux et eu même temps dans le cœur une première impressio'i très agréable ; des yeux très noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose rare) à une peau très blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté un éclat dont il étnit difficile de ne pas demeurer frappé et auquel on échappait malaisément. Elle avait ving!-cinq ans; un goût très vif pour les lettres et les beaux-arts ; un caractère d'ange, et malgré toute sa fortune, des circonstances domestiques, = 41
pénibles et désagréables, qui ne lui permettaient d'être ni aussi heureuse, ni aussi contente qu'elle l'eût mérité. Il y avait là trop de doux écueils pour que j 'osasse les affronter. Mais dans le cours de cet automne, pressé à plusieurs reprises par un de mes amis de me laisser présenter à elle, et me croyant désormais assez fort, je me risquai à en courir le danger, et je ne fus pas longtemps à me sentir pris, presque sans m'en apercevoir. Toutefois, chancelant encore entre le oui et le non de cette flamme nouvelle, au mois de décembre je pris la poste, et je m'en allai à franc étrier jusqu'à Rome, voyage insensé et fatigant, dont je ne rapportai pour tout fruit que mon sonnet sur Rome (1), queje fis, une nuit, dans une pitoyable auberge de Baccano où il me fut impossible de fermer l'œil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours. Je passai et repassai par Sienne, où je revis mon ami Gori qui ne me détourna pas de ces nouvelles chaînes dont j'étais déjà plus qu'à moitié enveloppé; aussi mon retour à Florence acheva bientôt de me les river pour toujours. L'approche de cette quatrièfae et dernière fièvre de mon cœur s'annonçait, heureusement pour moi, par des symptômes bien différents de ceux qui avaient marqué l'accès des trois premières. Danscelles-ci je n'étais pas ému, comme dans la dernière, par une passion de l'intelligence, qui, se mêlant à celle du cœur et lui faisant contrepoids, formait, pour parler comme le poète, un mélange ineffable et confus qui, avec moins d'ardeur et d'impétuosité, avait cependant quelque chose de plus profond, de mieux seifti et de plus durable.
[Décidé désormais à se fixer auprès de la comtesse d'Albany, Alfieri se « dépiémontise >\ c'est-à-dire qu'il renooce
(1) Voir page 67.
a porter l'nniforme d'officier du roi de Sardaigne, et pour obtenir la permission de vivre hors du Piémont, et surtout la liberté décrire, il abandonne tous ses biens à sa soeur, la comtesse de Cumiana, moyennant une rente viagère et un capital une fois donné de cent mille livres.]
Je renvoyai tous mes gens, hormis un seul pour mon service, et un cuisinier à qui je donnai aussi son congé peu de temps après. Et depuis lors, quoique très modéré dans ma nourriture, je contractai l'excellente et salutaire habitude d'une sobriété peu commune ; je renonçai entièrement au vin, au café et autres excitants du même genre, et me restreignis aux aliments les plus simples, le riz, les viandes bouillies ou rôties, et toujours les mêmes pendant des années entières. De mes chevaux, j'en avais renvoyé quatre à Turin, avec ordre de les vendre avec ceux que j'y avais laissés en partant ; les quatre autres, j'en fis présent à autant de seigneurs florentins qui n'étaient pour moi que de simples connaissances, mais qui, moins fiers que je ne l'aurais été, les acceptèrent. Mes habits, je les abandonnai tous à mon valet de chambre, et l'uniforme, cette fois, y passa comme le reste. Je pris l'habit noir pour la soirée, et pour le jour, un drap bleu, deux couleurs que je n'ai plus quittées et que je porterai jusqu'au tombeau. C'est ainsi que, chaque jour me retranchant quelque chose, je me réduisis assez mesquinement au plus strict nécessaire, #t il arriva qu'en donnant tout mon bien, je devins un avare. (IV, 6.)
