‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 134 sur 298 · OO 1 OT À À NO · texte numérisé non relu

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en fait elle peut n’être pas sans prix. Oui, par instants, je crois voir ce grand rideau de théâtre trembler et s’agiter, comme si un souffle l’effleurait'. »

Recherchant le plaisir, évitant la douleur, l’homme semble enclin à l'ordinaire à se décharger sur l’existence du soin de déterminer ses actes. La morale trouve-t-elle son compte à ce double jeu? L'homme, a-t-il le droit de chercher à éviter la douleur ? Sans doute, car « la loi de la nature est de craindre les coups et de les éviter”. » Toutefois il ne s’en tient pas là d'habitude. Il s’imagine en effet assez volontiers que le plaisir est son dû : « en sa qualité d’animal très rusé, à la fois méprisant son corps et l’aimant beaucoup parce qu’il le considère comme un grand fournisseur de plaisir dont il ne saurait se passer’. » Pour lui, l’absence de souffrance ne suffit pas. Ses désirs vagues, difficiles à assouvir, l’aigrissent, l'injustice du sort l’oppresse, et son équilibre moral s’en ressent : « M'!° Ferray possédait au suprême degré le don des espérances vagues, qui consistent à espérer quelque chose sans savoir quoi... C’est à la Providence de trouver le comment; elle a été mise au monde pour cela‘. » Mais « il ne faut pas demander au monde de nous amuser ; ce n’est pas son métier, et il a raison qu’on le prenne au sérieux5. » Les plaisirs déniés, l’absence de douleur qui pourrait occuper notre attention, en voilà assez pour engendrer l’ennui, le grand ennemi de la Morale. L'homme le fuit d’instinct : « Tu préfères », dit-on à un de ces désœuvrés, « la souffrance à l’ennui‘. » C’est que l’ennui nous rappelle qu’il faut vivre et qu'il existe des devoirs : « Un moraliste a dit que le plaisir nous fait oublier l'existence, que l'ennui nous la fait sentir’. » La recherche des plaisirs vagues est déraisonnable. Elle nous porte à exiger de la vie plus qu’elle ne peut nous donner. Cherbuliez croit pour sa part qu’il est bon, pour jouir de nos plaisirs, de ne pas réclamer l'impossible : « Sans doute il est raisonnable d'aimer les oranges, mais vouloir en cueillir sur un poirier*! » Que le résultat soit mesuré à notre eflort; connaissons nos pouvoirs : « Vous savez ce que disait cet autre : qu’un jour Roland prit un

. Paule Méré, p. 50.

. Une Gageure, p. 246.

. La Béle, p.97.

. Miss Rovel, p. 47.

. Le Roman d'une Honnêle Femme, p. 85.

. La, Vocation du Comte Ghislain, p. 389.

. La Vocation du Comte Ghislain, p. 205.

. Le Prince Vitale, p. 167.

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Capucin par la barbe et qu'après l'avoir bien fait tourner, il le jeta à deux milles de là, où il ne tomba qu’un Capucin‘. »

Reconnaître les lois des limites possibles, voici ce qui rend le plaisir, sinon le bonheur, possible. Dans ses emportements les plus divins l’homme doit quelquefois reconnaître ces fatales limites à son plaisir : « Ce baiser lui avait fait sentir en quelque sorte les inexorables bornes de la volupté?. »

Les signes qui nous sont offerts pour nous aider à vivre sont d’ailleurs pour la plupart bien en évidence et donc « il ne faut pas calomnier la vie. Elle place des poteaux indicateurs et des avertissements très lisibles à l'entrée de tous les mauvais chemins : tant pis pour ceux qui ne savent pas lire”. »

Savoir se contenter des menues satisfactions qui passent à notre portée, ne pas murmurer lorsque nous sommes atteints par la souffrance (car « on apprend à l’hôpital que l’homme qui se porte bien est une exception‘ »), et surtout ne pas compter trop constamment sur le sort probable, voilà la morale du plaisir : « 1 y a un âge oùla vie nous porte ; il y en a un autre où, par unjuste retour, c’est à nous de la porter’. »

D'ailleurs il est possible à l’homme de diminuer ce qu'il y a de rebutant dans les tâches qu’il s'impose. Un peu d’aide et de discipline suffisent à cela : « La chose désagréable faite d’abord avec dégoût, puis facilement, par habitude, et enfin avec quelque plaisir, voilà le fond de l’éducation®. » En réduisant ses besoins, l’homme vient plus facilement à bout de ses désirs : c’est chez lui une force manifeste dont il peut se servir à l’occasion : « Celui qui n’a pas de besoins devient tôt ou tard le maître de ceux qui en ont”. »

Besoins, désirs, intérêts, chacun à son temps. Le déterminer, c’est découvrir l'hygiène morale propre à notre nature. Savoir surtout, dans l’âge mûr, se contenter de plaisirs calmes, c’est s'assurer contentement : « Tous les âges ont leurs plaisirs, et après avoir vécu tant bien que mal, il n’est pas désagréable d'employer quelques dix années à regarder vivre les autres*. » Pour le surplus, regarder vivre

. Paule Méré, p. 241.

. Prosper Randoce, p. 64.

. Le Fiancé de Mademoiselle de Saint-Maur, p.74. . Noires et Rouges, p. 187.

. Noires et Rouges, p. 6.

. La Vocation du Comte Ghislain, p.141.

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