VI
Victor Alfieri acteur (1793-1794).
Il y avait à Florence une dame et quelques jeunes gensqui avaient legoût et l'intelligence de la déclamation. On apprit Saûl et on le représenta pendant le printemps de 1793, dans une maison particulière, sans théâtre, devant un auditoire très peu nombreux, et avec beaucoup de succès. A la fin de cette même année, il se trouva près du pont de la Sainte-Trinité une maison extrêmement jolie, quoique petite, placée sur le Lung'Arno, au midi, la maison de Gianfigliazzi, où nous allâmes nous établir au mois de novembre et où je suis encore, et où il est probable que je mourrai, si le sort ne m'emporte pas d'un autre côté. L'air, la vue, la commodité de cette maison me rendirent la meilleure partie des facultés intellectuelles et créatrices. Toutefois ayant pris goût, l'autre année, auplaisir frivole de la déclamation, j'y perdis encore, en 1794, trois bons mois de printemps. On recommença dans ma maison les représentations de Saul et j'en remplit, le rôle; puis le premier Brutus dont je jouai aussi le personnage. Tout le monde me disait, et je n'étais pas moi-même éloigné de le croire, que je faisais des progrès rapides d<ins cet art si difficile de la déclamation, et si j'avais ^ = 53 =
VXTOR ALFIERI — ^
eu plus de jeunesse et aucune autre pensée en tête, j'aurais pu réussir; car je croyais sentir en moi, chaque fois que je déclamais, plus de capacité, plus d'audace, plus d'intelligence; chaque fois je gagnais quelque 1 chose dans la gradation des tons et dans l'importante variété des mouvements, tour à tour lents ou rapides, doux ou forts, calmes ou passionnés, qui, venant toujours prêter force à l'expression, colorent la parole, sculptent pour ainsi parler le personnage et gravent en bronze ce qu'il dit. Chaque jour aussi, la compagnie que j'exerçais s'améliorait à mon exemple; et je demeurai alors plus que convaincu que si j'avais eu de l'argent, du temps et de la santé à gaspiller, j'aurais pu, en trois ou quatre ans, former une société d'acteurs dramatiques, sinon excellente, du moins toute différente de celles qui, en Italie, vont usurpant ce beau titre, et je l'aurais dirigée sur le chemin du beau et du vrai.
En 1795, je fis représenter dans ma maison le Philippe II où je remplis alternativement les deux rôles si différents de Philippe et de Don Carlos, puis encore le Saiil, qui était mon personnage de prédilection, parce qu'il y a de tout dans ce caractère, de tout absolument. Il s'était formé à Pise, dans une maison particulière, une autre société d'amateurs qui jouaient aussi le Saûl. Sollicité par eux de m'y rendre, j'eus la petite vanité d'y aller et d'y jouer une seule fois, qui fut la dernière, ce cher rôle de Saûl, et j'en restai là. de ma vie de théâtre, où je mourus en roi.