‹ Victor AlfieriChapitre 8 sur 52 · JOURNAUX D'ALFIERI · texte numérisé non relu

JOURNAUX D'ALFIERI

Il convient de donner ici au lecteur un aperçu des journaux d'AKieri, car, an temps de sa jeunesse, il avait coutume de se rendre compte aiusi à lui-même de ses actions de chaque jour. Il y renonça assez vite, mais ces pages juvéniles — elles sont poar la plupart écrites en français — ne manquent pas d'intérêt.]

Dimanche 25 novembre 1774.

Je m'éveillai ce matin, et ea homme oisif, demandant quel temps il faisait, l'on me répondit qu'il neigeait. O ciel! quel vide affreux pour un fainéant! La ressource des grands chemins vous est interdite : vous ne pourrez pas promener votre ennui ni au trot ni au galop; vous ne lui donnerez point de ces rudes secousses qui vous font croire quelquefois que vous allez vous en débarrasser : non, monsieur, le compagnon inséparable de l'oisiveté va vous suivre pas à pas dans les démarches du jour : c'est là, je crois, votre ange gardien, invisible conducteur de toutes vos actions ; il les préside ; il les dirige ; mais à la différence de tout ce qu'on dit de celui-là, celui-ci ne pense qu'à son propre intérêt, et il vous y sacrifie toujours.

Je m'habille à la hâte, je sors, je cours là où une longue habitude, quelques restes de tendresse et une espèce de gratitude m'appellent, mais j'y suis à peine que, dégoûté du mauvais accueil et craignant le retour d'une humeur chagrine et acariâtre, je cherche à m'en éloigner, moitié par raison, moitié par crainte. Çue de contrastes dans notre cœur, que de faiblesses, que d'inconséquences! Je voudrais rompre entièrement ce Uen : je n'y suis janais plus porté que lorsque je me rapproche de l'objet ; -^ = 57 ^

mais à mesure que je m'en éloigne, j'en regarde la fin comma un malheur, je la crains comme tel, et je n'aurai jamais le courage de l'entreprendre.

Je vois, en attendant, que le temps m'interdit le plaisir, ou, pour mieux dire, l'habitude de la promenade ; je cours risque de me retrouver moi-même, si je suis tout seul à mon dîner. Fuyons, fuyons à toute bride, envoyonschercher du monde; c^la vaudra mieux; je choisis : c'est pour ce jour une compagnie de gens instruiis quevous voulez à votre table, mais vous ae pensez pas à la fatigue énorme que vous ferez pour ne pas paraître ignorant, quoique vous le soyez. Il est vrai que les lettrés sont ordinairement polis pour qui exerce envers eux l'hospit-ilité ; mais ceux que vous avez aujourd'hui ne sont point flatteurs : ayez l'esprit de dire peu, de ne rien discuter, de faire semblant de comprendre, quoique vous ne compreniez pas ; enfin de les ramener peu à peu à des discours où vous puissiez aussi y mettre du vôtre. Le hasard vous a fait inviter aussi un noble, encore plus ignorant que vous, et peut-être plus présomptueux encore : vous étiez au moment d'en abuser et de jeter sur lui le ridicule que les deux savants vous ont épargné à vous-même. Hommes ! hommes ! ne verrez-vous jamais que la bosse de votre voisin sans prendre garde à la vôtre ?

QUELQUES LETTRES D' ALFIERI

[La correspondance d'Alfieri n'est ni très considérable ni très intéressante. Il était trop paresseux pour écrite des ' lettres, c'est lui-même qui en fait l'aveu. Il a dvi cependant beaucoup écrire à la comtesse d'Albany, mais il ne nous

QUELQUES LETIRES DALFIERl

r ste absolument rien de ce dialogue. La plupart des lettres d'Alfieri qu'on a pu recueillir sont adressées à ses amis de Sieane, Mario Bianchi, Tei-esa Mocenni, l'archiprêtre Luti, et c; sont celles où il se livre le plus. Beaucoup sont adressées à l'abbé Tonimaso Valpurga di Caluso, avec lequel il correspondit activement, du moins dans les dix dernières années de sa vie. Il lui fait volontiers la c^nfidtince de ses ambitions philologiques et de ses rancœurs misogalliques. Les lettres d'Alfieri ont été recueillies et publiées par M Mazzatinli.

A Mario Bianchi et à Thérèse Mocenni (1 ) sur la mort de François Gori.

Colmar, 17 septembre 17t4.

Je vous réponds à tous deux ensemble parce que votre douleur est la même et qu'il n'y a point de mots pour l'exprimer, La première letire de Mario m'avait fait beaucoup de peine, mais, bien que mon imagination aime à se forger mille malheurs, je n'avais cependant conçuaucuue inquiétude au sujet de Checco ; je m'affligeais au sujet de son frère ; j'étais fort loin de craindre pour lui. Et trois jours plus tard, ô Dieu! Martini (2) m'envoie la nouvelle de leur mort à tous deux ; je faillis tomber mort moi aussi, et à cette heure je n'ai pas encore repris mes sens. J'ai surtout à mereprocher, et j 'en serai toujours inconsolable, d'être parti; je suis en effet sûr et certain que, si j'étais

(1) Mario Bianchi, un des amis qu'Alfieri s'était faits à Sienne. Tesera Mocenni, femme d'un mari grognon, qu'A ficri appelle toujours il brontolone, a laissé le souvenir d'une personne de cœur et d'esprit. Mario Bianchi et Teresa Mocenni étaient très liés avec François Gori (Voir les extraits de la Vita).

(2) Martini, autre ami siennois du poète.

resté là-bas, je lui sauvais la vie en empêchant qu'on lui fît la saignée, qui est toujours mortelle pour les tempéraments bilieux. J'avais aussi, je m'en flatte, un tel ascendant sur lui, qu'aux premiers symptômes du danger couru par son frère, je l'aurais fait sortir de sa maison et même de Sienne et l'on sait qu'il y a de la différence à voir ou à ne pas voir les choses. Pourtant il n'y a aucune différence pour moi ; bien que je n'aie pas été présent, j'ai ce pauvre Checco devant mes yeux ; je le vois mourant : je me représente, je ressens la douleur qu'il aura ressentie lui-même de ne pas me voir à ses deraiers momeati, de ne pou voir me confier ses pensées suprêmes. O Dieu ! je ne sais que dire ni que faire ; sans cesse je le vois, sans cesse je lui parle; ses moindres paroles, ses moindres pensées, ses moindres gestes sont présents à mon esprit, et ce sont autant de coups de poignard dans mon cœur, continuels et douloureux. Je perds un objet qu'on ne retrouve plus, un ami véritable, bon, intelligent, distingué et passionné. Le monde perfide n'en donne point de tels et je ne les y cherche pas. Oh! Dieu! s'il ne me restait un autre objet qui unit en lui toutes mes espérances, tous mes sentiments et tous mes projets, je ne voudrais pas survivre à Checco. Je suis dégoûté de tous les biens du monde et j'estime qu'il ne peut y avoir d'autre douceur dans la vie que l'épanchement réciproque de deux cœurs qui s'abandonnent en toute sécurité et tout entiers l'un à l'autre. Puisque le destin a voulu que je survive à Checco, — etj 'avais toujours espéré mourir avant lui et lui confier 1 exécution de quelquesunes de mes volontés secrètes et audacieuses (1), — je consacrerai certainement une bonne part du temps qui

(1) D s'agit de la publication qu'Alfieri voulait posthume, de son Traité de la tyrannie.

