‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 152 sur 298 · SO © À © NO · texte numérisé non relu

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ration avait changé de caractère. Il ne lui suffisait plus d'admirer, il voulait comprendre’. »

Et ainsi se trouve-t-on amené à rechercher parmi les symboles de la beauté et de la sagesse Les idées générales, les grandes vérités d’abstraction qui seules satisfont aux besoins de l'intelligence : « A de certaines heures, l’homme, cet être si personnel, se déprend de lui-même pour se laisser envahir par les passions générales”. » Pour parvenir à son plus haut degré de sagesse éclairée, il est normal qu’il cesse de s’envisager comme but et raison de toutes choses : « Quand je regarde ce globe, j'ai le bonheur de n'être plus averti de mon existence. » Par un élargissement de notre pouvoir de compréhension nous pouvons de la sorte arriver à pénétrer plus loin que celui dont l'intelligence prend racine dans les besoins et les désirs de la vie commune : « Dans les hommes, je voyais l’homme, dans les femmes, la femme, dans les choses l’éternelle et abstraite matière’. » Cela ne se peut qu’à l’aide des idées générales : « Et moi je vous réponds avec Socrate que seules elles sont déesses, que le reste n’est rien. Tout dépend d’elles, elles conduisent à tout. »

Ce qu’un esprit plus terre-à-terre, un moderne plus arriviste que philosophe, exprime ainsi : « Aujourd’hui les individus ne sont rien. l'idée est tout... l’idée c’est ce qui réussit. »

Savoir reconnaître la grande vérité que recèle une idée, en voilà assez pour donner un sens à une époque : « Chaque siècle a pour divine patronne une idée”. » Savoir s’attacher à une noble idée au point de la faire sienne suffit pour qu’une vie ne s'écoule pas en vain : « L'idée que tu aimes, voilà ta vraie patrie. Les esprits errants sont les heimathloses de la pensée*. »

Dans l’idée respectée et suivie, l’on trouvera précisément ce que notre auteur préconise, une discipline : « La discipline militaire. ne règle que la volonté; il m’en faut une qui règle aussi l’imagination et la pensée”. »

La recherche de l’Idéal à travers les vérités générales ne suffit

. Après Fortune Faite, p. 86.

. Le Grand Œuvre, p. 82.

. Prosper Randoce, p. 250.

. La Vocation du Comte Ghislain, p. 60.

. Le Grand Œuvre, p.259.

. L'Aventure de Ladislas Bolski, p. 81.

. Le Grand Œuvre, p.102.

. Prosper Randoce, p. 87.

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cependant pas aux demandes de notre sagesse. Humains, nous ne pouvons nous détacher complètement de cet autre attribut de la vérité que l’on appelle Beauté. Par l’harmonieuse action du cœur et de l'intelligence, nous parvenons à la conception de la Perfection. Une époque a connu cette harmonie selon Cherbuliez : la Renaissance. Elle réussit à donner aux passions l’auréole que l'antiquité n'avait pas su leur accorder : « Ce qu’elle (l'Antiquité) avait ignoré, c’est le culte de la passion, c’est la jouissance unie à l’adoration mystique, c'est la vertu s’engendrant dans le cœur par l'enthousiasme de la beauté. Point de vertu sans exaltation, point d'exaltation sans amour, point d'amour éternel sans l'éternelle illusion‘... » Cette éternelle illusion par l’exaltation, c’est l’idée que nous nous faisons de l'infini. L’Amour est de toutes nos passions celle qui s’en rapproche le plus sans doute : « Je crois surtout que ce qui ressemble le plus à l'être infini et parfait c’est l'amour que deux êtres finis et imparfaits... peuvent ressentir l’un pour l'autre”. » Par cette union le périssable et l'infini se rejoignent, la synthèse de l'idéal s’accomplit.

Néanmoins c’est quelquefois au détriment de notre bonheur terrestre : « L'idéal est Le grand ennemi du bonheur, lidéal est le tourment de la vie. Raffiner notre esprit, rendre notre cœur plus délicat et plus sensible, c’est multiplier en nous les causes de souffrance”. » Apprendre cela, accepter cette nécessité, c’est faire preuve de sagesse.

Le cœur et l'esprit, chacun vivant aussi complètement que possible, telle fut l’idéal de la Renaissance, âge béni où « à chaque aspiration il entrait dans les poitrines deux fois plus d'air qu’aujourd'hui... Pour bien sentir ce qu’il y avait alors de joie dans les esprits il ne faut pas lire les historiens... Adressez-vous aux peintres de la vie privée, aux conteurs, à la charmante et nombreuse famille des novellieri. Connaissez-vous Bandello, le Boccace du xvi siècle *? » Et aussi : « Homme aspirant à la vie complète, vis par la pensée et l’extase, car l'univers est en toi! C’est le mot de la Renaissance °. »

La Renaissance a connu des types d'hommes sages et éclairés, suivant la raison, pratiquant les arts et vénérant le divin idéal. On

. Le Grand Œuvre, p. 195.

. Noires et Rouges, p. 281.

. La Vocalion du Comte Ghislain, p. 268.

. Le Prince Vitale, p.138.

. Idem, p. 260.

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vit alors « des âmes à la fois douces et passionnées, des vertus couronnées de beauté, des sages aux lèvres d’or, d’aimables fous, des dieux indulgents et familiers! ». Harmonie enviable « dans ce siècle où les lettres sont honorées, où le monde en sent tout le prix, les princes et les poètes peuvent traiter d’égal à égal. Les uns et les autres ont reçu du ciel leur mission. Les princes sont chargés de maintenir l’ordre parmi les peuples, les poètes d'imprimer un caractère de divine beauté à la vie, aux sentiments et aux passions *. »

Et ainsi cette grande époque donne l’exemple jamais égalé avant ou depuis d’une morale élargie, morale de l’homme s’harmonisant avec celle de la Société dont il est issu : « Après avoir rétabli l’harmonie dans la vie humaine, la Renaissance la rétablit aussi dans l'histoire de l'humanité. Elle a réconcilié les sens avec l'esprit, la matière avec les splendeurs angéliques.. elle entreprend de réconcilier le paganisme avec le Christ*. »

Indulgente aux faiblesses humaines, elle a su comprendre ce que d’étroits doctrinaires repoussent avec horreur : « Que peut-être le monde est encore tel qu’en sortant de la main créatrice, que rien n’est déchu, que tout est demeuré dans l’harmonie primitive... Que le mal est au bien ce que l’ombre est à la lumière, que l’un ne va pas sans l’autre... et qu’il y a dans la nature comme un Dieu répandu‘. » Ou que : « Comme l’a dit un grand pape : le mal concourt avec le bien pour l'harmonie du monde”, »

La Renaissance fut donc à cet égard supérieure à l’antiquité, car elle sut étendre plus loin ses concordances. Même « Platon qui renferme des pages plus qu'humaines, » comme le cite Cherbuliez’, n’eut pas l'esprit trop accueillant, et les disciples de ce grand maître d'idéalisme écartent un peu trop farouchement ceux qui sont enclins à laisser parler leurs sens aussi bien que leur esprit : « Ce cavalier était un platonicien, un idéaliste.. le platonisme a renversé plus d’une bonne tête : C’est une philosophie qui rend exigeant, chimérique, étant contraire à cet esprit de tolérance pour les imperfections de la vie sans lequel il n’est pas de bonheur possible®, »

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