[La comtesse d'Albany ne vivait pas en fort bons termes avec son mari, et sans vouloir donner à celui-ci tous les torts, comme le fait Alfieri, on peut dire que Louise de Stolberg avait quelques raisons de désirer qu'on la séparât d'un
tnme qui était toujours ivre, passablement insensé et 43 =^
VICTOR ALFIEi<I =
quelque peu tyran. Louise de Stolberg prit le parti de fuir le domicile conjugal : elle s'évada, avec la complicité d'Alfieri et même celle da gouvernement du grand-duc, et se réfugia à Rome auprès du cardinal d'Yoflc, son beau-frère. Alfieri l'y suivit. Ils auraient bien voulu l'yn et l'autre ny point séjourner et aller vivre à Paris. Ce nefut point possible. Alfieri dut demeurer à Rome où le cardinal d'York entendait que sa belle-sœur se fixât. En 1783, la liaison du poète et de la « reine d'Angleterre » étant devenue un peu trop publique, le cardinal, sur la demande de son frère, exigea que Victor Alfieri s'éloignât de Rome. Alfieri n'attendit pas qu'on l'obligeât à partir : il se souvint de sa perruque (voir plus haut), prévint ses ennemis et s'en alla. Il voyagea en Lombardie (1783). Il avait publié à Sienne en 1782 quatre tragédies; il en publia six autres, cette année-là, puis, voyant qu'il ne pourrait de sitôt retrouver son amie, il alla en Angle'ere, où il acheta des chevaux, revint en Italie, à Sienne et à Pise, et enfin en 1784 se rendit en Alsace. La comtesse d'Albany avait obtenu la permission d'aller à Baden, en Argovie, et elle avait donné rendez- vous à Victor Alfieri en Alsace, chez une amie, la comtesse de Maltzam, Il y fut heureux pendant deux mois, à cela près qu'il y apprit la mort subite de son ami Gori. La comtesse d'Albany retourna à Rome ; Alfieri alla à Sienne, puis à Pise où il donna le troisième volume de ses tragédies et écrivit le Panégyrique de Trajan, ainsi que Je traité du Prince et des Lettres. En 1785, la comtesse d'Albany, brouillée avec son beau-frère qui avait percé à jour la comédie du voyage de Baden, alla s'établir à Paris, ce qu'elle avait toujours désiré. Victor Alfieri n'osa l'y rejoindre tout de suite : ils continuaient à se voir en Alsace, dans les environ^de Colmar, chez la bonne dame de Maltzam. En 1787, le tragique et sa dame passèrent ensemble sept mois à Paris. Alfieri y commença la grande édition de ses tragédies qui devait paraître chez Didot. Enfin, le « Prétendant « étant mort en février 1788, la comtesse d'Albany pensa que rien ne s'opposait plus à ce qu'elle se montrât a Paris avec son poêle, et ils s'y établirent d'une façon durable. Et ils y auraient = 44 ==
sans doute achevé leur vie l'un et l'autre sans la Révolution. De toute cette période de la vie d'Alfieri qui va de 1780 à 17S8, je ne retiens que les épisodes suivants.
Victor Alfieri offre au pape Pie VI de lui dédier son « Saûl » (1783).
J'allai présenter mon ouvrage (l'édition des quatre premières tragédies, imprimées à Sienne) au pape qui régnait alors, Pie VI, à qui déjà je m'étais fait présenter il y avait un an lorsque j'étais venu me fixer à Rome. Et, ici, je confesserai, à ma grande confusion, de quelle tache je me souillai moi-même dans cette audience bienheureuse. Je n'avais pas une très grande estime pour le pape comme pape ; je n'en avais aucune pour Braschi comme savant, ou ayant bien mérité des lettres, qui en effet ne lui devaient rien. Et cependant, moi, le superbe Alfieri, me faisant précéder de l'offre de mon beau volume, que le Saint-Père reçut avec bienveillance, ouvrit et reposa sur sa petite table, avec beaucoup d'éloges et sans vouloir me laisser lui baiser le pied, mais me relevant au contraire lui-même, car j'étais à genoux; dans cette humble posture il me caressait la joue avec une complaisance toute paternelle; moi donc, ce même Alfieri, l'auteur de ce fier sonnet sur Rome, répliquant alors avec la grâce doucereuse d'un courtisan aux louanges que le pontife me donnait sur la composition et la représentation de VAntigone, dont il avait, m'assurait-il, ouï dire merveille (1), et saisissant le moment où il me demandait si je ferais encore des tragédies, louant fort du reste un art si ingénieux et si
1) Alfieri avait fait jouer son Aniigone à Rome pjur une impagnie d'amateurs distingués ».
