Faguet, Éloge
point mécontent cependant de sa solitude : « Quand après 1870, il vint s'installer définitivement à Paris, dans ce Paris transformé par Haussmann, iléprouva quelques-unes des impressions qu'ilprêtait par avance, dès 1868, à Didier de Peyrols (dans Prosper Randoce, p.96)°:
Il flâna pendant une semaine arpentant dans tous les sens le quartier latin, où il avait vécu jadis et qu’il regrettait de trouver changé; il avait laissé dans certaines rues, maintenant détruites, de vieilles mélancolies et de longs soliloques qu’il eût été bien aise d'y rencontrer ».
Cependant Cherbuliez eut à cette époque un ami assez intime qui partagea ses plaisirs : le théâtre et le musée du Louvre. C'était, apprenons-nous dans Buloz et ses Amis : « un jeune Corfiote nommé Rivelli auquel il s’attacha... et qu’il dut rencontrer dans les Facultés qu'ils fréquentaient tous deux. Le jeune Rivelli « âme exquise et tourmentée » devint l’Arsène Dolfin du Roman d'une honnête femme.
Cherbuliez voulut y retracer les traits de son ami, il fit revivre Arsène « insensible aux plaisirs du monde ». — « Tout ce qu'il voyait le blessait et nourrissait l'inquiétude de son esprit; il se sentait, disait-il, en exil, et soupirait après sa patrie, mais cette patrie n’était pas le rocher d’Ithaque. » Et, en vérité, cet Arsène est indomptable et délicieux, comme le sont quelquefois les fous, quand ils s’en mêlent : « Je suis sauvage, insociable », avoue-t-il, « Je n'ai ni le sentiment, ni la peur du ridicule, je ne sais pas vivre, je ne suis pas maître de mes impressions. » Tel fut Rivelli, l’ami du jeune Victor Cherbuliez* ». L’excellent grain de folie dont le philosophe en herbe était singulièrement dénué lui-même, et que son commensal lui offrit si aimablement dut lui être salutaire et ne contribua sans doute pas petitement à humaniser ce qu’il y avait en lui de trop sérieux et de trop grave. Quoi qu’il en soit, les demifous, ou du moins les personnages quelque peu déraisonnables sont nombreux dans toutes ses œuvres de fiction et malgré toutes leurs déraisons ils gagnent généralement notre sympathie.
On peut enfin se demander si ce n’est pas ce même Rivelli qui a ultérieurement incité Cherbuliez à entreprendre son voyage en Grèce, si ce n’est pas lui qui à révélé l'idéal classique, s’il n’est pas le jeune charmant et sauvageon artiste des Causeries Athéniennes, dans la bouche duquel l’auteur a placé si joliment les formules que plus tard il développera avec plus d'ampleur.