QUELQUES LETTRES D'ALFIERI

me reste et du peu de génie que je puis avoir à faire con naître ses hautes vertus, en prose et en vers et de toutes les manières et dans toutes les occasions qui se présenteront. Pour lui, je ne le plains pas beaucoup ; il se souciait peu de la vie et celle qu'il devait vivre était trop éloignée, trop au-dessous des facultés de sa grande âme, de la rare et excellente bonté de son cœur tendre, de la sublimité de son tempérament noblement irrité. C'est sur moi que je pleure et sur vous deux, et sur le petit nombre de ceux qui savaient le connaître et l'apprécier. La persoane qui m'est le plus chère au monde (1) — et Checco venait tout de suiteaprès — le connaissait, le comprenait, et elle estinconsolablede sa perte. Je lui avais dit tant de fois dans le cours de ce mois dejuillet qu'il n'allait pas bien, qu'il maigrissait à vue d'oeil ! Non, je n'aurais pas dû l'abandonner ainsi. Mais quel animal que ce docteur Caluri, d'aller faire tant de saignées à un bilieux ! C'est un des rares points de la médecine dont on soit sûr : on ne saigne point un biiieur, surtout quand il est accablé de douleurs et en proie à des convulsions ! Il fallait des vomitifs, des boissons rafraîchissantes, de l'eau glacée. Quel'e fichue bête ! Mais lui, Checco, il s'est laissé mourir exprès, car tout cela, il le savait parfaitement...

Si j'avais été présent, je l'aurais encouragé, me semble-t-il, à se mieux soigner, à vivre pour nous , s'il ne le voulaitpaspourlui... Maistoutesces paroles sontinutiles, etne lui rendront pas la vie, et n'allègent point notre immense douleur, la plus justifiée de toutes les douleurs.

(1) La comtesse d'Albany.

Alfieri à sa mère.

Paris, 27 janvier 1788.

Chère mère,

Je reçois votre chère lettre du 11 courant, et je vois avec beaucoup de plaisir que votre santé est présentement bonne. Je suis fort ennuyé de l'indispcsitfon de mon père, mais un rhume sans fièvre, quand on se soigne, n'est pas à craindre, et mon père ne doit pas trouver ennuyeux de garder la maison, puisqu'il trouve toutes les consolations domestiques dans un antre soimême, je veux dire en vous, très chère mère, qui aimez tant votre mari et le rendez heureux. Il faut que je vous réponde aussi au sujet des religieux et du clergé d'ici ; on y rencontre beaucoup de prêtres fort pieux et que n'a point contaminés l'irréhgion vulgaire ; ils appartiennent pour la plupart aux plus basEcs classes des gens d'église. Les évêqnes pourtant — du moins les deux fiers — se montrentà leur avantage dans les persécutions qu'on leur fait subir, et il semble qu'ils défendent mieux leur honneur et leur déférence à l'autorité du Saint- Père qu'ils n'avaient défendu naguère leurs intérêts matériels. Vcus me demandez si j'ai un bon directeur ; je ne voudrais pas tomber dans le péché d'hypocrisie en vous disant que j'ai avec lui de longs et fréquents entretiens ; pourtant, à l'occasion, je vois un capucin qui est Corse : c'est un saint homme et de vie exemplaire.

Je pense rester ici tout février et partir pour Londres dans les premiers jours de mars; j'aurai donc le temps de recevoir ici encore une de vos lettres ; je vous ferai savoir dans ma réponse le moment de mon départ. . . Je mérite sans doute le reproche que vous me faites d être un correspondant néghgent. Soyez assurée pourtant que

QUELQUES LETTRES D'ALFIERI

ce reproche m'afflige beaucoup, et que si je vous écris moins souvent que je ne le devrais, c'est parce que je diffère ma lettre d'un courrier à l'autre, et non faut*; de tendresse.

Votre dernière lettre m'abeaucoup ému, surtoutlepassage où vous me dites que vous êtes dans vos soixantedix an s et qu'après avoir eu tant d'enfants vous n'en avez pas un seul auprès de vous pour consoler votre vieillesse ; j'ai versé des larmes en pensant à cela. Et pour vous donner un témoignage de mon affection et de mon admiration pour vous, je copie au bas de ma lettre un sonnet que j'ai fait en pensant en vous; il n'a sans doute d'autre mérite que d'être écrit avec mon cœur, et j 'espère que vous voudrez bien, pour ce motif, le lire avec plaisir (1).

A l'Abbé de Calaso.

La journée du 10 Août.

Paris, 14 laoût 1792.

Très cher ami,

La conspiration a fini par éclater ; il y avait longtemps qu'elle couvait. Dans la nuit de jeudi dernier, du 9 au 10 courant, les faubourgs Saint- Antoineet Saint -Marceau se sont réunis en armes, et à leur exemple, toute la ville et les gardes nationales elles-mêmes, en bon ordre, avec leur drapeaux et leurs canons. Toute cette

(1) La comtesse Alfieri, née Maillard de Tournon, en était alors à son troisième et dernier mari. Elle paraît avoir été fort dévote. Les lettres que nous avons d'elle à son fils sent pour la plupart des exhortations à ne pas négliger ses devoirs religieux. Le poète lui repondait très affectueusement et 1res respectueusement. Je doute ponrtauit qu'il ait jamais eu un coafesseur capucin et corse.

