Olivier Maugant. p
A1. Olivier Maugant, p. 271.
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que le bonheur tout en l’amollissant, comme il a déjà été dit, lui enlève par compensation de sa violence : « Elle était trop heureuse pour être impatiente‘. » Ou encore : « Il était devenu doux parce qu’il était heureux”. »
Le bonheur paraît donc favorable à l’entretien de notre équilibre moral. Le malheur, qui est sa contre-partie, sera-t-il au contraire à compter parmi les éléments contraires à cet équilibre? En l’étudiant, découvrirons-nous quelques vérités qui nous permettront de jeter sur la question les clartés que nous recherchons? Pour cela, étudions les conditions qu’on peut considérer comme propices en quelque sorte au malheur; efforçons-nous de déterminer dans quelle mesure nous devons nous estimer responsables de notre malheur; tâchons d'en comprendre la nature et d’en saisir l’essence. « Un homme heureux », fait observer notre auteur, « ne cherche pas à oublier sa propre existence *.» « Qu’est-ce qu’un bonheur », ajoute-t-il, « qui éprouve le besoin de s’étourdir et de se consoler*. » On serait porté à croire que ce genre de bonheur est précisément l’état qui plus que tout autre est susceptible de nous prédisposer au malheur. Ce dernier, en effet, se combat d’ordinaire par l’oubli, la seule ressource à peu près efficace découverte jusqu’à présent par les pauvres humains lorsque le malheur les poursuit. La faculté d’oubli est souvent une question de climat : « Il était bien de son pays (La Provence), où la beauté du ciel engage l’homme à se laisser vivre et où l’oubli est aussi facile que le plaisir‘. » L'existence est un fardeau, savoir oublier l’allège : « Si le souvenir embellit la vie, l’oubli seul la rend possible. Quelqu'un l’a dit avant moi’. »
Mais plus fort que la faculté d’oubli est souvent chez l’homme le pouvoir de se rappeler et d'aimer presque son malheur : « Comme le bonheur, le malheur a son ivresse‘. » Et plus familièrement : « C'était un épais garçon enfermé dans son malheur comme une huître dans son écaille’. » Se sentir malheureux, c’est se trouver intéressant : « Il s'était fait un dieu de son chagrin et il s’indignait que le prêtre eût osé rire dans sa propre église. » Le pessimiste sera
. Samuel Brohl et Cio, p. 237.
. Après Fortune Faile, p. 100.
. Jacquine Vanesse, p. 224.
. Après Fortune Faite, p. 54.
. Noires et Rouges, p. 394.
. Le Prince Vilale, p. 350.
. Olivier Maugant, p. 210.
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précisément ce candidat au malheur ; il lui plaît que le sort se montre injuste à son égard : « Le pessimiste est celui qui s’indigne de ce que l’univers n’est pas un immense magasin de bonheur à son usage, Toutes ses déceptions, toutes ses aigreurs, lui viennent de l’importance excessive, et de la situation privilégiée qu’il s’attribue parmi les êtres ; pour voir les choses telles qu’elles sont, il suffit quelquefois de changer de place.
« Si aujourd’hui le pessimisme est à la mode, c’est que faute de grandes choses à aimer on s’aime beaucoup soi-même. La fatuité est une religion triste’. »
Toutefois le pessimiste n’est pas véritablement et profondément malheureux, car « il s’arrange toujours pour avoir quelque raison de tenir à la vie”. »
Il y a des degrés dans le malheur, mais chacun de nous trouve en lui la qualité et la mesure de la souffrance à laquelle il veut consentir : «... le malheur n’est pas dans les choses, il est en nousmêmes, et il suffit d’un point noir dans notre œil pour que la nuit se fasse autour de nous”. » Le mal venant de nous, aucune aide du dehors ne saurait nous être efficace : « On n’a jamais consolé personne*. » Hormis le temps, rien ne nous réussit : « Quand le cœur est blessé, on a beau se tourner et se retourner dans sa vie, nulle position n’est bonne, car le mal est partout; en s’agitant on agite son chagrin, on s’aperçoit qu’on ne le connaissait pas tout entier, et à la souffrance se joint une inquiétude qui laigrit*. »
Ainsi on se trouve amené à se faire une conception très nette de son malheur. On lui donne un visage, on attend sa venue : « Je croyais connaître le malheur, je me trompais. Le voilà*. »
Oui, il y a des degrés dans le malheur, mais ce qu’il y a de plus pitoyable ce n’est pas une grande et belle infortune qui ennoblit l’âme, ce sont les mille maux obscurs qui sont en quelque sorte comme ses harmoniques et contre lesquels nous nous sentons incapable de résistance la plupart du temps, surtout lorsque nous ne possédons pas une nature véritablement héroïquecar si «le malheur retrempe les forts, il ôte aux faibles, pour parler comme Homère, la
. Olivier Maugant, p. 137.
. Id., p. 441.
. Le Roman d’une Honnéte Femme, p. 258.
. Le Grand Œuvre, p. 298.
. Le Roman d'une Honnèête Femme, p. 186.
. Prosper Randoce, p. 67.
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moitié de leur âme, » et cela surtout quand le temps ne parvient pas à l’émousser : « Car le malheur qui a trop duré finit par perdre sa dignité?. » Et plus loin cette idée semblable : « O pauvreté comme vous avilissez ceux qui ne savent pas être fiers de vous”! » Cherbuliez insiste sur l’effet démoralisateur des petits malheurs, plus difficiles à endurer que les grands : « Ce qu'il y a de pire dans certains malheurs ce sont les détails*. » Car « dans un malheur extrême tout est plus difficile que de souffrir” ». Ce qui en eux nous décourage, c’est leur nombre. Le malheur appelle le malheur, ou, comme le dit notre auteur « le malheur plaît au malheur. » Ce qui nous rebute, c’est leur interpendance et leur union contre laquelle nos efforts se fragmentent : « C’est l’ordinaire que nos chagrins s’enchaînent les uns dans les autres aussi étroitement que les grains d’un chapelet”’. »
On est frappé vraiment de la justesse de cet aperçu sur l'effet que produisent sur les humains les misères qui les oppriment : « Il est aisé d’être fort dans les grandes crises de la vie : la violence du malheur exalte l’âme, porte à la tête, on se grise de son désespoir. Oui, le malheur est plus facile à supporter que tout ce qui l’accompagne, car les grandes infortunes sont des reines couronnées d’une funèbre beauté mais qui traînent sur leurs pas un long cortège d’obscures et misérables souffrances. Avez vous lu Delphine? C'est dans ce livre qu’ont été retracées d’un immortel pinceau les faiblesses, les misères qui se traînent après les grands revers, les ennuis dont le désespoir ne guérit, le dégoût qui n’amortit point l’âpreté de la souffrance. »
C’est ce dégoût, né du sentiment que plus rien n'importe et n’a de valeur dans cette existence faite d’ennuis et de labeurs quotidiennement répétés, que nous pouvons saisir l'essence et nous pénétrer de l’atmosphère subtile du malheur. C’est l’écroulement de la force morale elle-même. Les cœurs nobles en souffrent peut-être plus que les autres : « Cet horrible dégoût de la vie et des hommes que ressent quiconque a de l’âme et s'aperçoit que cela ne lui sert