‹ Victor AlfieriChapitre 7 sur 52 · IV · texte numérisé non relu

IV

A quarante-huit ans, Victor Alfieri apprend le grec.

J'achetai une masse de grammaires, d'abord des grammaires grcco-latines, puis des grammaires purement grecques : je voulais apprendre les deux langues en même temps ; que je comprisse ou ne comprisse pas, je passais les journées entières à repéter le verbe tuptô et les verbes circonflexes, et les verbes en mi, par où mon secret fut bientôt connu de mon amie, qui, me voyant toujours marmotter des lèvres, voulut enfin savoir et apprit ce qu'il en était. Chaque jour je m'obstinai davantage, et faisant eifort de l'esprit, des yeux, de la langue, je pcirvins à la fin de 1797 à pouvoir fixer une page quelconque de grec, en grands ou en petits caractères, en prose ou en vers, sans que mes yeux en souffrissent encore, et à comprendre toujours bien le text.' , en faisant sur la colonne latine précisément ce que je faisais auparavant sur le grec, c'est-à-dire en jetant un regard rapide sur le mot latin qui correspondait au mot grec, quand je n'avais pas encore vu celui-ci, ou si je l'avais oublié. J'arrivai enfin à lire à haute voix, avec une prononciation passable, rigoureuse même quant aux accents, aux esprits et aux diphtongues, en me conformant à l'écrivain et non à la manière stupide des Giecs modernes qui, sans s'en apercevoir, ont mis cinq iota dans leur alphabet, ce qui fait un perpétuel iotacisme, un véritable hennissement de chevaux, de l'idiome du peuple le plus heureusement né à l'harmonie qu'il y eut jamais au monde... Un travail si opiniâtre n'affaiblit pas mon intelUgence, comme j'aurais pu le croire et le craindre. (IV, 25.) ^— -- = 55 - =

Extrait du dernier chapitre de la « Vita ».

Je suis arrivé, si je ne me trompe, au terme de ces longs et ennuyeux bavardages. Mais que j'aie bien ou mal accompli toutes les choses dont il a été parlé ci^ dessus, j'avais besoin de les dire ; si l'on trouve que j'ai i passé les bornes en racontant, la cause en est dans l'excessive fécondité de ma plume. Maintenant, les deux maladies q.e j'ai essuyées, ces deux derniers étés, m'avertissent qu'il est temps que je cesse d'écrire et dé raconter. Je ferme donc ici la quatrième époque de ma vie, bien convaincu que je n'ai plus la volonté, et que si je l'avais, je n'aurais plus la force de rien composer. Mou dessein est de continuer à revoir mes productions originales et mes traductions (1) pendant les cinq ans et quelques mois qu'il me reste encore à vivre pour atteindre la soixantaine, si Dieu permet que j'y arrive. A cet âge, si je vais plus loin, je me propose, et je me commande à moi-même de ne plus rien faire, que continuer (cela, je le ferai tant que j'aurai un souffle de vie) les études que j'ai entreprises, et si alors il m'arrive de toucher à mes écrits, ce sera uniquement pour changer ou refaire (sous le rapport du style), jamais pour y ajouter la moindre chose. La seule chose que je veuille faire après soixante ans, c'est de traduire le livre d'or où Cicéron a traité de la vieillesse. L'œuvre sera conforme à mon âge, et je la dédierai à mon inséparable compagne, celle avec qui j'ai partagé depuis plus de vingl-cinq îns] avec qui je partagerai de plus en plus tous les biens et tous les maux de cette vie.

(1) Alfieri traduisit Virgile, Térence, Salluste. les Perses d'Eschyle, le Philoctète de Sophocle, r.4/ces/e d'iîuripide, les Grenouilles d'Aristophane.

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