noble, je lui répondis que j'en avais achevé beaucoup d'autres, et dans le nombre un Saul, dont le sujet, tiré de l'Écriture, m'enhardissait à en offrir la dédicace à Sa Sainteté, si elle daignait le permettre. Le pape s'en excu>a, en me disant qu'il ne pouvait accepter la dédicace d'aucune oeuvre dramatique de quelque genre qu'elle fût, et je n'ajoutai pas un mot sur ce sujet. J'avouerai ici que j'éprouvai alors deux mortifications bien distinctes, mais également méritées. L'une, de ce refus que j 'étais allé chercher volontairement; l'autre, de me voir forcé à m'estimer moi-même beaucoup moins que le pape, car j'avais eu ou la ]âcheté, ou la faiblesse, ou la duplicité (ce fut, certes,, dans cette occasion , une de ces trois choses qui me fit agir, si ce n'est même toutes trois) d'offrir une de mes œuvres, comme une marque de mon estime, à un homme que je regardais comme inférieur à moi, en fait de vrai mérite ; mais je dois également, sinon pour me justifier, au moins pour éclaircir simplement cette contradiction apparente ou réelle entre ma manière de penser et d'agir, je dois exposer avec candeur la seule et véritable raison qui me fit prostituer ainsi le cothurne à la tiare. Cette raison, la voici. Les prêtres propageaient, depuis quelque temps, certains propos sortis^ de la maison du beau-frère de mon amie, par où je savais que lui et toute sa cour se récriaient fort sur mes trop fréquentes visites à sa belle-sœur ; et comme leur mauvaise humeur allait croissant, je cherchais, en flattant le souverain de Rome, à m'en faire plus tard un appui contre des persécutions dont j'avais déjà le pressentiment dans mon cœur. (IV, 10.)
VIE DE VICTOR ALFIEKI
Passage à Turin (1784),
Je goûtai à Turin quelques plaisirs, mais j'y éprouvai plus de déplaisirs encore. Revoir les amis de sa première jeunesse, et les lieux que l'on a connus les premiers, riitrouver chaque plante, chaque pierre, en un mot tout ce qui a éveillé nos premières idées et nos premières passions, c'est là sans doute une b en douce chose. Mais d'un autre côté, voir beaucoup de ces compagnons de mon adolescence, qui, du plus loin qu'ils m'apercevaient dans une rue, évitaient ma rencontre, on. qui, pris au dépourvu, m'adressaient à peine un salut glacial, si même ils ne détournaient la tête, des gens à qui je n'avais pourtant rien fait que témoigner une amitié cordiale, voilà qui me perçait le cœur, mais qui m'eût fait plus de mal encore, si le petit nombre de ceux qui m'avaient conservé de la bienveillance ne m'avaient appris que les uns me traitaient ainsi parce que j'avais écrit des tragédies ; les autres, parce que j'avais beaucoup voyagé; d'autres parce que j'avais reparu dans le pays avec trop de chevaux : des petitesses en somme, petitesses excusables cependant, très excusables même quand on connaît les hommes et que l'on s'examine soi-même avec impartialité ; mais dont il faut se défendre autant que possible, en quittant ses concitoyens, lorsqu'on ne veut pas faire ce qu'ils font ou ne font pas, lorsque le pays est petit et les habitants désœuvrés; lorsque enfin on a pu les offenser involontairement, par cela seul qu'on a essayé de faire plus qu'eux, en quelque genre que ce soit, et de quelque façon qu'on l'ait essayé. (VI, 13.)
La carrière tragique et « la Carrière » (1784).
