‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 119 sur 298 · Prosper Randoce, p · texte numérisé non relu

Prosper Randoce, p

Ne croyez-vous pas entendre le e pur si muove de Galilée !?

Nous avons successivement passé en revue les formes divines que revêt l'intelligence, la vie de l'instinct, celle de l'imagination, le talent, le génie, et l’aberration qui lui succède souvent, Il nous reste à grouper les idées que Cherbuliez a exprimées sur la nature même de l'intelligence : « Ce qui nous enchante dans les grands poètes ce sont des beautés qu’ils n’ont pas cherchées... C'est là vraiment la marque du génie; il unit à la puissance des combinaisons la candeur de la bête®. » En l’homme supérieur le génie créateur qui possède les formes de sa création fit usage de cette « souplesse » (dont parle Montaigne) pour varier ses ébauches diverses des éternelles vérités; et quelle souplesse dans ces combinaisons! : « On assure que Shakespeare ne disposait que de quinze mille mots, représentant quinze mille idées*... » Mais avec ces quinze mille idées il a obtenu les permutations et combinaisons les plus éblouissantes. Dans le travail discernable de l'intelligence supérieure, rien de très compliqué, du moins en apparence. L’échafaudage a été enlevé pour que l’ensemble apparaisse dans toute sa pureté harmonieuse : « Il y a peu de machine dans tout ce qui est grand, dans tout ce qui est fort, dans le travail mystérieux du génie‘. » Le caractère naturel, matériel, et cependant divinement insaisissable de l'intelligence, Le Tasse lui-même l’a défini et Cherbuliez nous le cite : « L'intelligence humaine », a dit Le Tasse, « renferme en elle les formes de toutes choses, et elle a le don de s’assimiler à tous les objets de sa pensée, ce qui lui permet de dire que l’univers entier est en elle... Et ainsi par la contemplation des pures intelligences ou des anges, il dépend d’elle de devenir angélique, et elle se rend toute divine par la contemplation de la Divinité®. »

Sub specie aeternetatis, sera-t-on tenté de dire après ces platoniciens si convaincus. Mais malgré cela Cherbuliez reste à certains égards résolument positif. Le bonheur selon lui ne dépendra pas du degré d'intelligence d’un individu. A tout prendre les faibles d'esprit auront sur terre des compensations inconnues des forts : « Laissez aux pauvres d'esprit les joies du cœur*. » Ce qui ne veut pas dire qu’ils connaîtront une félicité vraie et durable. Non, il

. Le Prince Vitale, p. 335.

. La Bête, p. 343.

. Id., p. 344.

. Le Prince Vitale, p. 260.

. Le Secret du Précepteur, p. 172.

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semble d'après notre auteur que le secret du bonheur réside dans l'harmonie parfaite entre l’être et son milieu, et l'effort qu'il lui faut exercer pour s’y maintenir : « Chaque animal », croyait un de ces personnages, « possédait juste la dose d'intelligence nécessaire à son bonheur... Le cerveau du flétan, ce gros poisson plat qui pèse autant qu’un homme de taille moyenne, a la grosseur tout au plus d’un grain de melon‘. » Pour l’homme, dont les besoins sont nombreux, l’action incessante et les désirs changeants, le problème de l'adaptation de son intelligence sera beaucoup plus compliqué, presque insoluble. Peut-être la condition première et nécessaire du bonheur par l'intelligence sera-ce l’harmonie entre ses facultés diverses: l’imagination, talent, etc.; ou mieux, ne sera-ce pas l’union non contrariée du cœur et de l’esprit, union soutenue par un grand amour et poursuivant un noble but?

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