manière d'armée se trouva devant le château des Tuileries, entre quatre et cinq heures du matin. Il n'y avait au château, pour le défendre , que six ou sept cents Suisses, à peu près autant de gardes nationales, la plupart peu décidés, et à l'intérieur, dans les chambres et dans les appartements, environ trois cents gentilshommes dévoués au roi. La défense eût encore été possible, sil'on eût pris de véritables dispositions militaires, si l'on fût sorti au-devant de l'ennemi, au lieu de l'attendre dans les cours. Ajoutons à cela que les canonniers mêmes, chargés de la garde du château et confondus avec les Suisses et les gardes nationales, étaient des traîtres, ce que déjà l'on savait assez, et comme on le vit bien par la suite. Avec un autre roi, on pouvait mourir héroïquement et donner au monde un mémorable exemple. Mais arec un autre roi, les choses en seraientelles venues à cette extrémité? Ce roi donc ne manqua pas de ce calme et de cette sérénité qu'on pourrait appeler du courage dans un martyr, mais non dans un homme qui doit mourir plutôt que de se laisser avilir. Comme d'heure en heure il s'attendait à être attaqué, il reçut un message de cette perfide assemblée et de cette municipalité de Paris, p'us perfide encore, qui, en lui annonçant que dans un pareil tumulte on ne pouvait répondre de sa personne, l'invitaient, lui et la famille royale, à se réfugier, par le jardin des Tuileries, au sein de l'assemblée qui y est attenante, puisque la communication du château à l'assemblée par le jardin était encore libre. Le roi, qui avait fait mine de vouloir se laisser défendre, surtout par ses gentilshommes qui veillaient àl'intérieur, changeant tout à coup de résolution, accepta l'invitation qui lui était faite, et se rendit immédiatement avec toute sa famille et un très petit nombre de courtisans au milieu de l'assemblée. Nous viendrons bientôt l'y retrouver; = 64 =

QUELQUES LETTRES D'ALFIERI

retournons au château. Ces Suisses vraiment fidèles, ces gardes nationales, celles-là ébranlées, celles-ci hostiles, et toutes lâches, ces trois cents pauvres gentilshommes prêts à mourir aux pieds du roi dans l'intérieur, tous étaient restés renfermés comme dans une cage, les uns dans des cours intérieures, les autres dans les appartements, car le roi était à peine sorti avec une escorte de gardes nationaux que l'on referma toutes les grilles qui mènent du palais au jardin. Ici il est difficile de savoir si ce fut l'armée des assaillants qui tira la première ou si ce furent les Suisses. Il est vraisemblable que les assiégés, de beaucoup inférieurs en nombre, et se trouvant dans une fâcheuse position, n'attaquèrent pas les premiers. Quoi qu'il en soit, le feu commença, et les Sjisses, ayant pointé leurs canons à la porte investie et qui déjà ne tenait plus, firent une décharge d'artillerie et de mousqueterie si meurtrière, que tous ces lâches tournèrent le dos. Ici il paraît que si les Suisses et les trois cents gentilshommes se fussent jetés en dehors à la poursuite des fuyards, ils auraient vaincu ou seraient tombés en se couvrant de gloire et en laissant sur le champ de bataille une multitude de victimes. Mais il était dit que là, comme ailleurs, le manque de chefs, d'ordre et de toute chose, devait encore tout perdre. Les fugitif s épouvantés et en déroute allèrent donner dans le seul corps de cavalerie qui soit ici, et qu'on appelle la gendarmerie nationale, lequel se compose en grande partie des anciennes gardes françaises, de beaucoup de domestiques, de cochers sans place et autre canaille de même genre. Ceux-ci, au lieu de se déclarerpour leroi, se mirent immédiatement contre, et ralliant le peuple, le ramenèrent à l'attaque. De leur côté, les gardes nationales qui étaient restées avec les Suisses, voyant la multitude rcvetiir en plus grand nombre, se tournèrent aussi pour = 65

VICTOR ALFIËRI .rr

la plupart contre les Suisses, qui, pris entre deux feux, périrent tous, pendant que, rompus et en désordre, ils fuyaient de tous côtés, payant ainsi l'honneur d'avoir été à la solde de la France, ce qui toujours veut dire de n'avoir jamais été soldés. Le massacre de ces malheureux dura tout le jour et le suivant ; on les cherchait partout, et partout on las tuait, dans les rues, dans les maisons, toujours trente contre un, selon le noble usage de ces misérables, Des gentilshommes restés à l'intérieur, unepartie descendit dans les cours intérieures, combattit et périt au milieu des Suisses. Le plus grand nombre parvint à forcer les grilles qui donnaient dans le jardin, et moitié en combattant, moitié enfuyant pêle-mêle avec les Suisses qui essayaient aussi de se sauver par là, ils furent, les uns tués, les autres sauvés, selon les accidents ordinaires en de pareils tumultes. Le château fut envahi : il ne fut pas saccagé, mais entièrement abîmé, et tout y fut dispersé et mis en désordre. Beaucoup de voleurs forent tués par le peuple, qui crut par là légitimer son attaque. Atout prendre, le vol avoué est ici le seul des sept péchés capitaux que l'on ne porte pas en triomphe ; tous les autres n'ont fait qae changer de nom et servent de base au système actuel. La raison de ce tumulte, la voici en deux mots : Les séditieux de l'assemblée ne se sentant pas assez en nombre pour avoir une majorité qui vote la déchéance du roi, ce qui est le but de leurs efforts, ont fait venir le peuple brute qui s'est chargé de consommer avec sa ruine celle de l'État tout entier. Le roi est resté tout le jour à l'assemblée. On leur a donné pour passer la nuit, à sa famille et à lui, trois cellules de bernardins, dans le couvent contigu à l'assemblée, et ils y sont encore maintenant, manquant de bas et de chemises, nourris par un restaurateur, et n'ayant pas un serviteur pour eux, car le petit nombre de cour- = 66 =.

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tisans qui les avaient accompagnés et servis le premier jour et le second ont été chassés avant-hier. Enfin le traitement a été, et il est tel encore, que la mort auprès me semblerait une faveur. Le gouvernement est en pleine révolution. La constitution, née pourrie, est morte et enterrée. L'assemblée s'est emparée de tous les pouvoirs provisoirement, dit-elle, et je le crois comme elle,maiselle les perdra d'une tout autre façon qu'elle se l'imagine. On a convoqué pour le 20 septembre une Convention nationale.

(Traduction d'Antoine de la Tonr.)

QUELQUES SONNETS D'ALFIERI

[Alfieri, comme tous les Italiens de son temps et de tous les temps, a fait beaucoup de sonnets. Les siens ont une certaine vivacité d'accent qui fait qu'on les lit encore avec plaisir. C'est que pour la plupart ils expriment des émotiona qu'il a ressenties et des sentiments qu'il a éprouvés. Il s'y épanche, pour ainsi dire. On a comparé les sonnets qu'il a consacrés à ses amours à ceux de Pétrarque. C'est nn peu exagérer. Alfieri n'est pas plus un Pétrarque que Louise de Stolberg n'était une Laara. Quoi qu'il en soit, les confidences lyriques d' Alfieri complètent son autobiographie, et noQS croyons devoir en donner ici quelques-unes.]

