‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 160 sur 298 · Journal (Ed. R. Bouvier), t. I, p · texte numérisé non relu

Journal (Ed. R. Bouvier), t. I, p

pages qu’Amiel consacre à Cherbuliez à loccasion de ce livre, sonnent absolument faux. Sans doute ne peut-on que souscrire quand il écrit : « Quelle richesse d'idées, de faits, de couleurs, quelle érudition, que de malice, que d’esprit, de science et de talent, et quel irréprochable fini dans le style! »

Mais Cherbuliez lui fait peur. Il trouve en lui quelque chose de diabolique. « C’est un Méphistophélès calme... Sa malice consiste à tout deviner sans se laisser deviner lui-même, et à faire pressentir qu’il tient dans sa main le secret universel, mais qu’il n’ouvrira cette main qu’à son heure, el s’il lui plaît... »

Il en parle comme M"° de Staël parlait de Voltaire auteur de Candide, ce « livre infernal », disait-elle; comme on pourrait parler de Renan après L'Antéchrist ou d’Anatole France après L'Ile des Pingouins. Il lui donne l’impression d’un auteur dont l'intelligence formidable est aussi sans aucune bienveillance, un de ceux dont on sent qu’ils méprisent dans leurs lecteurs une fraction de l'humanité, un auteur enfin dont il faut se défier. « Tout au fond de cette source profonde, y aurait-il un crocodile ? » demande Amiel. « En tous cas, il a l'esprit le plus déniaisé et le plus dépréoccupé qui se puisse voir, et vaste à tout contenir. » Amiel n'a pas, lui, l'esprit « dépréoccupé », et ce sont justement ses préoccupations protestantes qui le font s’effrayer quand il voit dans Le Prince Vitale « persifler Luther et la Réforme en faveur de la Renaissance ». Il en vient à soupçonner l’auteur d’indifférence en matière de morale. « Les angoisses de la conscience ne semblent pas son fait. Son tribunal suprême, c’est la raison.

« Il est bien hégélien et intellectualiste par son fond...

« Seulement, il doit être antipathique aux hommes de devoir qui font du renoncement, du sacrifice et de l'humilité, la mesure de la valeur individuelle. »

Sans adopter les idées de Nietzsche, il est permis de trouver que ce critérium de la valeur individuelle est par trop négatif et que Cherbuliez est excusable de ne l'avoir pas adopté.

Aux inquiétudes protestantes d’Amiel devant l'enthousiasme déjà « dyonosiaque » de Cherbuliez pour la Renaissance, font pendant, du côté catholique, les critiques acerbes d’un Léon Gautier sur Taine et sa Philosophie de l'Art. Mais soit que les préoccupations de l’un et de l’autre ne nous touchent plus tout à fait au même degré; soit qu'ayant vu en matière d’amoralisme des exemples plus relevés, nous soyons blasés; soit, bien plutôt, que connaissant toute la carrière de Cherbuliez, toute son œuvre, et la place du Prince

Vitale dans son œuvre, nous la puissions mieux juger qu'Amiel en 1864; ses craintes nous paraissent superflues et même un peu ridicules. A la lecture de Cherbuliez, c’est au contraire une impression réconfortante que nous ressentons aujourd'hui. Il ne prêche pas, sans doute, mais son bon sens enjoué est contagieux. Il est moraliste avec humour.

Nous avons sur Le Prince Vitale un autre témoignage moins ancien, émanant aussi d’un protestant : celui de M. André Gide. Jules Lemaître ayant cité, dans son livre sur Fénelon, ce passage où le prince regrette que le protestantisme ait contraint l’Église à abandonner la Renaissance et à renforcer son armature dogmatique, André Gide en prend occasion pour taquiner les hommes qui, comme Barrès, Lemaître et Maurras, n'ayant pas accepté pour eux-mêmes l’orthodoxie catholique, veulent imposer aux autres une espèce d’orthodoxie française. Gide avoue qu’il avait gardé de son enfance quelque prévention contre Cherbuliez. Il ne connaissait pas Le Prince Vitale.

« C’est un très curieux livre, intéressant, pressant même par endroits — que je remercie M. Lemaître de m'avoir invité à lire‘. » Le satanisme voilé de Cherbuliez tel que le pressentait le mélancolique Amiel, cela peut nous porter à rire, car par la suite l’auteur n’a pas, que nous sachions, écrit d'ouvrage portant dommage à la religion. Cependant il faut reconnaître que dans Paule Méré il avait certainement dû mettre en méfiance ses compatriotes un peu sourcilleux quelquefois en matière de religion. Une critique” bien précisée et fort violente de ce livre nous reste encore pour en témoigner : elle est datée du 12 août 1864, l’auteur un M. Bungener qui avait écrit sur divers sujets de morale religieuse et de littérature, n’ayant pas même attendu l'apparition du volume pour faire connaître ses sentiments et sa réprobation. Le mot de calomnie paraît sous sa plume, ainsi que cette phrase : « Je ne voudrais pas avoir l’air de me débarrasser de votre livre en l'appelant une mauvaise action. » L’éloge de Fusy, que Cherbuliez fait sans le nommer d’ailleurs, avait blessé Bungener. Il rappelait durement à Cherbuliez que son grand-père maternel avait été « plus d’un demi-siècle »

1. Nouvelle Revue française, 14 juin 1910. Cf. E. Rod. Essai sur Gœæthe, Paris 1898, p. 181 : « Le Prince Vitale, évocation si pittoresque à la fois et si divinatrice de ce que furent en réalité l’âme et la vie du poëte de Jérusalem...»

