La Bête, p
Louis Ducros', qui, comme il a été dit, a trouvé que Cherbuliez possédait les qualités d’un très fin psychologue, croit de même que notre auteur avait tous les dons et les talents indispensables au parfait moraliste : « On pourrait extraire de ses romans, dit-il, un livre qu’on intitulerait Pensées de Cherbuliez. Le livre serait volumineux et il prendrait sa place à côté de nos plus piquants moralistes…
« Ce volume qu’il serait facile de faire avec les pensées détachées de Monsieur Cherbuliez pourrait s’intituler : L'art de la vie ; en effet, ses personnages favoris, ses héros benjamins, ont tous réfléchi sur les problèmes éternels de l’humanité sur le devoir, le bonheur, l’idéal... »
L'on a déjà rassemblé nombre de pensées détachées de Cherbuliez, et sans doute ce « volume qu’il serait facile de faire » et « fort volumineux », comme le prédit Ducros, se fera. Mais nous avons pensé pour notre part que le moraliste éminent que fut notre écrivain méritait mieux qu’un recueil d'extraits de morale piquante, qu'il y avait dans l’âme de ce fils de pasteur et de professeur, professeur lui-même, une intention directe de laisser d’utiles enseignements plutôt que de vouloir briller, voire éblouir; que Cherbuliez avait des idées très précises sur la morale et que ces idées ne devaient pas être consignées en un volume sous forme fragmentaire mais bien au contraire être présentées selon un ordre suffisant cohérent pour être érigées en principes sinon en système ; car comme Ja fait observer Émile Faguet, Cherbuliezn'en avait pas. « Quoiqu'il ait dit : c’est beau un système, c’est le monde vu à travers une idée. Il n’avait pas de système par lui-même*, »
1, Revue politique el liltéraire du 24 décembre 1881. 2. Discours de réception, de M. É. Faguet à l'Académie le 18 avril 4904.
De. A
« Parmi les romanciers qui n’ont pas de doctrine et qui s’en passent fort bien, il y a d’abord Octave Feuillet, Edmond About, Victor Cherbuliez.….. ».
S'il ne possédait pas de système, il jugeait les choses et les gens au moyen de son idée ou plutôt au moyen de ses idées maîtresses quant au fond et à l’essence desquelles il ne variait guère. Il était par exemple, et plusieurs l’ont justement noté, quelquefois robustement optimiste. Il croyait résolument au progrès. C’en est le corollaire. Et cette tournure de son esprit l’autorisait en quelque sorte à enseigner la morale qui est en fin de compte l’art de bien vivre et de bien penser. Montaigne et Pascal l'ont déjà dit.
Il avait du mérite d’ailleurs à affirmer son optimisme, car ce faisant il ne suivait certes pas la mode du jour : « Il repoussait le pessimisme, ce mal non pas du siècle, mais de ce second demisiècle, avec une très saine énergie... À cet optimisme généreux, vénérable chez un homme du reste si averti, M. Cherbuliez a voulu consacrer tout un livre, Le Grand Œuvre, qui est un hymne magnifique au progrès”. » « Le Grand Œuvre c’est l’œuvre même de l'humanité, c’est le progrès. M. Cherbuliez croit au progrès”. »
Aux décourageantes leçons apprises de la Science, impérieuse maîtresse de la littérature du temps, il opposait les croyances à l'énergie et les valeurs spirituelles reçues de ses maîtres à penser préférés : .. « il avait adopté », dit E. Ollivier, « la philosophie de Platon, de Marc Aurèle, de Descartes, du Vicaire Savoyard, en certaines parties mitigées par ses souvenirs d'Hegel*. »
L'optimisme et la foi au progrès de Cherbuliez ne sont pas toutefois de l’ordre de ces vertus béates et niaisement satisfaites si communes à la classe des gens bien pensants dont après tout il était issu. On ne saurait dire en effet qu’il ait trouvé dans la religion l'appui que recherchent les moralistes quand ils ne sont pas notoirement cyniques. Il accorde en bon Spinoziste qu’il y a dans la nature comme un Dieu répandu et passe outre. Le domaine du sentiment et de la passion l’a convaincu que la morale n’y entrait que pour une faible part. C’est parce que son cœur linclinait vers la bonté, « la seule passion qu’il ait trouvé vraiment admirable », qu'il a pu être le moraliste péchant par excès d’optimisme que nous
4, Les Hommes et les Idées, Henry Houssaye, Calmann Lévy, 1886.