Dès le lendemain, j'allai chez le ministre. Mon beaufrère m'avait dit que le gouvernement était alors pour moi dans d'excellentes dispositions, que je serais iort fort bien reçu, qu'on avait même quelque désir de m'employer. Cette faveur que je ne méritais pas, et à laquelle j'étais loin de m'attendre, me fit trembler. Mais l'avis était bon ; j'arrangeai mon maintien et mes discours de manière qu'on ne piit ni me surprendre, ni m'engager. Je dis donc au ministre que, passant par Turin, j'avais cru de mon devoir d'abord de lui rendre visite, et ensuite de solliciter par son entremise la faveur d'être admis devant le roi, uniquement pour offrir mes hommages à Sa Majesté. Le ministre m'accueillit avec des manières charmantes, et je dirais volontiers qu'il me fit fêle. De parole en parole il finit par me laisser entrevoir d'abord, puis par me dire positivement, que le roi verrait avec satisfaction que je voulusse me fixer dans ma patrie ; que mes services lui seraient agréabl - s ; que je pourrais me distinguer, et autres niaiseries pareilles. Je tranchai droit dans le vif, et répondis sans la moindre hésitation que je retournais en Toscane pour y continuer mes études et l'impression, de mes ouvrages; que j'avais trente-cinq ans; que c'était un âge où l'on ne pouvait plus guère songer à prendre une direction nouvelle, et qu'ayant embrassé la profession des lettres, je voulais y persévérer, à tort ou à raison, pendant tout le reste de ma vie. Le ministre répliqua que la carrière des lettres était une belle et bonue chose, mais qu'il ex stait des occupations plus belles et plus importantes, pour lesquelles j'avais et je devais me sentirde la vocation. Je le remerciai poliment,
VIE DE VICTOR ALFIEFI
mais je persistai dans mon refus. J'eus même assez de modération et de générosité pour ne pas infliger à ce digne et excellent homme d'inutiles mortifications qu'il eût pourtant bien méritées. Je pouvais encore lui laisser entendre que leurs dépêches et toute leur diplomatie me paraissaient et étaient assurément quelque chose de beaucoup moins grave et de beaucoup moins élevé que des tragédies, qu'elles fussent de moi ou de tout autre. (IV, 13.)
Le « Brutus » de Voltaire et les deux « Brutus » d'Alfieri (1786).
Dans une de ses lettres toujours si fréquentes et si chères, mon amie, comme par hasard, me raconta qu'elle venait d'assister au théâtre à une représentation du Bruitts de Voltaire, et que cette tragédie lui avait plu souverainement. Moi, qui avais vu représenter cette même pièce dix ans peut-être auparavant, et qui, depuis, l'avais complètement oublée, je sentis aussitôt mon cœur et mon esprit se remplir d'une émulation où il entrait à la fois de la colère et du dédain, et je me dis : « Et quels Brntus? des Brutus d'un Voltaire? J'en ferai, moi, des Brutus ! Je les Irai erai 3 'un et l'autre. Le temps fera voir à qui de nous il appartenait de revendiquer un tel sujet de tragédie, ou de moi, ou d'un Français, qui, né du peuple, a, pendant plus de soixante-dix ans, signé : Voltaire, gentilhomme ordinaire du Roi. » Je n'en dis pas davantage; je n'en touchai même pas un mot dans ma réponse à mon amie, mais sur-le-champ et avec la rapidité de l'éclair je conçus à la fois les deux Brutus, tels que je les ai depuis exécutés. (IV, 16.)
[Victor Alfieri mit le point fmal à la première partie de son Autobiographie le 27 mai 1790. Voici un extrait du dernier chapitre de cette première partie.]
Voilà donc plus d'une année que je regarde en silence et que j'observe le progrès des lamentables effets de la docte ignorance de ce peuple, qui a le don de savoir babiller sur toutes choses, mais qui ne peut en mener aucune à bonne fin, parce qu'il n'entend rien à la pratique des affaires et au maniement des hommes, ainsi que l'avait déjà finement remarqué et dit notre prophèle politique Machiavel, Aussi, profondément affligé de voir cette sainte et sublime cause de la liberté sans cesse trahie de la sorte, défigurée et compromise par ces demi-philosophes, indigné de ne voir se produire chaque jour que des demi-lumières et des moitiés de crime, et, en somme, rien d'entier que l'impéritie de tous ; épouvanté enfin de voir la prédominance militaire et l'insolente licence des avocats stupidement donnée pour base à la liberté, je n'ai plus qu'un désir, c'est de pouvoir sortir pour toujours de cet hôpital fétide où s'agitent pêle-mêle les misérables.
[Treize ans plus tard, à Florence où il s'était fixé et où il mourut, Victor Alfieri écrivit la seconde partie de son Autobiographie. Il y conte les principaux événements de sa vie depuis le 27 mai 1790 jusqu'au 14 mai 1803. On sait qu'il expira le 3 octobre de cette même année. Voici quelquesuns des principaux passages de cette seconde partie.]
Fuite de Paris (18 août 1792).
