Le Roman d'une Honnéte Femme, p
Du domaine de la passion et du sentiment, passons maintenant à celui de l'intelligence.
La vie du sentiment est satisfaile quelquefois par l’amour, lorsqu'il s'accorde, comme l’a dit Cherbuliez, avec ce besoin qui est en nous de tout posséder et celui de nous réduire à nous-mêmes.
La vie de l’intelligence subit, elle aussi, cette oscillation et se satisfait généralement plus pleinement, car elle aboutit plus efficacement à de la création. Elle dépend, dans une certaine mesure, de l'instinct, mais chez l’homme des éléments contraires y font quelquefois obstacle :
« Les castors sont toujours architectes, et la géométrie des abeilles ne se dément jamais; dans l’homme, la vie de l'instinct est intermittente. Il pense : c’est-à-dire qu’il a le don d’être à la fois ce qu’il est et ce qu’il n’est pas, qu’il possède dans son esprit toutes les formes, tous les types, voire toutes les chimères*. »
La force de l'instinct est certainement étrange quand on considère sa nature essentielle. Elle l’est autant chez les bêtes que chez les humains ; et peut-être ne diffère-t-elle pas notablement chez les uns et chez les autres. Mais là où elle semble tout autre, c’est dans ses applications :
« Cette faculté mystérieuse qui, dans les animaux, est une divination mise au service de leurs appétits, et qui est chez l’homme un exercice irraisonné de la raison s’emparant de la vérité par violence ou par surprise, les grands hommes la possèdent dans une mesure inconnue au vulgaire. L'instinct n’est pas autre chose que le sentiment de la destinée *. »
L'intelligence humaine ainsi comprise semble être une force fatale combattant contre le principe même de la vie :
« Vous vous imaginez que plus un être a d'intelligence, plus illui est facile de se régénérer. Erreur grossière”. »
« La biologie nous enseigne que la régénération n’est une puissance active que dans les êtres inférieurs et très inintelligents*. »
Toutefois cette « intelligence exceptionnelle qui vient de la puissance des instincts chez les hommes” » n’est pas selon notre philosophe un don des dieux : « Non, les grands hommes ne sont pas les fils de Jupiter, nourris de nectar et d’ambroisie ; ils sont les fils de
. Le Grand Œuvre, p. 89.
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leur race et de leur temps”. » L'accident de la naissance explique donc souvent l'intelligence de l'individu : « Le génie et le hasard ont un air de famille*. »
Rapprochons cette idée de Cherbuliez de la définition qu'a donnée Maurice Barrès de l'intelligence : « Cette petite chose à la surface de nous-mêmes. » Nous pouvons constater la part faite à la nature animale de l’homme dans la création de son esprit. Il semble exister dans l’homme supérieur comme une sorte de force vitale, naturelle, certainement fort différente de l’austère tendance à l’abstraction. Cette force donne l’idée d’une surabondance d’énergie quine demande qu’à se manifester : « Les hommes supérieurs aiment à jouer*. » En serait-ce là un indice ?
Cherbuliez a fait sur cette forme de l'intelligence, que dénote avant tout l'imagination, la remarque suivante :
« Notre imagination est une artiste ; quand elle prévoit, elle met de l’ordre et de l’unité dans ses tableaux, et elle se trompe toujours, parce qu’elle simplifie tout et que rien n’est moins simple quela vie“.»
L’imagination a généralement tort parce qu’elle perd le contact de la réalité des choses soit par ignorance, soit parce qu’elle n’en a cure. Elle est par excellence cette forme du moi qui vient tour à tour s’élargir à la mesure du monde et tour à tour se réduire. Il est donc assez typique ce Bolski, Polonais exalté, qui déclare : « Je portai en moi deux âmes, deux imaginations, l’une amoureuse des grandes choses, l’autre affamée de jouissances *. »
Ce qui fait le grand mérite de l'imagination c’est que tout en adoptant (inconsciemment) les mêmes méthodes que l'esprit de mensonge, elle sait demeurer sincère même au plus fort de ses exagérations, elle s’hypnotise sur des minuties auxquelles elle attribue une trop grande importance, voilà tout :
« Les hommes d’imaginalion sont souvent plus touchés des petites choses que des grandes*. »
Les imaginatifs qui ne sont que cela ne peuvent jamais se résoudre à dépasser les bornes de leur moi qui leur agrée tant; s'élever dans Les sphères de la spéculation pure leur est par conséquent interdit :
. Le Grand Œuvre, p. 88.
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. La Vocation du Comte Ghislain, p. 108.
. Le Roman d’une Honnéle Femme, p.309.
. Ladislas Bolski, p. 36.
. La Ferme du Choquard, p. 438.
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« Serviteur à l'infini! Il ne réduit à rien et je veux être quelque chose ‘. »
Vouloir être quelque chose, c’est assez naturel en somme. Cherbuliez accorde des mérites moraux à l’imagination : le poète, artiste dans le talent duquel l’imagination nourrie du moi subjectif joue un si grand rôle (à l'encontre des autres artistes dont le rêve peut prendre forme dans une ébauche plastique extérieure à eux-mêmes), est l'exemple qui nous est donné de l’être à imagination : « J'aurais cru. que c’est l'imagination qui fait le poète. Je ne veux pas qu'il pâtisse; la pauvreté diminue l’homme”. »
D'abord, désintéressement admirable chez ces rêveurs : « Les hommes d'imagination sont sujets à se passionner contre leur propre intérêt ;... rêver des malheurs, c’est encore rêver* ».
Sincérité : « Les poètes peuvent être des gens très sincères dans leurs discours, dans leurs actions, mais il leur est difficile d’être vrais. Par nécessité de métier ils se passionnent pour des fables, pour des êtres fictifs; ils mettent ce qu'ils ontde cœur au service de leur imagination. Quand leur cœur se trouve à sec, il est juste que leur imagination les rembourse de ses frais, et ils en arrivent à ne plus bien distinguer ce qu’ils sentent d’avec ce qu'ils inventent*. » Et encore : « Il est trop poète pour être hypocrite. Il n'est pas sincère mais il n’est pas faux... Son imagination vaut mieux que son cœur”. »
Les poètes, les vrais imaginatifs, c’est leur qualité maîtresse, peuvent avoir bien des'défauts, mais la mobilité de leur esprit les met à l'abri de beaucoup de vices, et la dualité les défend des bassesses : « Les vrais poètes sont un composé bizarre d’indifférence, et de passion. ils ont de suprêmes nonchalances qui déconcertent leurs convoitises... les poétes ne peuvent jamais être que des demicoquins °. »
L’imagination du poète le rend assez égoïste, mais doit-on bien lui en vouloir ? « Permettez-lui d’être égoïste. quand le poète jouit, il met l’univers de part dans ses joies’. » C’est l'imagination qui effectue cette assimilation et cette création, qualité précieuse qui
. La Bête, p. 83.
. Prosper Randoce, p. 143.
. Le Roman d’une Honnête Femme, p. 31.
. Prosper Randoce, p.117.
. Prosper Randoce, p. 288.
. Prosper Randoce, p. 143.