Rome (1777).

Région déserte et malsaine qui prétends an nom d'Etat ; plaines arides et incultes ; populace lâche et souillée de sang, qui n'offres au regard que des visages d'esclaves sales et épuisés ; sénateurs arrogants et serviles, hypo-

crites vêtus de pourpre; riches patriciens, mais patriciens plus stupides encore que riches; prince dont l'opulence est faite de la bêtise d'autrui ;

Cité sans citoyens ; temples augustes que la religion a désertés; lois injustes que chaque lustre abroge pour en inventer de pires, clefs qui jadis ouvraient moyennant finances aux impies les portes du ciel, mais qui sont aujourd'hui couvertes de rouille; est-ce bien là Romeou le repaire de tous les vices (1) ?

A sa dame (1778).

Tu demandes si je t'aime, ô ma dame? — Je ne pourrais te le dire même si je le voulais. La parole peut-elle exprimer quelle douceur pénètre mon cœur, lorsque avec bonté, ta tournes vers moi tes yeax, tes yeux maîtres de hautes pensées.

Si je t'aime? Tu le demandes ? Et mon silence ne te le dit-il pas ? Et ne te le disent-ils pas, mes longs soupirs? Et mon âme affligée qixi semble prête â s'envoler, cependant qu'immobile je suis comme suspendu à tes yeax?

Et ne te le dit-elle pas enfin, la plainte mêlée d'espoir et de crainte, qu'atout instant je désire à la fois proférer et contenir?

Tout en moi te dit mon amour : ma langue seule ne le dit pas, parce que mon cœur s'est avisé qu'en proportion de ce qu'il sent, dire : Je t'aime, c'est ne rien dire.

(1) Sar les circonstances dans lesquelles Alfieri éciivit ce sonnet, voir plus haut, page 42,

QUELQUES SONNETS D'ALFIEKI

Sur ses vêtements noirs (1778).

Noire5 étoffes qui êtes pour le commun des mortels le symbole d'un deuil sincère ou mensonger, désormais jc vous porterai toujours comme signe de ma liberté conquise.

J'ai rompu les fers où je naquis; les yeux secs, j'ai fait doa de mon patrimoine et me voilà du même coup af.ranchi delà servitude qu'il m'imposait. La servitude enseigne les craintives attitudes ; elle empêche l'homme de cueillir les fruits d'une haute pensée.

Que la pourpre et l'infamie, l'or et les faux honneurs aillent à tant d'hommes dont le cœur est né lâche, et pour qui l'esclavage est une belle chose, et qui se font gloire de ne penser point! Pour moi, j'estime que le sort le plus heureux est de ne connaître et de ne chercher d'autres trésors qu'une renommée éternelle, au prix de longs travaux.

Pour V anniversaire de ses trente ans (17 janvier 1779).

Il y a six lustres aujourd'hui qu'au pied de la charmante colline qui domine les flots paresseux du Tanare, là où Pompée planta jadis sa noble lance, je respiiai pour la première fois les souffles d'un ciel serein.

Je naquis, je grandis au sein d'une vile servitude. Pourtant j'osai dire: L'esclavage corrompt l'âme, et le pays où la volonté d'un seul fait contrepoids à celle de tous ne saurait être ma patrie, encore qu'il soit ma ma terre natale.

Que d'autres lois, qu'un autre ciel, qne d'autres gens — 69 , ^

m'accordent une retraite étroite mais libre, où je puisse penser et m'exprimer hautement.

Bannis donc, ô mon cœur ! bannis la crainte qui t'a si longtemps attristé : la crainte ne doit point habiter sous mon humble toit.

Devant le tombeau de Dante, à Ravenne (1783),

O grand Alighieri ! si du haut du ciel tu jettesles yeux sur un disciple qui n'est pas indigne de toi, et si tu me vois prosterné devant ton marbre funèbre et poussant du fond du cœur de longs soupirs ;

Daigne, propice à de nobles désirs, éclairer mon âme d'un de tes rayons. Celui qui aspire àuiie gloire immortelle doit- il dégainer contre les lâches et les envieux?

— « Mon fils, je l'ai fait et je m'en repens, car j'ai ainsi donné du lustre à des gens qui ne méritaient pas même d'être écrasés sous mes talons ;

« Si tu as confiance en moi, je te dirai : Pourquoi abaisser tes yeux vers le sol? Va, tonne, et sois vainqueur; et si tu vois ces lâches et ces envieux sur ton chemin, passe sur leurs corps, sansmême les regarder (1). »

Le poète se plaint d'être éloigné de sa dame (1783).

Toutes les fois qu'en passant je vois une colline qu'orne l'olivier fertile ou la vigne robuste, je me dis

(1) Ce sonnet peu modeste fut écrit par Alfieri après la publication de ses quatre premières tragédies, Philippe, Antigone, Polynice, Virginie. Elles n'avaient pas eu grand i succès. Le Carrière Europeo, qui paraissait tous les mois à , Florence, les avait même tournées eu ridicule. =^ 70 —

QUELQUES SONNETS D'ALFIERI

en moi-même : Oh! l'heureux, le divin séjour, si elle était ici ! et en parlant ainsi, je soupire.

Si je m'égare ensuite dans une plaine fertile, parmi les eaux vives, les chênes ombreux et les frênes, force m'est de répéter en vain les mêmes propos, mais à la fin la douleur fait place à la colère :

Coteaux, vallons, ondes claires, prés herbeux, fautil que vous songiez à vous embellir tandis que ma dame traîne péniblement sa vie dans les larmes?

La paix et la joie sont exilées du monde ; vous êtes des lieux inhospitaliers et sauvages, tant que je suis éloigné d'elle, et que je verse des pleurs.

Écrit à Arqua, après avoir visité la chambre de Pétrarque (1783).

O petite chambre qui dans tes murs enfermas jadis ce grand homme dont le monde entier ne saurait contenir la gloire, ce maître profond du gentil amour, par qui Laure obtint sur terre les honneurs célestes ;

Aimable et solitaire berceau de pensées tristes et douces, je verse des pleurs amers en voyant que personne ne songe à te rendre l'hommage qui t'est dû.

Le jaspe précieux, l'onyx et l'or, voilà les ornements que tu mérites; encore seraient-ils à peine dignes de revêtir une si noble relique.

Mais que dis-je ? c'est la tombe des rois qu'il convient de décorer ; il faut mettre des gemmes là où le laurier refuse de croître. Ici, le nom d'un si divin génie sera suffisant.

Sur ses malheurs et ceux de sa dame (1783).

