‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 19 sur 298 · M. L. Pailleron, Buloz et ses amis · texte numérisé non relu

M. L. Pailleron, Buloz et ses amis

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1850-1853 sera pour Cherbuliez une période de transition dans sa formation intellectuelle ; importante sans nulle doute, puisque c’est à ce moment qu'il prit contact pour la première fois directement avec la France ou plutôt avec Paris. Importante encore car pendant ce laps de temps il se trouva seul, loin de l'influence familiale pour la première fois, ce qui dut forcément aider à faire de lui un homme. Importante enfin simplement parce que cette période coïncida avec ses vingt et un ans, première élape véritablement décisive el adieu final à l’état d'attente et de flottement qu’est l'adolescence.

Déjà nous le voyons s'intéresser à l’histoire et c’est par l’histoire qu'il essayera plus tard de se créer une profession. Déjà il se passionne pour l’art et nous savons que plus tard la critique d’art tiendra une place extrêmement importante dans sa carrière d'homme de lettres.

Toutefois ces années de Paris ne sont encore pour lui que préparatoires : il n’a encore rien écrit.

Séjour à Bonn. — De Paris, Cherbuliez se rendit à Bonn, patrie de Beethoven.

Pourquoi Bonn plutôt que Berlin où il devait finir par aller ? C’est ce qu'on ne saurait dire. Il est possible que désireux de se pénétrer sur place des idées alors en vogue de la philosophie allemande, il ait préféré, après avoir passé trois années dans une grande ville, séjourner dans un petit centre de province. Mais ce ne sont là qu'hypothèses.

Bonn, paraît-il, l’attirait. Hegel y était fort prisé, vénéré même. Le culte de « l’enchanteur », mort en 1831, y était resté vivace. Cherbuliez vint donc et se fit inscrire à l'Université.

On a supposé que la lecture de la Revue Germanique (à la rédaction de laquelle Renan participa) n’avait pas été étrangère au désir de Cherbuliez d’aller étudier la philosophie allemande en Allemagne même. Des articles sur Hegel (notamment celui de A. Nefltzer paru dans la neuvième livraison) sont censés y avoir contribué. Mais cela ne saurait être car la Revue ne fut fondée qu’en 1858, or ce fut en 1853 au plus tard que Cherbuliez quitta Paris.

Il est plus simple et plus probable de présumer que si le jeune homme voulut se familiariser davantage avec la doctrine hégélienne ce ne fut que pour se conformer au programme d’études personnelles qu'il s'était tracé dès ses années à l'Université de Genève. Influencé ou non qu'il ait été (comme il a été suggéré antérieurement) par Scherer, par Amiel peut-être, par son ami Abauzit, par ses lectures

enfin, il est parfaitement admissible qu’il ait désiré par réaction abandonner les classiques pour du nouveau. Et le nouveau à cette époque c'était l’hégélianisme. On sait, par ailleurs, qu'après s'être longuement pénétré de la pensée aristotélicienne, après avoir étudié J'Organum dont la sécheresse avait fini par le rebuter, il s'était mis à l'étude de Kant’. Quoi de plus naturel que notre jeune philosophe idéaliste ait voulut passer de l’ancien maître à son nouveau et brillant disciple ?

« À l’université de Bonn, il étudia surtout la philosophie...

Dans l'intervalle de ses cours, il flâna sur cette belle terrasse que le Rhin côtoie de ses eaux grisâtres et d'où l’on découvre au loin les Sept Montagnes. Il visita la région, et cette vallée romantique lui plût sibien qu’il y plaça qu'elques années plus tard la scène de son premier roman, Le Comte Kostia. Le Geierfels, château de cet étrange boyard est quelque part entre Coblence et Bonn. Et comme ce roman est le plus personnel de ceux qu’écrivit Cherbuliez, celui de tous où il mit le plus de lui-même, il est bien permis de croire que les impressions de nature qu'il prête au jeune Gilbert Saville, son charmant héros, furent exactement les siennes.

Ce jeune homme sent la nature en panthéiste : Il a parfois l’air de croire que le dieu Pan n’est pas mort ou qu'il va ressusciter?. »

« Le sage Gustave Merlet le lui a reproché. Mais n'est-ce pas ainsi que doit la sentir un étudiant de Bonn encore tout plein de ses maîtres‘? »

Ce fut là en vérité pour lui une période d’épanouissement d'esprit métaphysique. Les jouissances fécondes de la rêverie poétique, illes connut alors et les savoura pleinement au cours de ses excursions, dans ce décor admirable, dans l'ambiance aimable d’une petite ville accueillante où vivait une société de lettrés :

« Bonn était une des petites villes du monde où il serait le plus doux de vivre et de mourir », nousdit E. Montégut.

