Le Roman d’une Honnéte Femme
rougeâtres. À nos pieds, le lac était d’un bleu pur; plus loin, du côté de Thonon, il présentait une nappe argentée, rayée en largeur de longues bandes purpurines comme si la vague eût passé par endroits sur des bancs de violettes’ ». Ou encore : « Les grandes. eaux majestueuses du fleuve charriaient de l'argent et de la pourpre aux mille reflets changeants; immobiles et silencieux les saules et les peupliers défeuillés les regardaient couler et enveloppaient la rive du mystère de leur ombre glacée de lumière *. »
L’art de la description, c'est la comparaison la plus frappanteparce que la plus inattendue, la fameuse loi de lantithèse chèreaux Romantiques. Cherbuliez à cet égard a su déployer quelque maîtrise : « Des genévriers d’une taille extraordinaire... Quelquesuns semblaient être en colère, on ne savait pourquoi. D’autres causaient tranquillement avec la lune. Il y en avait un qu’on eût pris pour un coq gigantesque qui dormait, sa tête rentrée dans ses plumes. Les blocs de grès faisaient çà et là des taches de neige dans le feuillage. »
C’est surtout lorsqu'il décrit un paysage d'eaux que Cherbuliez sait le mieux saisir le mouvement et la vie des choses. Pour lui dont l’enfance se passa sur les bords du Léman, l’eau était devenue: un élément indispensable à la description. Il nous le fait comprendre par une piquante boutade : « Un paysage sans eaux c’est un salon sans glaces*. »
Il sait donner une personnalité singulièrement vivante à ces. fleuves, ces lacs, ces rivières dont abondent ses romans.
Que ce soit au moyen d’une image familière : « Il venta grand frais. Le lac fouetté par la bise ne se possédait plus; il avait des attitudes et des colères d'océan »... : « Un lac frisotté qui parlait tout bas » ; ou que ce soit grâce à une heureuse description d'un de ces. changements à vue qui donnent précisément à l’eau cette ressemblance saisissante avec la vie : « Les lacs des montagnes sont capricieux et fantasques... Ni une ride à la surface de l’onde qui est d’un bleu argenté. Bientôt l'ombre portée de la côte avait pris une couleur d'émeraude ; le vent gagnant peu à peu sur l’azur avait. envahi tout le lac qui fut saisi d’un frisson et commença à clapoter…