Ah! quand viendra-t-il, le jour si désiré qui mettra fin à nos longues erreurs, à nos incertitudes, à nos perpétuelles angoisses, à nos fragiles espérances, aux larmes que nous versons depuis dix ans ?

Quand donc, l'un et l'autre, tranquillement assis côte à côte au bord d'un ruisseau dont le murmure est une caresse, pourrons-nous appeler notre amour un saint amour ?

Et chassant tout souci, faire notre repas de fruits non achetés, et dans un pré délicieux boire l'eau fraîche des fontaines ?

Et après avoir reconquis la simplicité et la pureté de nos cœurs, nous faire les disciples de la Vertu, l'âme désormais en repos, et rompre enfin avec un monde pervers (1)?

Hommage à Sienne (1784).

Du haut de la colline où elle s'élève semblable à une tour, Sienne voyait dans la plaine une femme au visage noble et gracieux, mais tout affligée, qui longeait nupieds les rives de l'Arno.

Et les sages se demandaient entre eux : Qui donc est

(1) Le jour qu'Alfieri appelle de tous ses vœux dans cette fâcheuse arcadie est évidemment celui où là comtesse d'AIbany devait enterrer son légitime époux et se marier avec son poète. Le Prétendant mourut en 1788, mais Louise de Stolberg n'épousa point Alfieri : on s'en est parfois étonné ; c'est qu'on ignore qu'elle n'aurait pu devenir comtesse Alfieri qu'en renonçant à un douaire de quarante mille livres de revenu.

-„ QUELQUES SONNETS D'ALFIEKI

cette femme? — Nommez-la comme vous voudrez, mais que chaque Siennois au plus vite sorte de sa demeure et coure à sa rencontre pour lui faire bon accueil.

Or, c'était la Courtoisie qui, bannie de Florence, croyait aller du côté du Tibre où elle n'eût pas été mieux reçue ;

Le joîi parler siennois la ravit à tel point qu'elle ne voulut point poursuivre sa route, et depuis lors elle a à Sienne un temple et les honneurs qu'on rend aux déesses.

Sur ta mort de François Gori GandelUni

L'ami que le destin m'enlève était petit de taille et de tournure élégante. Ses cheveux étaient bruns; ses yeux plein de feu; son geste vif. On lisait sur son visage qu'il avait une haute nature.

C'était un très libre esprit enfermé dans une dure prison et qui y vivait comme le lion assoupi. Ombre courageuse et pure, vous ne connaissiez que trop la vie laide et igroble qui est la nôtre.

Il n'estimait presque personne, et peut-être avait-il raison ; mais il ne haïssait personne ; bienveillant pour tous, c'est en faisant de belles actions qu'il blâmait les méchants.

Il faisait tache, en vérité, dans notre monde corrompu et sans honneur, et c'est pour cela sans doute que l'Envie tourna vers lui ses yeux livides, et, d'un geste, le désigna à la Mort cruelle.

Le poète séparé de sa dame se plaint que les Anglais soient peu sensibles à ses peines d'amour (1784).

Conter ses peines et avoir la certitude qu' autrui nous comprend et reconnaît en elles l'image fidèle de ses propres angoisses, c'est là pour un cœur souffrant une douce consolation.

Ce réconfort, hélas! m'est ôté depuis le jour où le destin a voulu que je vinsse habiter dans cette brume épaisse qui enlève aux Anglais la vue du ciel serein.

Ces âmes de glace ignorent jusqu'au nom du Dieu que j'adore ; toute autre divinité que l'or leur semble fausse et inutile ;

Les soupirs qu'exhale ma douleur amoureuse s'envolent au delà des Alpes; là du moins ils trouveront des hommes qui savent se consumer contre moi.

Le poète, après avoir passé une saison auprès de sa dame en Alsace, revient seul en Italie. Il se lamente (1784).

J'ai franchi les Alpes et je le vois bien, car je retrouve l'Italie muette, désolée, couverte de ténèbres : ainsi, quand le soleil a caché sa flamme, la vallée semble vêtue de deuil.

Seul, le chemin qu'elle a parcouru naguère garde encore comme un doux parfum, tout pénétré d'un rayon d'amour. Et mon âme est pleine de joie et de douleur.

A chaque pas je me dis en pleurant : «C'est ici qu'elle a passé. Ah! si je l'avais rencontrée ! » Mais le destin me fut toujours ennemi.

— --^ QUELQUES SONNETS D'ALFIERI

Je la suivrais certes (1), si j'en croyais mon désir, si sa réputation ne m'était encore plus chère qu'elle- ' même; si je ne m'étais résigné à vivre dans l'amertume.

Le poète continue à se lamenter (1784),

Il fut un temps où je me considérais comme le plus heureux des hommes, et en effet je l'étais, car celui-là peut se dire heureux qui s'est retrouvé en autrui : c'est un bien auquel nul autre, ici-bas, ne peut s'égaler.

Or, maintenant que je suis loin de ma dame, le monde entier me paraît un désert, et je ne sais vraiment, dans l'état cruel où je suis, ce que ma mauvaise fortune entend exiger de moi.

Oh ! comme les choses humaines changent d'aspect suivant le cours de notre destinée, du moins pour celui qui s'est donné à elles !

Tout le temps que de ses douces et divines paroles ma dame a dirigé ma faible raison, je me suis cru un homme ; aujourd'hui je suis moins qu'un enfant.

Sur la mort de François Gori (1784).

Sans cesse reviennent dans mon esprit le jour, l'heure et le fatal moment, ô mou doux ami ! où je me séparai de toi, et le dernier baiser que je te donnai ; mais qui eût pu croire que c'était le dernier?

Je m'en allai, le cœur plein, et content comme un homme qui va rejoindre celle qu'il aime. Oh! tristes vicissitudes de ma destinée ! Le mois n'était pas arrivé à son terme et mon ami était déjà mort.

(1) Elle rentrait en Italie par un autre chemin.

Parmi les joies de l'amour, et comme pour resserrer les liens qui m'attachent à ma dam.e, ta sainte amitié était ma première joie.

Adieu ; tu jouis maintenant sous terre d'un bien véritable. La funeste nouvelle est venue jusqu'à nous. Nous t'appelons en pleurant et tu ne nous entends point.

Sonnet satirique sur les villes d'Italie.

Il faut donner aux Florentins le prix du beau langage ; aux Romagnols celui du mal agir ; les Napolitains sont maîtres dans l'art de faire du bruit et les Génois daus celui de mourir de faim.

Les Turinois aiment à découvrir les vices de leur prochain ; les Vénitiens à ne rien faire ; les bons Milanais sont toujours à table; les Lucquois inspirent du dégoût à leurs hôtes.