Cherbuliez en apprécia le séjour. On nous apprend qu’il passa quelques mois chez M. Brandis, professeur d'histoire et de philosophie grecques, qu’il se lia d’amitié avec le fils du professeur, qui devint plus tard secrétaire de la reine de Prusse. La maison était agréable ; M. Brandis recevait beaucoup. Victor Cherbuliez rencontra

4. QI apprit l'allemand pour lire Kant dans sa langue, s'étant toujours senti du goût pour les questions inutiles ou dangereuses... » (E. L. Pailleron).

2. Gustave Merlet, Portraits d'hier et d'aujourd'hui, causeries morales et liltéraires, 2° série, Paris, 2° éd., 4878, in-18. p. 169,

là M. de Bethman-Holwegg et alla même lui rendre visite dans son château des bords du Rhin. L’aspect étrange de cette demeure frappa et enchanta notre étudiant; il y retrouva le romantisme endormi. Peut-être faut-il voir là le germe du roman romanesque et exotique tel qu’il le réalisera par la suite : « Des montagnes, des rochers à pic, des tourelles qui surplombent un précipice, des grands bois sombres, d’âpres sentiers, des ruisseaux quitombent en cascades. » Il se souvint de tout, et treize ans plus tard il logea dans le Geierfels sauvage un bonhomme plus étrange encore : Le Comte Kostia,

« Ce séjour à Bonn fut en plus d’un sens fécond pour Cherbuliez, car en même temps qu'il se passionnait pour la philosophie de Hegel, un autre travail inaperçu du jeune écrivain lui-même s’opérait en lui; ce travail latent qui se fait toujours sans que nous y pensions, qui n'est jamais celui auquel nous avons dévoué notre ardeur, et qui lorsque les années se sont écoulées se découvre tout à coup le seul profitable. C’est à cette époque qu'il faut sans doute rapporter la formation du germe du Comte Kostia dans l'esprit du jeune auteur’ ».

Les circonstances favorisèrent donc probablement la formation du futur romancier de la Revue des Deux Mondes. Mais si nous devons en croire Montégut sa décision de se consacrer aux lettres était dès cette époque déjà bien et définitivement arrêtée; dix ans et plus avant que ne paraisse son premier livre !

« Mais de toutes les circonstances qui ont favorisé la fortune littéraire de M. Cherbuliez la plus heureuse est le résultat de sa propre volonté. M. Cherbuliez a eu le bon sens de se refuser à diverses reprises à l’exercice d’une fonction quelconque, même de celles qui semblaient les plus conformes à ses goûts, pour se consacrer tout entier à la littérature. À notre avis, il a eu raison; l'exercice d’une profession même appartenant à un ordre purement intellectuel, est assentiellement antipathique et funeste à la libre floraison de l’esprit. »

« La vie de l'intelligence demande une activité incessante, mais désintéressée, n’ayant autant que possible aucun but précis. C’est parce qu'ils connaissent le prix de ce loisir actif que tous les génies originaux l'ont toujours acheté et l’achèteront toujours au prix même de la pauvreté, de la misère et de la solitude. »

«Ainsi pensa sans doute M. Cherbuliez lorsqu'il refusa un préceptorat qu’on lui offrait pendant son séjour à Bonn. »

1. E. Montégut, Revue des Deux Mondes. La nouvelle littérature française, les romans de M.Cherbuliez, mai 1867.

Vivant donc dans un état de dilettantisme studieux, retrouvant dans un des rares coins de l'Europe où il se cachât encore le romantisme de bon aloi dont se nourrissait sa rêverie, apprenant à sentir la nature en panthéiste, savourant les œuvres de Goethe, l’étudiant s’orientait de plus en plus fermement dans sa voie.

Séjour à Berlin. — Nous renvoyons à un chapitre ultérieur (Le métaphysicien), pour la question de l’influence de la pensée bégélienne sur Cherbuliez.

Nous savons qu’à l'Université de Bonn il étudia surtout la philosophie et se passionna pour Hegel, ce « nouveau Thésée, ce nouvel Hercule ». Quoi d'étonnant à ce que de Bonn il se soit rendu à Berlin où étaient Les principaux disciples de Hegel et, chose importante, son rival Schelling.

