PREMIÈRE PARTIE
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Il naquit à Genève le 19 juillet 1829. Son père André Cherbuliez, pasteur protestant devenu professeur de langues et de littératures anciennes à l’Académie (aujourd’hui Université), veilla à ce que son fils reçût une forte culture tant classique que scientifique, sans oublier bien entendu les langues vivantes. Sa famille entière était d’ailleurs fort cultivée également.
Dans cette ville européenne qu'était Genève, le jeune Victor n'échappa pas à l’empreinte de la pensée germanique à cette époque très puissante (Gœthe et Hegel furent ainsi pour lui des auteurs de prédilection) et cela explique pourquoi, lorsque ses études dans sa ville natale furent terminées, il se rendit à Bonn où
- 1l fut immatriculé à l’Université et resta un an, puis à Berlin où
il fit un séjour de semblable durée.
Ultérieurement, et pour se conformer, dit-on, à la clause d'un testament dont il était bénéficiaire, il se mit à voyager, visita divers pays, entre autres l'Italie et la Grèce. Du dernier nommé il revint complètement gagné à l'Idéal classique. N’étant pas parvenu à réaliser la très réelle ambition qu’il avait d'entrer dans l’enseignement il fit quelques conférences, collabora à la Revue germanique, puis se consacra à la carrière des lettres.
Son premier ouvrage, Un cheval de Phidias, lui procura l'amitié précieuse d’auteurs connus (Renan, Sainte-Beuve, George Sand) et lui ouvrit les portes de la Revue des Deux Mondes, Un roman romanesque, le Comte Kostia, fit sa renommée. Buloz, directeur de la Revue, le pressa de venir se fixer à Paris, mais il hésita longtemps et ce ne fut qu’une considération d’ordre intime qui finalement ly décida : il s’était épris d’une jeune fille, lectrice d’une de ses tantes, mais sa famille s’opposait au mariage. On l'avait donc envoyé à Paris (ceci se passait avant ses débuts de romancier) dans le but ostensible de lui permettre d'achever ses études, mais
en réalité afin de pouvoir le séparer de celle qu’il aimait. Là il séjourna deux années durant lesquelles il suivit des cours en Sorbonne. Rentré à Genève et toujours décidé à épouser, il devint convaincu qu’une odieuse campagne de calomnie s’ourdissait contre la jeune fille pourtant au-dessus de tout reproche. Profondément indigné, il rompit avec ceux qui en étaient la cause et le mariage eut lieu. Puis la mort de son père survenant, il se décida enfin à aller habiter définitivement à Paris.
Devenu écrivain, il fit paraître de nombreux romans dont quelquesuns remportèrent un vif succès. C’étaient des œuvres dans la manière romanesque d'Octave Feuillet ou même de George Sand. Elles étaient également et surtout des thèses (car Cherbuliez demeura essentiellement un philosophe) et qui en outre contribuèrent à lancer le genre dit cosmopolite.
Ces romans parurent dans la Revue des Deux Mondes dont il était devenu un des principaux collaborateurs. Sous le pseudonyme de Valbert, il écrivit aussi de nombreux articles traitant de questions d’actualité (politique étrangère, littérature, philosophie et art) très goûtés du public.
Quelques pièces de théâtre (adaptations de ses romans les plus réputés) qu’il composa, furent jouées, mais découragé par leur échec il renonça à la scène.
Au lendemain de nos revers de 1870-1871, désireux de manifester son attachement à la France, il demanda et obtint sa naturalisation ou plutôt sa réintégration dans sa qualité de Français, en vertu d’une loi de la Convention, comme descendant d'émigrés venus à Genève après la Révocation de l’Édit de Nantes (la question de ses origines est toutefois disputée en Suisse où on prétend qu’il descend d’une vieille famille vaudoise).
Cependant ses multiples succès lui assuraient la renommée officielle : en 1870, il recevait du Gouvernement impérial la Légion d'honneur et, en 1882, il était admis à l’Académie en remplacement de Dufaure.
Au commencement de l’été de 1899, Cherbuliez, gravement malade et cruellement atteint par la perte de sa femme et de son fils, se retira dans sa propriété de Combs-la-Ville en Seine-et-Marne où il mourut le 2 juillet de cette année.
Origines. Ascendants. — Les origines lointaines de Cherbuliez présentent sans doute quelque intérêt. Toutefois, il est surprenant, pour quiconque consulte à l’heure actuelle les documents s’y rappor-
tant, de constater avec quelle passion, voire même avec quelle acrimonie, les chercheurs se sont disputés quant à ses origines : d’un côté, le camp français le revendiquant comme un de ses siens, de l’autre côté, la Suisse opposant un formel démenti à ces prétentions et se refusant à renoncer à ses droits de filiation.
Lors de sa réception à l’Académie le 25 mai 1882, E. Renan déclarait, faisant ressortir les droits dont s’était prévalu le romancier pour réclamer la nationalité française :
« Vos preuves étaient faciles à fournir. Le Dauphiné, d’où votre nom est originaire, le Poitou, les Cévennes, vous ont fourni au complet la série de vos ascendants !. »
Mais voici la riposte :
« Sa famille, quoiqu’en ait dit Renan le jour de sa réception à l’Académie française, peut-être pour l’excuser d’être né ailleurs qu’en France, sa famille n’était nullement d’origine française ; elle n’appartenait pas à la population genevoise du Refuge ; elle est venue au siècle dernier des montagnes du Jura suisse où, si elle n’était pas autochtone — qui pourrait le dire ? — elle habitait depuis de nombreuses générations ?. »
La thèse française soutenue par Renan ne manque pas toutefois d’adhérents. D'abord E. Faguet :
«Il songe à ses lointains ancêtres protestants du Poitou, du Dauphiné, des Cévennes, d’ailleurs encore...* » «Cherbuliez descend doublement de familles protestantes françaises réfugiées à Genève à la Révocation de l’Édit de Nantes*. »
«Région du Dauphiné pour les ancêtres paternels. Les ancêtres maternels sont sortis de Moncoutant en Poitou. La grand’mère en effet était une Cornuaud, fille d’'Isaac Cornuaud, ami des Natifs et des Négatifs contre les Représentants, qui a joué à Genève un rôle politique important à partir de 4777 dans les dernières années du xvi° siècle ?. »
M*° É.-L. Pailleron appuie également ce dire :
« La famille de Victor Cherbuliez était protestante et originaire du Dauphiné. Après la Révocation de l’Edit de Nantes, elle se réfugia comme tant d’autres à Genève. Par le mariage d'Abraham Cherbuliez, cette famille est alliée aux Cornuaud ; l'un d’eux fut chef du parti des Natifs ;
1, Discours et Conférences, Renan, pp. 105-106.
2, Journal de Genève, 4 juillet 1899, signature : M. D. 3. Discours de réception, E. Faguet, p. 6.