Ainsi va toute la noblesse d'Italie : ce sont morceaux divers et chaque ville a son humeur, mais toutes se ressemblent en un point : l'oisiveté.

L'Italie s'abandonne à la paresse ; elle s'enlize dans lesplaisirs ennuyeux; elle nesentpoint son avilissement ; elle trempe dans les flots du Léthé, qui déjà passent par-dessus sa tête.

Dans les bois de l'Alsace (1786).

Au milieu de ces antiques forêts, obscures et muettes : qui hérissent et enténèbrent le sommet de la montagne, là d'où l'on peut apercevoir à ses pieds une plaine riante et bien cultivée, j'ai souvent savouré de nobles •] plaisirs.

Tantôt mille fantômes se sont dressés dans mon 76 -..=

— = QUELQUES SONNETS D'ALFEERI

cerveau, qui devaient prendre ensuite la forme de poèmes achevés ; tantôt j'y ai vanté dans mes rimes la haute vertu de celle pour qui souffre et se lamente mou. cœur.

C'est ainsi que deux compagnons invisibles se tiennent sans cesse à mes côtés et me font délirer ; à droite* c'est la gloire; l'Amour est à gauche.

Oh ! le noble réconfort de la faiblesse humaine ! vivre affranchi de toute mesquine ambition entre les ronces et les fleurs que nous donnent tour à tour Phébns et le dieu d'amour.

Confession (1787).

Craindre, espérer, se souvenir, se lamenter, désirer sans cesse et n'être jamais satisfait, soupirer pour des biens mensongers et ne jouir jamais de la vérité que chacun porte en soi-même ;

S'est.mer souvent plus, souvent moins qu'on ne vaut; ne point se connaître sinon à l'heure oîi l'on souffre ; et quand on arrive au bjrd du tombeau, s'aviser qu'on a mal employé sa vie ;

Voilà l'homme, ou du moins voilà l'homme que je sois. Pourtant je n'ai jamais recherché l'or ou les vils honneurs, La Gloire et l'Amour sont mes seules divinités.

L'Amour méfait souvent vivre hors de moi-mem.e; le désir de la Gloire me ramène en moi ; mais de l'Amour et de l'Ambition je n'ai connu jusqu'ici que les fureurs.

Sur son nom (1796).

Le bec recourbé, la serre nerveuse, les ailes puissantes, rapides, au vol sonore, l'œil hardi et fixant le soleil: voilà les titres glorieux de l'aigle vaillant.

C'est de toi, noble oiseau, que je tiens mon nom. Peut-être mes plus lointains aïeux, suant sous leur armure de fer, ont-ils porté jadis les aigles tonnantes dont la victoire rougit les flots du Rhin.

Mais d'où qu'il me vienne, mon nom est an noble nom ; il me plaît ; j'en suis fier et je le soutiendrai si j'en ai la force, de l'aile, du bec et de la serre et avec un cœur d'acier ;

Déjà Phébus m'a permis de le regarder en face, et qui donc oserait m" attaquer si Jupiter encore me confie sa foudre ? (1).

EXTRAITS DU LIVRE DE LA TYRANNIE

A la liberté (Dédicace de l'œuvre).

Les auteurs ont coutume de dédier le plus souvent leurs ouvrages à des personnages puissants, parce qu'ils espèrent obtenir en échange l'un du lustre, i l'autre une protection, le troisième une récompense. Ta flamme brûlante, ô divine liberté, n'est pas tout à

(1) Le nom d'Alfieri n'a point l'origine que lui donne le ' poète : aquiliferum. C'est un nom d'origine espagnolej {alferez) et où il n'y a pas point d'aigle.

EXTRAITS DU LIVRE DE LA TYRANNIE fait éteinte dans tous les coeurs d'aujoiird'hm : beaucoup d'écrivains parlent même çà et là de quelques-uns de tes droits les plus sacrés et les plus inattaquables. Mais ces écrits aux auteurs desquels on ne peut reprocher que de n'avoir point une volonté pleine et vigoureuse, portent souvent à leur première page le nom d'un prince ou de quelque satellite d'un prince, c'est-àdire de quelques-uns de tes ennemis les plus naturels et les plus acharnés. Aussi n'est-ce point merveille que tu refuses jusqu'à présent d'abaisser un regcird bienveillant sur les peuples modernes, et d'accorder ta protection au petit nombre de vérités que l'on peut trouver dans ces ouvrages contaminés, que la crainte y a enveloppées de paroles obscures et ambiguës, que l'adulation y a parées de faux brillants.

Pour moi qui n'ai point l'envie d'écrire de ce style, qui n'ai pris la plume que parce que le triste temps où je vis m'interdit l'action, et qui, s'il le fallait, l'abani donnerais volontiers pour saisir la glaive et marcher I sous tes nobles étendards, c'est à toi seule, ô 1 Liberté, que j'entends dédier ces feuillets. Je n'y ferai i point étalage d'éloquence — en vain l'essai erais-je — I ni d'une science que je n'ai point acquise, mais avec ' méthode, simplicité, précision et clarté, je tenterai de développer les pensées qui m'agitent, de mettre en lumière ces vérités que la simple lumière de la raison m'a révélées et indiquées, de donner libre cours enfin à ces désirs ardents que depuis ma plus tendre enfance j'ai toujours tenus enfermés dans mon coeur bouillant.

Çu est-ce que la Tyrannie?

On doit appeler Tyrannie le gouvernement, quel qu'il soit, dans lequel celui qui est chargé de faire exé-

cuter les lois peut à son gré les faire, les détruire, les violer, les interpréter, en empêcher ou en suspendre le cours ou même seulement les éluder en étant sûr de l'impunité. Et que ce magistrat violeur de lois doive son pouvoir à l'hérédité ou à l'élection ; qu'il soit un usurpateur ou un maître légitime, un homme bon ou un méchant, qu'il soit un oa plusieurs, j'affirme que dans tous les cas celui qui est assez puissant pour faire ce que je viens de dire est tyran : toute société qui le permet est tyrannie, tout peuple qui le supporte est esclave.

Réciproquement on doit considérer aussi comme tyrannie le gouvernement dans lequel celui qui est chargé de faire les lois est aussi celui qui peut les faire exécuter lui-même. Il est ici nécessaire de faire observer que les lois, c'est-à-dire ces pactes sociaux et solennels qui engagent tous les membres du corps social dans la même mesure, ne peuvent être que la simple expression de la volonté du plus grand nombre, que font connaître ceux que le peuple a choisis pour le représenter. Si donc ceux qui ont été élus pour donner la forme de lois à la volonté du plus grand nombre, peuvent à leur gré exécuter ces lois eux-mêmes,- ils deviennent par là même tyrans, puisqu'il dépend d'eux seuls de les interpréter, de les défaire, de les changer, de les mal exécuter, ou de ne pas les exécuter du tout. Ce qui distingue la tyrannie d'un gouvernement fondé sur la justice, n'est pas surtout, comme quelques-uns l'ont affirmé stupidement, et d'autres méchamment, le fait qu'il y ait des lois établies ou qu'il n'y en ait pas, mais bien qu'il soit impossible dans un bon gouvernement de ne pas exécuter les lois.

