‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 198 sur 298 · Idem, p · texte numérisé non relu

Idem, p

troublent plus. Nos désespoirs se tournent en mélancolie, nos haines ont émoussé leur pointe, nos fureurs sont des orages dont le grondement nous charme‘...

« Or, c’est là précisément la disposition d'esprit habituelle à l’artiste et dans laquelle nous nous trouvons nous-mêmes devant une œuvre d'art, si nous savons en jouir en la prenant pour ce qu’elle est”. »

L’esthétique qui fait entrer dans son programme l’étude des passions et la façon de les contrôler, de les utiliser, c’est-à-dire qui se réclame de la morale, a raison; elle aide au bien par surcroît.

« Supprimer nos passions, c’est faire de notre âme un lieu de silence, de mort. Pour m’affranchir de leur tyrannie et de leurs cruautés, sans cesser de vivre, il faut que je les remplace par des passions plus douces, il faut que mon cœur change d'amour ou plutôt de façon d’aimer. C’est ainsi qu’il convient d’entendre la mystérieuse théorie de la purgation de l’âme par les arts, dont on a tant raisonné et déraisonné... Quand une mère, dit Platon, pour apaiser les cris de son nourisson agité ou malade, le berce dans ses bras ou lui chante des chansons de nourrice, ce n’est pas du silence ni du repos qu’elle lui apporte, c’est du mouvement et du bruit et pourtant elle le calme*. »

« L’art est un excitant tout à la fois et un calmant, un anesthésique comme il n’y en a point, et qui nous laisse notre sensibilité et nous ôte le pouvoir de souffrir, en émoussant l’acuité douloureuse de nos sensations*.… »

« Les affections de notre âme participant toujours de la nature des objets qui les inspirent, et les réalités de l’art n'étant que des images ou des simulacres de réalité, les passions que ces images excitent en nous ne peuvent être que des ombres de passions. Ges ombres ne sont point livides, pâles. Vivantes, colorées, lumineuses, faites à la ressemblance de nos passions réelles, dont elle ne diffèrent que par la légèreté divine qui est le privilège des ombres, elles ne nous pèsent jamais”. »

Dans ses Causeries athéniennes, Cherbuliez complète cette idée.

Il fait dire à l’un de ses discoureurs : « L’art n’est pas la philosophie et les artistes ne sont pas des spéculatifs. Le fond de l’art

L'Art ei la Nature, p. 59.

. Idem, p. 29.

. Idem, p. 62.

. Idem, p. 63.

. Idem, p. 65. -

OT md © D

» di, 8

c'est la « passion ». Ai-je tort de penser que toute chose a ses affections, lesquelles agissant sur notre âme, y produisent ces vibrations plus ou moins énergiques, plus ou moins prolongées qu'on appelle des passions'? »

A l’un qui prétendait que l’art grec suggérait le calme, la tranquillité, était en somme un art issu du sein d’une raison sereine :

« Ah! si les Grecs ont fait de l’art tranquille, réduisons en poudre toutes les œuvres *! »... « Attribuer aux marbres de Phidias les vertus des narcotiques! Ceux qui en jugent ainsi sont ces mêmes gens qui ne s’aperçoivent pas que, dans le moindre morceau de la plastique grecque, il y a cent fois plus de mouvement que dans les sculptures les plus tourmentées des modernes ; ces mouvements leur échappent parce que l’artiste les a maintenus dans un parfait équihbre*... »

« Malheur, continua l’abbé, malheur à celui que l’art grec laisse tranquille! Il est né tranquille, le pauvre hère, et la mort ne lui fera pas événement, car il s’est arrangé à mourir d'avance. Et malheur aussi à celui qui demande aux Muses de le plonger dans d’oisives et languissantes rêveries ! Car les passions qu’inspire un art sain sont des principes d’action; je veux dire qu’elles tiennent de la joie, laquelle n’est pas un repos, mais la suprême activité de l’âme.

« Loin de respecter notre repos, Sophocle et Phidias excitent en nous des aspirations infinies comme le monde“... »

… © Et voilà ce que c’est que la joie; une aspiration vers le ciel, qui nous rend capables de le conquérir, un amour infini qui embrasse dans une étreinte victorieuse l’objet de sa convoitise, un désir sans limites qui ne renaît sans cesse que pour renouveler les délices de la possession*…. »

On voit donc que notre auteur attache une importance considérable au rôle que joue la passion dans l’art. Passion, il faut qu'il y ait pour que l’œuvre vive : « Les Grecs furent passés maîtres dans cet art de déposer une passion au sein d’une œuvre comme une âme qui la fait vivre et de la manifester par les signes les plus parlants et les plus expressifs, en ayant soin d'y subordonner telle-

Page 1