Jacquine Vanesse, p
n’être pas romantique. Je me borne à noter les détails de sa forme littéraire’. »
Si Cherbuliez ne mérite pas le nom de romantique (en dépit de ce qu’a dit Zola”), on peut se demander cependant si malgré l’évidence du procédé employé il n’a pas eu une compréhension beaucoup plus vraie et même « poétique » de la nature. Henri Houssaye par exemple estime qu’ : « il a le sens profond de la nature* », et Louis Ducros trouve que : « ses descriptions ont un côté moral, ses paysages une physionomie* ». Il est vrai que dans le même article ce critique trouve lui aussi ces fréquents apartés entre l'individu et la nature un peu trop superficiels : « Un personnage a-t-il lieu de se réjouir? Le voilà qui sourit aux champs et aux arbres et ceux-ci ne manquent jamais de lui rendre la pareille.
Or le procédé, M. Cherbuliez, voilà l'ennemi! »
« Il n’est personne qui n’ait remarqué », dit encore Émile Faguet”, « que les personnages de M. Cherbuliez causent très souvent avec les êtres inanimés ». Mais après tout n'est-ce pas là la marque du poète, qu’il porte la rubrique romantique ou tout autre, de converser avec la nature et de l’interroger? N'est-ce pas même tout simplement l'indice et la caractéristique de l’homme en général? : « L’homme est ainsi fait », nous dit Brunetière* « qu’il se cherche partout dans la nature. Il poursuit un mystère qui n’est autre que le sien propre ».
Au surplus, Cherbuliez étant romancier est forcé de pratiquer l'illusion et peut-être d'y croire un peu lui-même. A force de faire jouer ses marionnettes devant la toile de fond qu'est pour lui la nature (ce mot est de Zola)’ l’auteur en est arrivé presque à se représenter comme réelle la scène de sa création :
« J’aime ces marionnettes dociles qui répètent sans se tromper tous les rôles qu’il nous plaît de leur souffler. Et ce qui est charmant, c’est que nous prenons la représentation au sérieux et croyons
1. Portraits contemporains (Revue bleue). Paul Sirven, 1893, pp. 620-626.
2. Dans une âpre critique il conclue, parlant de Victor Cherbuliez : « Il faut se montrer doux pour les romanciers de la queue romantique ». (Les romanciers naturalistes, 1881).
3. Hommes et Idées. Victor Cherbuliez par Henri Houssaye, 1886. Calmann-Lévy. 4. Revue politique, du 24 décembre 1881. Article sur Cherbuliez par Louis Ducros. 5. Discours de Réception, de M. KE. Faguet, 18 avril 4901.
6. Revue des Deux Mondes, juin 1882. Revue lilléraire : réceptions académiques. Ferdinand Brunetière.
7. Article précédemment cité : « La nature intervient comme toile de fond ».
naïvement aux fureurs des vents déchaînés, aux soupirs des ruisseaux et aux regards de la lune‘. »
Après cela si l’on note chez Cherbuliez un certain degré de fantaisie dans ses descriptions qu’on ne lui en fasse pas un trop grand grief et surtout qu’on ne le juge pas incapable d’une compréhension plus profonde et plus poétique.
Si l’on doute que Cherbuliez ait compris la beauté de la nature en vrai poète romantique qu'il nous soit permis de citer ce passage de lui, un peulong avouons-le, mais possédant néanmoins les caractéristiques les plus favorables de l’école et, en quelque sorte la note propre à Chateaubriand dont on dirait presque un pastiche :
« Cependant la nuit s'était faite, nuit pareille à un jour adouci et rafraîchi. La lune radieuse brillait au zénith ; elle inondait de ses molles blancheurs les campagnes du ciel, elle secouait son flambeau sur Le Rhin et faisait scintiller la crête des ondes frémissantes ; elle épanchait sur la cime des arbres une pluie de clartés argentées, elle suspendait à leurs branches des colliers de saphirs et de diamants bleuâtres que la brise froissait en se jouant. Les grands bois endormis frémissaient au contact de cette rosée de lumière qui baignait leurs fronts superbes ; ils sentaient quelque chose de divin s’insinuer dans l'horreur de leurs sombres retraites.
« Par instants un rossignol jetait au vent quelques notes sonores et soutenues : on croyait entendre la voix de la forêt qui parlait en dormant et dont l’âme ravie en extase, exhalait son ivresse par un long soupir d’amour*. »
Comme l’illustre René nourrissant son mal à l’aide de sensations de tristesse qu’une nature tourmentée lui offre, les héros de Cherbuliez trouvent semblable satisfaction dans le romanesque décor que leur auteur leur a composé : .…. « Le gémissement du vent contrefaisant dans ses mélancoliques ébats la voix des douleurs humaines * ». .. « Les grondements lugubres et houleux des sapinières*. »
Si le don de la faculté d'observation visuelle exacte a, à juste titre, été attribué aux romantiques, Cherbuliez l’a possédé à un degré marquant et grâce à lui mérite sans doute le titre de poète de la nature : « des lacis de lumière dans les grandes flaques d'ombre dormante auxquelles la bruyère en fleur prêtait des reflets