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Qui sait si ce manque d'harmonie intérieure particulier à l’homme de génie n’est pas le point faible par lequel la folie vient si souvent le surprendre ? Cherbuliez fait allusion à cet autre grand homme sans force de caractère, J.-J. Rousseau : « Et puis je pensai à un autre homme encore, grand écrivain comme Le Tasse, hypocondre et mélancolique comme Le Tasse, comme Le Tasse faible de caractère, comme Le Tasse encore pauvre et vagabond!»
Que le génie se heurte de front au monde et à son hostilité faite de superstitieuse ignorance, c’est après tout sa raison d'être, car sa grandeur ne se mesure-t-elle pas à sa résistance au milieu ? Mais, comme ce fut le cas pour Le Tasse et pour Rousseau, quelle chance de succès ou de bonheur a-t-il lorsqu'il lutte en outre contre luimême, qu'il se livre à des arguties et des subtilités qui énervent sa pensée qui pourrait être autrement féconde ? Il reste bien sa volonté créatrice, mais elle ne sait plus quel conseil suivre : « Quel est ce rôle que Le Tasse se flatta de jouer dans la grande mascarade humaine !... Uneimagination vive et délicate et — chose singulière! — le goût des abstractions et des syllogismes, beaucoup de subtilités mais moins de bon sens que de finesse, un des ce esprits plus raisonneurs que raisonnables, qui ne s'arrêtent pas à mi-chemin dans la logique de l'erreur, qui s’égarent avec méthode; avec cela aspirant à tout, ne doutant de rien, un platonicien, un idéaliste disant tout à coup : «celaest car cela doit être”. » Nous voilà retombés dans le problème de la volonté ou plutôt de la volonté qui s’amollit.
Cherbuliez s’est à cet égard fort intéressé au personnage énigmatique de Hamlet, en qui le génie naturel etie caractère aux prises peutralisaient l’énergie : « Le jeune prince danois est resté le type immortel de ces hommes que la générosité de leur caractère et La supériorité de leur esprit rendent impropre à l’action’. » L'auteur reconnaît également la force des circonstances sur les génies incomplets comme Le Tasse et tente de prouver : « que le plus grand malheur de ce divin génie fut d’être né cinquante ans trop tard*. »
Il le compare encore, réduit à la servitude, incapable de laisser parler son génie aux « aigles à qui on a interdit de regarder le soleil et qui se dévorent et prennent la vie en dégoût*. » Par ces traits, on reconnaît au génie une étrange parenté avec la grande
. Le Prince Vitale, p. 217.
. Id., p. 158.
. Prosper Randoce, p. 3.
. Le Prince Vitale, p. 230.
. Le Prince Vitale, p. 231.
passion. Comme elle le génie à besoin de souffrance pour atteindre sa plénitude. Cette souffrance est d’ailleurs consentie :
« Ces tourments volontaires sont le secret du génie : c’est la souffrance qui nous révèle à nous-mêmes. Les enfants ne font pas leurs dents sans souffrir et les oiseaux sont malades pendant la mue. L'existence des vrais artistes a sa crise inévitable, douloureuse, qui les perd ou qui les sauve...
« Ils se sont mis en règle avec le passé, il ont appris la tradition et le métier, il leur reste à se chercher et à se trouver. il faut avoir servi pour mériter d’être libre. Tout véritable artiste est un esclave affranchi*. »
Rappelant ses souvenirs bibliques, Cherbuliez a plusieurs fois comparé l’homme de génie en mal de création à celui qui lutta contre l’archange et en fut divinement blessé. Idée évidemment romantique et que l’on retrouve sous différentes formes chez Musset, Leconte de Lisle, Vigny.
Très banale également celle du génie planant au-dessus des contingences de la moralité sociale bonne tout au plus pour les gens médiocres : « Mon grand-père avait un faible pour les gens médiocres; il semblait croire que l’étroitesse d'esprit est une garantie de moralité”. » Ils ne peuvent consentir à pardonner au génie ses incartades et prennent pour de la licence ce qui n’est que l’indice d’une force sans mesure qui cherche sa nourriture où elle le peut : « Ces braves gens ne veulent pas comprendre que le génie est une espèce de possession, que les grands artistes ne s’appartiennent pas, qu’ils sont la proie du démon qui les hante et qu’on ne peut appliquer aux êtres d'exception les petites règles de la morale vulgaire. »
La passion du génie est toujours forte, soit en bien soit en mal il y met tout lui-même. On pourrait lui appliquer ce mot de Cherbuliez sur un de ses personnages les plus frappants : « il avait l’entêtement du cœur’. » S'il se corrige jamais soyons sûrs que c’est sur le tard : « Les artistes ne se régénèrent pas en un jour; ils attendent pour être sages qu'il ait neigé sur leur tête”. » La passion du génie, plus tenace souvent que celle de l’amour, a en effet en elle le pouvoir de se renouveler en reprenant contact avec l’objet
. Jacquine Vanesse, p. 12.
. Paule Méré, p. 158.
. Paule Méré, p. 105.
. Olivier Maugant, p. 39.