Nous avons vu que Schérer conseillait à qui voulait l'écouter d'aller se former l'esprit en Allemagne. N'est-il pas également admissible qu’Amiel qui lui aussi y avait été et qui, plus particulièrement avait fait un séjour à Heidelberg et un autre à Berlin, ait décidé le jeune homme à s'installer dans la capitale prussienne ?

Dans sa préface au Journal Édouard Schérer dit en effet :

« C’est à Heidelberg et à Berlin que le monde de la science et de la spéculation philosophique s'était ouvert aux yeux éblouis du jeune homme (Amiel)... Il en resta sous le charme... » .… Et également d’Amiel lui-même : Peu de ‘semaines après son retour

d'Allemagne, Amiel écrit ces lignes : « Il n’est pas de joies si pro-

fondes que je ne les aie traversées. Ravissement du beau, félicité pure de la sainteté, sérénité lumineuse du génie mathématique‘. » Il avouait qu'il s'était affranchi plus tard de l'Allemagne et qu'il regrettait quelquefois d’y avoir séjourné trop longtemps.

Grâce à E. Montégut qui a, à maintes reprises, recueilli les confidences de Cherbuliez avec qui il était lié, nous connaissons quelques détails sur le séjour de celui-ci à Berlin :

« Là il se dévoua tout entier à l’étude de Hegel, dont il connut les principaux disciples et entretint des relations intéressantes avec Schelling devant lequel il avait soin de dissimuler la tendresse que lui inspirait son rival?. »

De même Renan dans son Discours de Réception : « A Berlin

4. Amiel, Fragments d'un Journal, t. \, éd. de 1887. 2. Revue des Deux Mondes du 15 mai 1867, L. Montégut.

vous avez vu le vieux Schelling qui vous parlait de tout excepté de philosophie. »

IL est à supposer que si Cherbuliez se mit en rapport avec le philosophe rival de Hegel, c'était sans doute afin de comparer les deux doctrines. Mais c’était surtout le contemporain de la grande génération de Hegel, de Fichte, auquel il avait succédé dans sa chaire, l’homme qui avait causé avec Gœthe, Herder et M"° de Staël, une curiosité enfin, que Victor Cherbuliez désirait connaître.

La durée de ses études à l’Université de Berlin n’est pas précisée. Montégut parle d’un an’. « Schelling étant mort à Ragatz en Suisse le 20 août 1854, le début au moins du séjour de Cherbuliez à Berlin se trouve ainsi daté. Il avouait dans un article écrit plus tard qu'il gardait de cette ville où il avait noué de précieuses amitiés, un souvenir agréable. Il y entendit beaucoup de musique. Encore faut-il observer que si Cherbuliez goûtait, comme il semble, Haynd, Mozart et Beethoven, il n’en a guère parlé. Alors que toute son œuvre, en dehors même de ses livres d'esthétique, est pleine de réminiscences d'œuvres d'art, sculpture et peinture, les noms de musiciens ni les notations d’impressions musicales ne se pressent pas sous sa plume. Quand au début de Prosper Randoce, il nous raconte l’état d'esprit de Didier de Peyrols arpentant, vers dix heures du soir, l’allée des Tilleuls de la porte de Brandebourg à la statue du Grand Frédéric, ce n’est point de l'Opéra qu’il le fait sortir, mais d’une représentation d’Hamlet où ce grand irrésolu avait pu se voir si flatteusement drapé dans un lambeau de pourpre * ».

Parmi ces amitiés, celle qui fut la plus étroite fut celle de Marc Monnier, dont l'influence sur Cherbuliez a déjà été indiquée : « IL approchait de ses vingt ans quand Amiel qui se conseillait très mal lui-même et conseillait assez bien les autres, lui conseilla d’aller à Berlin... » ...J’étais à Berlin quand il y arriva. Je n’oublierai jamais que nous y entendîmes ensemble notre première leçon de philosophie hégélienne.…

« Il s’étonnait, s’inclinait, se soumettait et quand il arrivait à comprendre, il tremblait pour sa raison ».

Quant à Cherbuliez, son sens critique ne l’abandonnait point.

Déjà revenu de son engouement passager pour l’obscure métaphysique allemande, son esprit clair et logique s'était vite ressaisi :

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