Idem, p
L'ESTHÉTICIEN Sol
une œuvre nouvelle qu’au prix d’un dur labeur, d’une application forte et soutenue de toutes ses facultés, d’une contention d'esprit égale à celle du physicien arrachant à la nature un de ses secrets ; c’est un travail qu'on quitte à contre-cœur, comme le disait Balzac, et auquel on se remet avec désespoir’. »
Il est vrai que l'artiste est un être assez exceptionnel : « L'artiste voit la vie et le monde autrement que la plupart des hommes ; ce qui les laisse indifférents l'émeut, ce qui les émeut le laisse froid ?.. » : « Son trait distinctif est de joindre à l'adoration de la nature, source intarissable d'images, un secret mépris de l’être*. » Il pactise en quelque sorte avec l’ennemi, c’est à ce prix que la nature lui passera ses indiscrétions.
Ce qui fait que les arts jouissent d’une telle faveur auprès du monde, qui n’est pas à beaucoup près composé d'artistes, c’est qu’ils répondent à un besoin de notre nature : « Le premier caractère commun à tous les arts est d’être des sciences uniquement destinées à nous donner des plaisirs‘. » Et cependant : « Il n’en est aucun qui ne demande un pénible apprentissage, de longues et difficiles études et beaucoup de pratique; on passe sa vie à les apprendre, on ne croit jamais les savoir °. » À quoi bon? dira-t-on : « Les arts sont par excellence des sciences de luxe°... » D’accord, mais : « L'art est de tous les luxes le plus étroitement lié à la civilisation ; l’homme qui s’en passe, quel que soit le raffinement de ses vertus ou de ses vices, est un barbare‘. »
« Quelle est la nature de cette joie que nous ressentons devant les créations d’un grand artiste ? Elle n’a rien de commun avec la jouissance des biens sensibles ni avec les contentements de l’'amourpropre ou de l’appétit. On peut jouir de l'œuvre d'art sans la posséder “.… » « Sans l’art, la science et la religion, il n’y aurait dans ce monde que des appétits et des affaires. Le plaisir esthétique n'étant accompagné d'aucune convoitise, d'aucune idée de possession, est un des plus nobles que nous puissions éprouver. Pour admirer une œuvre d’art, il faut s’oublier et se donner et nous entrons en com-
. L'Art et la Nature, p. 9.
. Idem, p. 16.
. Idem, p. 16.
. Idem, p. 9.
. Idem, p. 9.
. Idem, p. 10.
. Idem, p. 10.
. Idem, p.11.
0 1 © Or & © IN
munion avec quiconque l’admire avec nous; c'est le seul amour que n’empoisonne aucune jalousie. »
Cherbuliez cite (à-dessus cette phrase de Pascal qui pourrait bien servir de définition provisoire à tout cours d’esthétique :
« Qu'il y a un modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature telle qu’elle est et la chose qui nous plaît, que tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée”... »
« Ce qui distingue le plaisir esthétique de tous nos autres plaisirs, c’est qu’il est le seul qui s’adresse à l’homme tout entier, à nos yeux ou à nos oreilles comme à notre âme, à notre raison comme à nos sens *... » : « Les jouissances que les arts donnent aux sens, les émotions qu'ils procurent à l’âme sont d’une espèce si noble que l’esprit en veut avoir sa part. L'homme sensitif, l'homme sensible, l’homme pensant, s'unissent alors, se confondent par leurs surfaces du moins, et l’unité est établie. Dans le plaisir esthétique, l’un et lui ne font plus qu’un homme‘... » « Et d’abord il y a dans tous les chefs-d’œuvre de l’art quelque chose qui flatte les sens, qui charme les yeux ou séduit et enchante l’oreille*. »
Par contre, la beauté agit également sur notre pensée tout autant que la spéculation abstraite : « Il est rare, déclare Cherbuliez, que je puisse admirer la beauté naturelle sans que vienne se mêler à ma contemplation quelque sentiment ou quelque association d’idées étrangères à l'esthétique. »
Ce qui fait que le spectacle de la nature vu à travers les yeux de l'artiste et communiqué à nous pour notre plus grand plaisir, peut et doit nous séduire de plusieurs façons, c’est que : « Nous apportons dans ce monde deux passions nées avec nous el qui, selon notre tempérament, notre tour d'esprit, notre caractère ou l’éducation que nous avons reçue, se partagent notre vie dans des proportions fort inégales. L’une est la passion des réalités, l’autre l’amour des pures apparences ‘. » L’art se sert de ces deux canaux pour nous toucher. Mais peut-on parler de l’art? Ne devrait-on pas plutôt dire, les arts? Cela dépend du point de vue. Et d'abord :