L'événement accompli (1), je ne voulus pas perdre un seul jour, et ma première, mon unique pensée étant
(1) Il s'agit de la révolution du 10 août.
de soustraire mon amie à tous les dangers qui pouvaient la menacer, je me hâtai, dès le 18, de faire tous les préparatifs de notre départ. Restait la plus grande difficulté : il nous fallait des passeports pour sortir de Paris et du royaume; nous fîmes si bien pendant deux ou trois jours que le 15 ou le 16, nous en avions déjà obtenu, en qualité d'étrangers, moi de l'envoyé de Venise, mon amie de celui de Danemark, qui, seuls à peu près de tous les ministres, étaient restés auprès de ce simulacre de roi. Nous eûmes beaucoup plos de peine à obtenir de notre section, c'était celle du Mont Blanc, les autres passeports qui nous étaient nécessaires, un par personne, tant les maîtres que les valets et les femmes de chambre, avec le signalement de chacun, la taille, les cheveux, l'âge, le sexe, que sais-je, moi? Ainsi munis de toutes ces patentes d'esclaves, nous avions fixé notre départ au lundi 20 août ; mais, tout étant prêt, un juste pressentiment nous en fit devancer le jour, et nous partîmes le 18, qui était un samedi, dans l'après-dîner. Arrivés à la barrière Blanche, qui était la plus rapprochée de nous, pour gagner Saint-Denis et la route de Calais où nous nous dirigions, pour sortir auplus vite de ce malheureux pays, nous n'y trouvâmes qu'un poste de trois ou quatre gardes nationaux avec un officier, qui, ayant visité nos passeports, se disposait à nous ouvrir la grille de cette immense prison, et à nous laisser passer en nous souhaitant bon voyage. Mais il y avait auprès de la barrière un méchant cabaret d'où s'élancèrent à la fois une trentaine environ de misérables vauriens déguenillés, ivres, furieux. Ces gens ayant vai^os voitures, — nous en avions deux, — et nos impériales chargées de malles, avec une suite de deux femmes et deux ou trois hommes pour nous servir, s'écrièrent que tous les riches voulaient s'échapper de Paris avec toutes leurs = 51 •
richesses, et les laisser eux dans la misère et l'abandon. Alors commença une lutte entre ce petit nombre de pauvres gardes nationaux et ce ramas ignoble de coquins, les uns voulant nous aider à sortir, les autres nous retenir. Je me jetai hors de la voiture, et tombant au milieu du tumulte, muni de nos sept passeports, je me mis à disputer, à crier, à tempêter plus fort qu'eux tous ; c'est là le vrai moyen de venir à bout des Français. Ils lisaientl'un aprèsl'autre, ou se faisaient lire par ceux d'entre eux qui savaient lire, la description des figures de chacun de nous. Mais plein de colère et d'emportement et méconnaissant alors le danger, ou, si l'on veut, assez dominé par la passion pour m'exposer à la grandeur du péril qui menaçait nos têtes, je parvins jusqu'à trois fois à représenter mon passeport, et m'écriai à haute voix : « Voyez et écoutez-moi : je me nomme Alfieri; je ne suis pas Français, je suis Italien; grand, maigre, pâle, les cheveux roux; c'est bien moi, regardez plutôt. J'ai mon passeport. Je l'ai obtenu dans les formes, ds ceux qui avaient autorité pour me le dé ivrer. Nous voulons passer, et par le ciel nous passerons. » L'échauffourée dura plus d'une demi-heure; je fis bonne contenance, et ce lut ce qui nous sauva. Sur ces entref ites, beaucoup de gens s'était amassés autour de nos deux voitures ; les uns criaient : « Mettons e feu aux votures! »; d'autres : « Brisons-les à coup de pierres » ; d'autres encore : « Ce sont des nobles et des riches qui se sauvent, ramenons-les à l'Hôtel de Ville et qu'on en fasse justice. » Mais peu à peu le faible secours de nos quatre gardes nationaux, qui de loin ouvraient la bouche en notre faveur; la violence de mes cris, les passeports que je leur montrais, et que je leur déclamais avec une voix de crieur public, plus que tout le reste enfin, la grande demi- ■^ 52 — -
heure pendant laquelle ces sin£es-tigres eurent le temps de se fatiguera la lutte, tout cela finit par ralentir leur résistance, et les gardes m'ayant fait signe de remonter dans ma voiture où j'avais laissé mon amie, — en quel état ? on peut l'imaginer, — je m'y jetai : les postillons se remirent en selle, la grille s'ouvrit, et nous sortîmes au galop, accompagnés par les sifflets, les insultes et les malédictions de cette canaille.