‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 189 sur 298 · À ER ÈS · texte numérisé non relu

À ER ÈS

a fait une étude approfondie des chefs-d’œuvre de l'antiquité. » Enfin le quatrième affirma ne voir dans le volume qu’une fantaisie de poète assaisonnée çà et là de boutades philosophiques.

« Voilà des juges qui ne s'accordent guère. Mais quoique chacun en particulier ait tort, tous me paraissent avoir un peu de raison.

« En effet, il y a dans ces Causeries à la fois spirituelles, enjouées et savantes, de quoi justifier les quatre manières de voir. L'auteur y traite ex-professo l’art, la science, la poésie, l’érudition.

« Son travail semble n'avoir d’autre objet que d'offrir au public les résultats de recherches aussi variées qu’ingénieuses. Prodigalité de jeune homme, dira-t-on. Cela peut-être vrai, cependant ne vous imaginez pas qu’il ait vidé son sac. Non, si la fantaisie l’entraîne à vagabonder ainsi, cueillant des fleurs, ramassant des trésors, sans but positif, sa récolte est assez abondante pour suffire à l’avenir comme au présent. Il cherche encore sa voie, mais quand il laura trouvée les ressources ne lui feront point défaut, soyez-en sûr, le fond de réserve y pourvoira largement. Ce qui lui manque, c’est l'expérience, et son début annonce de l'esprit, du tact, de la délicatesse, qualités avec lesquelles on ne reste pas longtemps novice. A propos d’un Cheval, il déploie une richesse d’aperçus très remarquable. Seulement la forme n’est pas toujours en harmonie avec le fond. Elle encadre les pensées dans un badinage élégant, gracieux mais frivole, en sorte qu'on se demande parfois si l'intention de l’auteur n’est pas entachée d’ironie, et cela fait naître le doute à l'endroit de ses principes esthétiques. La mise en scène offre un charmant tableau. Les personnages sont habilement esquissés, chacun avec son caractère original et ses allures particulières. En quelques traits l'écrivain nous fait connaître leurs goûts, leurs habitudes, leurs penchants, même leurs secrètes pensées. Du premier coup d'œil on devine les passions diverses dont cette petite société doit être le théâtre. Malheureusement l’action s'arrête aussitôt pour faire place à de longs discours...

« Le débat soulève d’ailleurs des questions trop ardues. En les diseutant on risquerait de tomber dans le pédantisme et de travestir ainsi de la manière la plus fâcheuse des causeries dont le principal mérite est une grâce légère et piquante, unie à beaucoup d’érudition. |

« Elles me semblent vraiement athéniennes. Peut-être même serace leur tort aux yeux du public chez lequel de nos jours on rencontre rarement de pareilles tendances. L'auteur ne cherche pas les succès populaires ; il voudrait plutôt obtenir les suflrages de ces esprits

d'élite dont le nombre est petit, le tact exercé, le goût difficile et sûr. Prétention ambitieuse, sans doute, mais que je ne puis trouver blâmable, car de tous les écueils le plus dangereux, selon moi, pour un débutant, gît dans la vulgarité. Pour combattre les tristes excès du réalisme, il faut bien relever le culte de l'idéal, affranchir la pensée du joug matérialiste, et lui rendre son libre essor dans le domaine intellectuel. C’est une réaction nécessairement sujette, comme toute autre, à dépasser Le but. Mais ces écarts offrent toujours quelque chose d’élevé, de généreux, de favorable aux plus fécondes aspirations de l’âme. En s’égarant sur cette route, le jeune homme

n’est pas exposé du moins à perdre ce qui constitue la noblesse et la

supériorité de son être. Il peut y faire des faux pas et des chutes, sans que la moindre souillure en rejaillisse sur lui. Si trop d’audace l’entraîne d’abord, l’âge et l'expérience viendront calmer sa fougue, et les facultés exercées par de telles études n’ont pas à craindre l’épuisement prématuré. Voilà d’étranges considérations à propos d’un cheval. Cependant elles ne sont pas inopportunes. Le livre brille par l'abondance des idées et par une verve prodigue en saillies de toutes sortes. Il renferme de précieux matériaux, travaillés avec beaucoup d'art, mais l’œuvre dans son ensemble manque de proportions. La partie didactique occupe les trois quarts du volume, tandis que le roman semble n’être qu’un appât pour prendre les lecteurs au piège et leur faire subir un cour d'esthétique, dont au reste beaucoup ne se plaindront pas. Quoique ce défaut nuise à l'intérêt, on appréciera certainement l'esprit, le savoir et la perspicacité que l’auteur déploie dans ses discours. Le fond est riche el la forme originale. Avec de semblables ressources le travail littéraire ne saurait demeurer stérile, seulement il se ressent ici des hésitations inévitables d’un premier essai... » (pp. 252-253.)

Rendons grâce à l’Oncle Joël de ses appréciations. Elles ont le ton un peu doctrinal, le style du « métier » et pour tout dire n’ont guère pour les recommander qu’un gros bon sens, vraie sagesse du bonhomme Richard.

