D OO & CG DO
Chez les sectaires l'intolérance signifie une stupide appropriation : « Que l'intolérance est bête ! Est-ce que le bon Dieu n’est pas à tout le monde‘? »
Les dévôts, à qui l'intolérance est surtout imputable, font l'effet d’une société de capitalistes formant bloc contre les anarchistes qui, croient-ils, en veulent à leur entreprise. Pour eux, la religion est une des forces de la société bourgeoise :
« Qu'est-ce qu'un dévôt après tout? Un homme qui a peur de l'enfer. Connaissez-vous dans le monde un sentiment moins chevaleresque que celui-là ?.…
« Ces bigots... qui spéculent sur leurs vertus et qui, prenant sur leurs plaisirs, placent leurs épargnes en hypothèque sur le ciel... ils auront l'éternité pour s'aimer en paix * ! »
L'intolérance de ceux qui ne croient pas irrite autant, car elle affecte la supériorité, presque la pitié méprisante :
« Ce Vladimir a l'intolérance ironique des matérialistes*. »
Mais la tolérance? qu’en dire ? N’est-elle pas elle aussi une sorte d’aveu plus voilé de supériorité? Mais on se demande à quel titre : « La tolérance, le vilain mot ! Je ne tolère pas, je respecte”. »
Tolérer d’ailleurs ne suffit pas, il faut aussi vouloir s’efforcer de comprendre. La Renaissance seule a su offrir ainsi le soulagement attendu des esprits inquiets, en mal de croissance, au sortir de l'étroite et dure discipline du moyen âge. Malheureusement, il ne lui fut pas longtemps accordé d’exercer cette sympathie :
« Que la tolérance est un mot froid et vide de sens ! La Renaissance est animée de cette brûlante charité de l’intelligence qui s’en va recueillir avec amour dans les doctrines les plus défectueuses et les plus entachées d’erreur les moindres parcelles de vérité qu’elles renferment dans des filons cachés *. »
Et ainsi connaissons-nous l’idée que se faisait Cherbuliez du véritable esprit religieux, de ce qu’il possède de remarquable et de ses errements les plus caractéristiques.
Sur l'esprit proprement dénommé philosophique, esprit auquel Cherbuliez devait sans contredit pouvoir prétendre, que dire de mieux sinon se contenter de citer notre auteur lui-même ?
Parlant de Victor de Laprade, dont il respectait la mémoire mais
. La Revanche de Joseph Noirel, p. 120.
. Le Roman d’une Honnéle Femme, p. 338.
. Le Comte Kostia, p. 269.
. Jacquine Vanesse, p. 16.
. Le Prince Vilale, p. 262.
TO à © 9
dont il ne partageait ni les sentiments politiques ni les sentiments religieux, il avançait des doutes sur la qualité « philosophique » de son esprit :
€ Il n'avait pas », dit-il, « cette impassibilité de l'esprit qui, insoucieuse des conséquences, sacrifie tout à la rigueur des principes. M. de Laprade a toujours raisonné avec son cœur’... »
Cette impassibilité de l’esprit, ce cœur dont le raisonnement captieux doit être évité, voilà semble-t-il, ce qui doit selon Cherbuliez caractériser avant tout l'esprit philosophique porté à son plus haut degré d'excellence : l'esprit de sagesse.
Rappelons à cet égard cette autre remarque de lui, déjà recueillie par nous ailleurs : « Le sage ne doit être l’esclave de rien, pas même de sa conscience. » À ce compte, être vraiment philosophe, c’est obtenir un titre de fin de carrière. Depuis Molière nous savons que la sérénité n’a pas précisément été le fort des philosophes de profession. À quoi notre auteur aurait pu fort bien rétorquer qu'il ne suffit pas de s’adonner à la philosophie pour mériter le titre de philosophe.
L'esprit philosophique semble d’ailleurs, et de façon passablement frappante, l’antithèse de l’esprit religieux.
La croyance est indispensable à l'esprit religieux, mais à l’esprit philosophique la liberté de ne pas croire afin de ne pas infirmer son jugement semble préférable : « Montaigne eût dit : Que sais-je ? et Rabelais : peut-être”, »
Cette croyance doit s'acquérir durement, nous dit l’Église.
Le renoncement de soi n’a été exigé que par quelques écoles philosophiques extrêmes à des époques où n'existait pas encore le Christianisme, grande école du sacrifice, dont elle a même fait sa clef de voûte.
L’évidence que la philosophie, même avant Descartes, base sur un semblant de raison, l’esprit religieux n’en veut que si elle lui vient par les voies plus mystérieuses du cœur ou même des sens.
Pour le dogme ou la discipline, l’un et l’autre sont convaincus de son efficacité ; ils s'accordent sur la nécessité d’une morale qui promet le bonheur soit sur la terre soit au delà ; encore que l'esprit
4. Discours de Cherbuliez, directeur de l’Académie, recevant le 18 décembre 1884 François Coppée, successeur de Victor de Laprade.
Rapprocher de cette citation celle-ci, déjà notée dans ces pages et extraite de Paule Méré, p. 86 : « Félix. faites votre métier, soyez philosophe. On ne l'est que par l'esprit de conséquence et la rigueur de la logique. »