Le Roman d'une Honnéle Femme, p
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de rien, cette marchandise n'ayant pas cours dans le monde’. »
Quoi d'étonnant en vérité à ce que « le malheur change les hommes”* », Et cependant nous voyons tous les jours autour de nous des hommes qui, à en juger par l'apparence, semblent ne pas être éprouvés par leur infortune. Ce sont ceux-là qu'il faut plaindre le plus, car « le plus cruel des malheurs, c’est d’être malheureux sans en avoir l’air*. »
Il est toutefois des âmes naturellement énergiques qui savent se rebeller, ettraitant sans égards le malheur, lui enlèvent de sa force : « C’est une consolation de mettre tous ses chagrins dans le même sac; cela simplifie Le malheur“. » Ne pas vouloir être l'artisan de son malheur, et par l’inertie se refuser à lui donner pâture, voilà pour ces gens sains presque une consolation, à tout le moins les éléments d’une philosophie : « Il me semble que le meilleur parti à prendre dans ce monde est dene rien désirer, de ne rien demander, de ne rien vouloir, et de laisser cheminer les événements. Avec tout cela on peut être malheureux, mais on n’est pas le complice de son malbeur*, »
Savoir traiter Le sort contraire avec condescendance, sans daigner s'indigner contre l'injustice que le pessimiste né lui attribue, c’est encore dominer son malheur et ne pas se laisser écraser par lui : « Je connais quelqu'un qui prétend qu'après tout le malheur est plus sot que méchant et on a toujours tort de se fâcher contre les sots®. » D’ailleurs le sort est capricieux, il se peut fort bien qu'il se ravise : « Il y a des malheurs qui restent en chemin. C’est une justice, paraît-il, qu’il faut rendre à la vie”. »
Bonheur, malheur, sont bien souvent affaire de comparaison et de contraste : « Il m’a tant fait souffrir autrefois que je lui suis fort obligé du mal qu’il ne me fait plus*. »
Peut-on raisonner avec le malheur? En quoi nous sert notre sagesse dans l’adversité? Le problème du Bonheur et du Malheur se ramène-t-il à celui de la recherche de la Vérité? La sagesse, la connaissance de la Vérité, sont-ce là des facteurs déterminants dans la
. La Revanche de Joseph Noirel, p. 334.
. La Vocation du Comte Ghislain, p. 333.
. Le Fiancé de Mademoiselle de Saint-Maur, p. 180. . Le Roman d'une Honnéte Femme, p. 169.
. Olivier Maugant, p. 421.
. Le Comte Kostia, p. 192.
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formation de notre morale? Que pense Cherbuliez à cet égard?
La morale féminine est différente de la masculine, affirme notre auteur : « Nous n’avons plus la même morale. Elles (les femmes) en sont restées au xur° siècle et nous sommes du nôtre *. » En d’autres termes, notre morale, à nous autres hommes, est progressive (soit en bien, soit en mal) ; la leur est demeurée ce qu’elle était au commencement de notre société policée, très près de la nature, et la raison ne paraît pas y avoir grande part : « Les femmes sont si déraisonnables que lorsqu'on les a convaincues on ne les a pas persuadées?. » Elle n’est sans doute pas si rare cette femme que dépeint Cherbuliez et qui faisait si bon marché de sa faculté d’être raisonnable : « Prête à sacrifier ses aises à ses amis, elle leur sacrifiait aussi sa raison”. » Mais pour l'homme, animal raisonneur, il en va tout autrement. Il lui faut des raisons ou tout au moins leur apparence. Typique ce « jeune homme qui a des impressions vives et qui les prend pour des raisons * ».
Raisonner, c’est une autre façon d'imposer ses idées, c’est-à-dire de vouloir avoir raison. C’est une habitude comme une autre, ou pire : « Moi, d’abord, j’ai toujours raison; c’est la plus vieille de mes habitudes”. » Or, les habitudes tiennent souvent lieu d'autorité, tant pis si la morale en souffre. Cherbuliez à ce propos cite ce mot d'Hippocrate : « Il faut avoir des égards pour les habitudes, surtout quand elles sont mauvaises. »
La raison, qui vient ainsi de l'expérience, peut servir de ligne de conduite, mais elle infirme trop souvent le jugement et néfastes en sont les résultats : « Malheur aux intelligences qui tirent toutes leurs lumières des accidents et des vicissitudes de la vie et qui n’ont fréquenté d’autre école que celle de la fortune ! Sans doute il est bon de mettre à profit les leçons de l’expérience et Casanova avait raison de plaindre les hommes dont la faculté pensante n’a jamais été éveillée par un événement extraordinaire en opposition avec leurs habitudes quotidiennes. Ils ne sont pas moins à plaindre toutefois, ceux qui ne raisonnent jamais que d’après leur expérience personnelle"... »