Seulement elles possèdent une autre valeur, non intrinsèque il est vrai, celle de nous révéler l’attitude d’esprit non seulement de la famille Cherbuliez, mais encore du jeune homme qui dût, à n’en pas douter, être influencé par ce premier milieu littéraire, par cette librairie, où, d’après ce que nous avons appris sur place, il passait nombre de ses heures de loisir. Elles nous révèlent par exemple que le jeune Victor était déjà considéré avec orgueil par les siens, qu’il était encouragé par eux à suivre la voie, plus dure et plus

hat

ingrate à la renommée, celle de l’érudition. On comprend aussi qu’il avait l'âme fière et une jolie fièvre d’Idéal; bref qu’il était comme tout autre jeune philosophe (il n’avait pas encore écrit le moindre roman) tout à fait qualifié pour exposer ses vues sur l’esthétique : quatorze ans après l’apparition des théories idéalistes de Victor Cousin, cinq ans avant la Philosophie de l'Art de Taine, il ne pouvait se dérober au courant de la spéculation artistique existant alors, non sans cause : Delacroix, dont la Barque du Dante avait provoqué tant de controverses, ne devait mourir qu’en 1863. Ce courant indéniable auquel Emerson dût d'écrire son Esthétique, en 1836, venait en partie d'Allemagne (Cherbuliez comme on l’a vu‘ en était conscient), mais il prenait sa source dans le Platonisme. On serait tenté de dire que Cherbuliez fut le dernier porte-bannière de ce mouvement qui servait la cause de l’Idéal en utilisant la science, mouvement qui s’arrêta néanmoins à Taine, car celui-ci ne voulut plus voir la science asservie à autre chose qu’à des faits; mouvement inconsciemment desservi par Renan qui avait poliment indiqué à lIdéal la bifurcation des routes. Cherbuliez fut donc un des derniers à essayer de donner une explication finale plausible du système (comme on l’a dit de lui : il construisit un système platonicien revu et corrigé par les Allemands). Son explication peut-elle être considérée comme fausse? On en jugera.

L’esthétique, suivant la définition acceptée, « traite du Beau en général et des sentiments qu’il fait naître en nous ».

Comme on le voit, cette définition pour être intelligible implique de la part du lecteur une connaissance essentielle, celle de la nature du beau, et sous-entend cette donnée : que l’objel beau opère par ses fonctions une union entre la nature et l’homme. On conçoit dans ces conditions l’esthétique comme une science assez peu déterminée et partant difficile.

Laissant de côté la première question, voyons si, d’après Cherbuliez, il existe ou peut exister entre l’homme et la nature des rapports d'union ou de sympathie. En d’autres termes, un plan commun existe-t-il où puissent se rencontrer le concret et l’abstrait ? le réel et l'idéal ? la matière et l’esprit?

En fait d'union et de sympathie, il semble bien plutôt qu’il existe entre l'esprit et la matière une constante hostilité, une incompréhension :

« Nous ne parlons que parce que nous pensons, et toute pensée

4. «… cette science sortie des mains de Baumgarten... » (p. 327, du présent chapitre).

étant une abstraction, toute parole exprime un genre ou une espèce, tout mot que je prononce ou que j'écris est une hécatombe de sensations et de choses particulières. »

Même si l’esprit le désire, il est impuissant à exprimer toute la vérité signifiée par la chose concrète :

« Si je tentais d'exprimer par des mots, a dit Hégel dans sa Phénomologie, ce qu'est la feuille de ce papier sur laquelle j'écris, elle aurait le temps de jaunir et de tomber en poussière avant que je fusse au bout de mon travail, et je reconnaîtrais bientôt que l'essence de l'esprit et du langage humain étant de tout généraliser, il y a dans tout individu, de quelque espèce qu’il soit, quelque chose d’absolument inexprimable*. »

Et inversement les choses de l'esprit sont incommunicables à la nature : « Le fondateur de l'esthétique, Baumgarten, avait déjà défini la beauté : une perfection sensible. Malheureusement la perfection est un concept de notre esprit, elle ne tombe jamais sous nos sens”. »

Le concept que le mot abstrait exprime et la chose perçue par les sens ont-ils une commune mesure? : « Un jour qu'elle me demanda comment on écrit le mot oiseau je lui répondis : on prend un crayon et on fait le portrait d’un canari. Aussi plus tard quand j'entendis parler des hiérogliphes des Égyptiens je m’écriai : Je les avaient inventés avant eux‘! »

Cherbuliez nous laisse entendre par ailleurs que la réalité livre de ses secrets à l'artiste, mais c’est seulement au prix d’un dur labeur de la part de celui-ci : « Il avait découvert que dans chaque art, dans chaque science, il y avait une partie de métier qui le rebutait”... » : « Il y avait dans Raphaël un sublime manœuvre‘... » : « Un Delacroix et un bon peintre d’enseignes ont cela en commun qu’ils sont l’un et l’autre des hommes de peine, durs à la fatigue, ayant le goût un peu brutal de se colleter avec les difficultés”. »

Le mal que se donne l'artiste pour entrer en rapport avec la matière et lui arracher ses secrets mérite aux yeux de notre auteur d'être souligné : « L’artiste le plus rompu à son métier n’exécute

4. L'Art et la Nature, par Victor Gherbuliez, p. 32. 2. Idem, p. 32.

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