Ainsi, non seulement est tyrannie tout gouvernement

où celui qui fait exécuter les lois fait aussi les lois, et tout

^^^^HPP?

EXTRAITS DU LIVRE DE LA TYRANNIE

gouvernement où celui qui fait les lois en est aussi l'exécuteur, mais le nom de tyrannie convient encore pleinement à tout gouvernement, quel qu'il soit, où celui qui est chargé de faire exécuter les lois ne rend jamais compte de leur exécution à celui qui les a faites.

Mais comme il y a mille espèces de tyrannies qui sous des noms différents visent toutes à la même fin, je n'entreprendrai point de les distinguer les unes des autres, et bien moins encore de marquer la différence qui les sépare de tant d'autres gouvernements justes et modérés. Cesdistinctions sont connues de tout le monde.

Un gros problème est de savoir s'il est plus facile de supporter beaucoup de tyrans ou un seul. Je ne chercherai point à le résoudre pour le moment ; comme je suis né sous la tyrannie d'un seul et que cette sorte de tyrannie est la plus commune en Europe, j'en raisonnerai plus volontiers et avec moins de maladresse, et peutêtre aussi avec plus de profit pour mes nombreux compagnons de servitude. J'observerai toutefois en passant que la tyrannie de beaucoup de tyrans, bien que plus durable par nature — Venise nous en donne la preuve — semble pourtant moins dure à qui la supporte et moins terrible que celle d'un seul tyran. Et la raison de ce fait doit, me semble-t-il, être attribuée à l'humaine nature : la haine que l'homme partage entre plusieurs oppresseiirs s'affaiblit, comme aussi la crainte que l'on ressent de plusieurs ennemis n'égale jamais celle que . nous inspire un seul ; enfin beaucoup de tyrans peuvent bien être d'une manière continuelle les oppresseurs injustes de tout un peuple, mais jamais d'individus pris séparément et pour satisfaire leur caprice personnel. Dans ces gouvernements de plusieurs tyrans que la corruption de notre époque, l'impropriété des termes et l'absence de toute idée claire ont fait nommer des

républiques, le peuple n'est pas moins esclave que dans la monotyrannie, mais il jouit néanmoins d'un certaine apparence de liberté ; il ose proférer ce nom sans commettre un crime, et bien qu'il soit corrompu, ignorant, et privé de liberté, il se paie — et peut-être même trop aisément — de quelques dehors.

Je reviens à la tyrannie d'un seul, et je dis que de cette tyrannie-là il y a plusieurs sortes. . Elle peut être héréditaire et elle peut être élective. De cette seconde sorte je citerai l'Etat pontifical et beaucoup d'autres États ecclésiastiques. Dans ces gouvernements, le peuple arrivé au dernier degré de stupidité pacifique voit à chaque instant sa propre liberté retomber entre ses mains par la mort d'un tyran célibataire, mais il ne connaît point cette liberté et il n'en a cure ; aussi se la voit-il aussitôt ravir par un petit nombre d'électeurs qui lui refont un second tyran, lequel a la plupart du temps tous les vices des tyrans héréditaires sans avoir la force matérielle dont ceux-si disposent pour contraindre leurs sujets à les supporter. Je ne parlerai point de cette tyrannie : elle est en effet le lot d'un petit nombre d'hommes, qui par leur lâcheté sans bornes sont absolument indignes du nom d'hommes.

J'ai l'intention de parler désormais de cette tyrannie héréditaire, qui, plus ou moins enracinée depuis de longs siècles dans diverses parties du globe, ne fut que rarement et d'une façon passagère tenue en échec par un réveil delalibertéetnef ut jamais modifiée ou détruite que par une autre tyrannie. Dans cette classe de tyrannies je compte tous les présents royaumes de l'Europe, à la seule exception, jusqu'à cette heure, du seul royaume d'Angleterre. . .

Le nom de monarchie est le doux nom que l'ignorance, l'adulation et la crainte ont donné et donnent 82 -^

- EXTRAITS DU LIVRE DE LA TYRANNIE

eocore à ces gouvernements-là. Pour faire voir combien ce terme est inexact, je crois qu'il suffit de l'analyser. Ou le mot monarchie veut dire l'autorité prépondérante et exclusive d'un seul homme, et monarchie devient alors synonyme de tyrannie ; ou il signifie l'autorité d'un seul homme soumis au frein des lois, lesquelles lois pour pouvoir refréner l'autorité et la force de cet homme doivent avoir elles aussi une force et une autorité peur le moins égales à celles du monarque, et l'on voit tout de suite qu'un gouvernement où deux forces et deux autorités se font équilibre, cesse tout aussitôt d'être une monarchie. Ce mot grec ne signifie en somme rien d'autre que ceci : gouvernement et autorité d'un seul; avec des lois, sans doute, puisqu'il n'y a point de société sans des lois quelconques; mais il signifie aussi autorité d'un seul au-dessus des lois, parce que nul n'est monarque là où il existe une autorité supérieure ou égale à la sienne.

Je demande maintenant en quoi diffèrent le gouvernement et l'autorité d'un seul dans la tyrannie, du gouvernement et de l'autorité d'un seul dans la morarchie. On me répond : Dans l'abus. Je réplique : Et qui peut empêcher cet abus? On me dit : Les lois. Je reprends : Ces lois ont-elles force et autorité par elles mêmes, indépendamment de la force et de l'autorité du Prince ? A cette objection personne ne répond. Donc, si à l'autorité d'un seul, puissant et armé, on annexe l'autorité de ces prétendues lois — fussent-elles même divines — toutes les fois que le monarque et les lois ne sont pas d'accord, que feront ces malheureuses lois, impuissantes par elles-mêmes, contre le pouvoir absolu, contre la force ? Elles seront écrasées, et c'est bien en effet ce qui arrive tous les jours. D'autre part, si une force légitime et effective est introduite dans l'État pour créer = 83 —

VICTOR ALFffiRI ^^- -

les lois, les défendre, les maintenir, n'est-il pas bien clair qu'un tel gouvernement ne sera plus une monarchie, pnisqtie pour faire et défaire les lois il ne suffira plus de l'autorité d'un seul? C'est pourquoi ce titre de monarchie, très parfait synonyme de tyrannie, mais jusqu'ici moins abhorré, ne sert à désigner nos gouveme- 3nents que pour mieux persuader les princes de leur absoln pouvoir et pour tromperies sujets en les laissant ou en les faisant douter de leur absolue servitude.