2. Quelques mots sur Paule Méré, lettre à l’auteur. Cette brochure ne se trouve que dans une seule bibliothèque à Paris, celle de la Sociélé du Protestantisme frangais.

pasteur à Genève, et que son père l’était encore, ce qui d’ailleurs n’était qu'à moitié vrai. « C’est toujours mal, Monsieur, de se moquer de sa mère, fût-elle vraiment ridicule; mais quand cette mère est celle qui a durant trois siècles travaillé, combattu, souffert, prié pour vous conserver votre héritage, que dirons-nous dé votre légèreté? »

Bungener jouissant de quelque crédit à Genève, sa brochure dut circuler dans beaucoup de mains. Cherbuliez, qui n’avait pas l'irritable humeur des gens de lettres, fit comme s’il ñe la connaissait pas et n’en parla jamais. Toutefois, il est assez probable que cette hostilité d’une partie de Genève contribua, quelques années plus tard, à l’en détacher complètement.

En 1881 parut Noires et rouges qui est comme une peinture de la lutte des deux grands partis en présence à cette époque, lutte qui l’année précédente avait été marquée par des mesures nombreuses prises par le gouvernement avec Freycinet et Jules Ferry contre l'Église catholique.

Dans ce tableau des Radicaux et des Cléricaux face à face, Cherbuliez s’est gardé de prendre trop nettement position. Preuve pourra-t-on dire de son impartialité en matière de religion ou indice d'indifférence? De ce livre de toute facon ressort un fait : Cherbuliez a peint des milieux qu’il ne devait connaître qu'imparfaitement. Presque tous ses personnages sont faits avec trop d'éléments de banal et de convenu pour qu'on ne soit pas obligé de le souligner.

Ainsi donc nous avons pu nous rendre compte que Cherbuliez en stricte matière de religion ne pouvait malgré ses antécédents et son milieu être rattaché à une doctrine spéciale. En religion comme en beaucoup d’autres choses, il préférait adopter une attitude d’éclectisme et de vigilante attente. Il serait injuste en effet de l’accuser de tiédeur et d’étroite incroyance. Très érudit pour les questions religieuses (comme 1l l'était pour nombre d’autres d’ailleurs) à en juger par ses citations bibliques, sa connaissance manifeste des livres saints et sa facon d'utiliser les événements de l’histoire ecclésiastique pour étayer ses propres théories, il s’intéressait manifestement à son sujet.

IL est à présumer que la fameuse phrase que Renan lui adressa lors de sa réception : « Vous avez bénéficié du combat intérieur de Monsieur votre père » n’était pas un simple effet de rhétorique. Au

1. Observations sur la lettre de M. Bungener, dues à M. Leguay.

cours des nombreuses conversations à tournures de confidences qui s'étaient échangées entre ces deux hommes de longue date liés, Renan avait appris à reconnaître en Victor Cherbuliez un esprit semblable au sien et c'est sans nul doute à cela qu’il faisait allusion.

Voyons maintenant en étudiant la structure même de sa pensée s’il faut voir en lui un Sage, parvenu, par un heureux concours de circonstances et servi par une intelligence vraiment supérieure, à un degré d'épanouissement métaphysique remarquable, ou si nous nous trouvons en présence d’un indifférent peu digne de motiver une étude de ce genre, si ce mot de Paul Sirven est vrai : « Il n’est d'aucune église, d'aucune école, d'aucune tradition, je dirais presque d'aucun pays. Surtout il ignore le trouble et le mysticisme des âmes d'aujourd'hui‘... »

Peut-être après tout trouverons-nous que Cherbuliez fut, comme il vient de l'être suggéré plus haut, un sage ; et peut-être nous sera-t-il possible de souscrire à ce qu’a dit de lui dans le même temps Camille Bellaigue : « Il y a tant de manières d’être un ancien! On peut l’être jusque dans des récits romanesques, imaginaires et contemporains. Monsieur Cherbuliez l’a été ainsi et cela par la subordination de son œuvre à une vertu intellectuelle et morale qui gouverna toujours l'esprit et l’âme antique : la sagesse. Avant tout, plus que tout, plus qu'ingénieux, spirituel, éloquent et poète, Monsieur Cherbuliez est sage. Il ne hait rien tant que l’exagération et l’outrance.

« Ennemie de l'excès, la Sagesse ne l’est pas moins que l'illusion. La Sagesse doit être croyante mais ne saurait être crédule*. »

La Religion, qu'est-ce donc? Il y a évidemment la notion trop simpliste qui au regard de certaines intelligences frustes en fait quelque chose de très approchant à une simple affaire : « Pensezvous done comme Mère Amélie que la religion est une société d’assurance contre les risques de l’enfer°? »

La religion, encore dans le langage des simples mais cette fois sans arrière-pensée et sans calcul : « c’est de causer de temps en temps avec le bon Dieu, c’est de lui confesser qu’il est grand, qu’on est petit, de l’interroger jusqu’à ce qu’il réponde, de sentir qu’il est là". » C’est là la religion sans façons et très simplement l'expression directe de quelque chose de très réel, d’angoissant et d’infiniment

À. Portraits contemporains (Revue Bleue}, Paul Sirven, 1898. 2. Le Correspondant. Camille Bellaigue, 1892 (ne 133).

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