Le Comte Kostia, p
Le raisonneur a un autre tort, c’est qu’il ne peut admettre le vrai s'il ne correspond pas à sa propre conception à lui. Or, il y a plusieurs manières d’avoir raison, sans que parmi les hommes aucun ne puisse prétendre en avoir le monopole exclusif : « A la longue J'ai fini par m’apercevoir que chacun d’eux avait sa façon particulière d’avoir raison et que le seul être absurde est celui qui s’imagine sottement que la sienne est la seule bonne!. »
L'esprit de système, qui est le propre du raisonneur, est, si l’on y réfléchit, entaché de fausseté : « Tout système n’est qu’une déraison raisonnée ?. » À combien ne s’appliquerait cette critique de celui qui se laisse guider par ses idées trop arrêtées : « Ses opinions étaient des principes®? » « Croyez-en l’expérience d’une vieille femme », s’exclame un des personnages les plus censés des romans de Cherbuliez, « toutes les thèses générales sont fausses, il n’y a que des cas particuliers“ ». Il raisonne donc à faux celui qui se nourrit de raisonnements « sans se douter que les axiomes n'expliquent rien, que les abstractions ne sont que des vérités découpées par tranches, et que la vérité n’aime pas qu'on la découpe * ».
La vie est compliquée. Cherbuliez revient fréquemment sur cette idée. Se laisser aller aux abstractions c’est errer en voulant simplifier : « Vos explications, lui dis-je, se distinguent par une simplicité qui m'est suspecte‘. » Et comme conseil à ces esprits dont la prétendue raison s’abuse dans la simplicité tentante des oppositions et des contrastes : « Au nom de la logique, je vous engage à vous souvenir que le vrai n'est jamais le contraire du faux; c’est autre chose, voilà tout"... »
Le dogmatisme des pédants et des ignares est répréhensible, mais les gens réputés intelligents mais trop sûrs de leur fait sont susceptibles aussi parfois de se méprendre sur la nature de la vraie raison, car « il y a de grosses choses que les gens fins ne voient pas ® ». Il leur manque en effet « un peu de ce gros bon sens qui préserve des sots mépris et des imbéciles fatuités* ».
. La Béte, p. 129.
. Le Comte Kostia, p. 3.
. Olivier Maugant, p. 22.
. Après Fortune Faite, p. 108.
. Olivier Maugant, p. 251.
. Le Grand Œuvre, p. 67.
. Le Comte Kostia, p. 138.
. Olivier Maugant, p. 295.
. Méta Holdenis, p. 41.
En somme, on ne saurait méconnaître les triviales exigences de l'existence quotidienne, et vouloir se distinguer en les ignorant, c’est encore se tromper : « Il faut se défier des opinions singulières. Le lieu commun est le fond de la vie‘! »
La bonne raison courante se rencontre sans doute le plus fréquemment chez « ces esprits qui ont peu d'idées mais qui en sont maîtres”. » Ils appartiennent à ce que le moraliste appelle : « la race des rectilignes.… de gros fermiers qui avaient passé leur vie à faire ce que tout le monde fait, en tâchant de le faire un peu mieux *... »
C’est donc dans l’action qui poursuit de point en point l'idée nette qu’on se fait d’un but à atteindre que résiderait cette raison des simples. Elle peut avantageusement leur servir de sagesse, et très certainement remplacer les raisonnements les plus capiteux « C’est un grand principe de conduite... qu’il faut bien faire tout ce qu'on fait‘. »
Souhaitons donc à tous ceux qui ont la volonté d’agir et la persévérance de poursuivre leur tâche de posséder ce don unique, « ce qu'il y a de plus précieux au monde, une idée claire * ». Cette raison, guide indispensable de notre conduite, n’est pas l’apanage de quelques-uns, et si « les têtes les plus fumeuses ont leurs éclairs de bon sens, ceux qui ont connu la divine Sagesse en ont été quelquefois privés : « Vous ai-je dit que saint François eût le sens commun ‘? »
La raison, pour vraiment nous servir dans la vie, doit en épouser la forme ondoyante, trop de rigidité la fausse : « La raison que j'aime et à laquelle je commence à croire n'exclut rien, car elle se sert de tout; diversité est sa devise. »
Donc pas de systèmes, la certitude n'étant nulle part : « Dans le Malpigho, Le Tasse attaque l’idée qui fut la plus chère aux hommes de la Renaissance ; il établit que tous les systèmes se combattent et
que l’histoire de la pensée humaine n’est qu’une longue suite de contradictions *. »