On trouvera aisément la preuve de mon affirmation, si l'on fait attention à l'opinion des rois modernes touchant leur pouvoir. Ils se glorifient du nom de monarques et témoignent de l'horreur pour celui de tyrans ; mais dans le même temps ils considèrent comme de beaufx>up inférieurs à eux-mêmes ce petit nombre de princes ou de rois, qui, rencontrant des limites qui bornent leur pouvoir, partagent l'autorité avec les lois. Ces rois absolus savent donc très bien qu'il n'y a point de différence cnire monarchie et tyrannie. Plût au ciel que les peuples le sussent aussi, qui, même encore aujourd'hui, fournissent par leur triste expérience la preuve de ce que j'avance. Mais les princes de l'Europe aiment le pouvoir du tyran et !e nom du monarque ; les peuples, par contre, dépouillés, avilis et opprimés par la monarchie, ont la stupidité de ne haïr que la tyrannie.

--■ , EXTRAIT DU PRINCE ET LES LETTRES

EXTRAIT DU PRINCE ET LES LETTRES

Çue les écrivains sont les tribuns des peuples esclaves et les rénovateurs de l'opinion pU' blique.

Les écrivains hardis et véridiques sont donc les tribuns honorés, natnrels et sublimes des peuples esclaves. Appelés à une si haute charge par la seule force de leur enthousiasme naturel, ils représentent, ils sculptent sous mille formes diverses, mais toutes ardentes, convaincantes et énergiques, dans le cœur de ces peuples l'amour du vrai, du grand, de l'utile, de la rectitude, et enfin de la liberté, qui dérive nécessairement de tout le reste. Le théâtre, l'histoire, la poésie, l'éloquence de l'orateur, toute la littérature enfin et sous tous ses aspects, devient une vivante école de vertu et de liberté. Sans doute de tels ouvrages seront interdits, empêchés et poursuivis, mais ils seront lus, médités et rendront service. Au temps où nous vivons, tout pénètre, et si toutes les vérités n'ont pas fait le chemin qu'elles auraient dû, il en faut accuser la crainte ou le manque de génie de qui s'était donné la charge de les révéler. Mais de ce peu de progrès de la vérité et de la lumière il faut surtout accuser l'erreur déplorable de quelques écrivains modernes du premier rang, qui, aimant la licence plus quela liberté, et dignes artisans de servitude, ont employé leur audace à offenser les mœurs par de vilaines pages, comme si les mœurs n'étaient pas assez corrompues ; ou encore ils ont consacré toutes leurs faibles forces à railler, à terrasser une religion que sa • — 85 ======^=

vieillesse avait déjà vaincue, une religion dont les abus ne peuvent d'ailleurs nuire sans la complicité du prince qui les favorise, et ne nuisent jamais autant qu'il nuit lui-même.

L'opinion est incontestablement la reine du monde. L'opinion est toujours la fille d'une persuasion quelconque ; jamais de la force. S'il en est ainsi, qui osera nier que les excellents écrivains n'aient toujours été beaucoup plus que les princes, et à la longue, les ouvriers et les chefs de l'opinion? Ils raisonnent et les princes contraignent. Lorsque la vérité est présentée sous des formes accessibles à l'intelligence de toutes les classes de la société, elle peut pénétrer en chacun et devient la propriété de tous; d'autre part, la force du Prince qui par le chemin de la crainte pénètre aussi dans le cœur de tous et y enfante 1 horreur et la rage, sur quoi reposet-elle, cette force si redoutée, sinon sur la volonté de tous ou du plus grand nombre? Et maintenant, je vous le demande : comment tous ces hommes dont je parle, ou cette majorité, après avoir pleinement connu la vérité et la raison, voudi ont-ils faire du mal, se faire à eux-mêmes du tort, et continuera vivre dans la crainte pour le plaisir d'un seul ? d'un seul que la raison ellemême leur représente avec preuves, comme leur premier oppresseur et leur premier ennemi, ennemi ■ impuissant, ridicule et méprisable, toutes les fois que l'ensemble de leurs sujets ou la majorité de ceux-ci cessent de lui prêter la force de leur ignorance et de leur aveuglement ?

On peut considérer comme une chose 1res certaine que l'influence des écrits, lorsqu'ils visent à rajeunir ou à foriifier une opinion saine, obtient des effets très supérieurs à ceux que produit la puissance des lois ; le livre, en effet, ne gagne sa victoire que par la conviction 86 =-

- EXTRAIT DU PRINCE ET LES LETTRES

qu'il inspire, et il agit avec courtoisie sur le lecteur ; la loi, au contraire, est dure ; elle fait violence ; elle contraint. Pour ma part, je gage qu'il me serait plus facile et plus court de planter une vérité quelconque dans l'âme d'une multitude en la lui présentant à plusieurs reprises sous la forme agréable d'une représentation dramatique que tous comprendraient et goûteraient, que par le moyen d'une harangue ou encore par celui d'une loi même juste et légitime. (III. 10.)

PHILIPPE

[Le Philippe d'Alfieri est tiré d'une nouvelle de Saint- Réal intitulée Don Carlos, qui parut en 1672 et qui semble avoir inspiré en partie le Mithridate de Racine. Plus tard, à la fin du siècle, Campistron transposa le sujet et les personnages de cette nouvelle soi-disant historique et écrivit son Andronic. Le thème du Philippe d'Alfieri est le suivant. Philippe II, roi d'Espagne, a épousé en secondes noces la princesse Isabelle de France, beaucoup plus jeune que lui, et qui était destinée à son propre fils Don Carlos. Don Carlos aime la reine qui devait être sa femme, d'un amour tendre, respectueux et muet. Isabelle n'ose s'avouer à ellemême qu'elle a du penchant pour le jeune prince. Philippe néanmoins devine tout et décide de faire périr Carlos. D'autant plus que l'héritier de la couronne d'Espagne est un cœur généreux et que sa politique secrète à l'égard des Flamands rebelles fait contraste avec les procédés tyranniques qu'il emploie lui-même. Il y a dans cette pièce d'un côté les belles âmes, Don Carlos, Isabelle, Pérez, confident de Don Carlos, et de l'autre, les âmes viles et hypocrites, Philippe, un Tibère, et ses confidents, Gomez surtout, son « âme damnée ». Philippe, à notre avis, n'est qu'un mélodrame on alternent les scènes de tendresse et les scènes d'horreur. Voici l'acte II de cette tragédie.]

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