‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 206 sur 298 · Idem, p · texte numérisé non relu

Idem, p

qui m’entourent; je ne les connais pourtant que par mes sensations qui ne sont que des modifications de mon être et dont la cause certaine est en moi-même ; mais, comme l’a dit un philosophe, nous ne nous bornons pas à juger que nous avons des sensations ; nous sommes accoutumés de bonne heure à nous en dépouiller pour en revêtir les objets. D’autre part, nous croyons également, sans en avoir de preuve que ce monde extérieur que nous distinguons de nous-mêmes a de grandes affinités avec nous. L’enfant croit fermement à la réalité de la table contre laquelle il s’est heurté; maisil croit aussi que, comme lui, elle est capable de vouloir et de souffrir, et il la punit de sa perfidie en lui rendant coup pour coup. C’est qu'il est gouverné par son imagination, et que nous ne pouvons créer aucune image sans y mêler la nôtre, sans y mettre quelque chose de nous et sans transformer ainsi les objets à notre ressemblance.….

« Notre imagination esthétique, c’est sa loi, projette continuellement notre ombre dans l'image des choses et en forme un mélange où nous ne discernons plus ce qui leur appartient et ce qui est à nous.

« En vain la raison et la science protestent ; l'imagination les laisse dire‘. »

Dans cet enchantement de sa propre création se complaît lanature humaine. En apparence toutes ces vaines illusions ont été dissipées : « Le Renaud des temps modernes qui désenchanta la nature n'était pas un chevalier, mais un penseur de génie, lequel] enseigna que le monde sensible se réduisait à l'étendue et au mouvement, qu'il n’y a rien de commun entre les corps et les esprits et que les animaux eux-mêmes n'étaient que des machines.

« La philosophie, de son propre chef, en a appelé depuis ; elle a rapproché conjointement de nouveau ce que Descartes avait séparé, et tour et à tour elle a matérialisé l'esprit ou spiritualisé la matière. Mais qu'importent à l'imagination les théories des philosophes ? Elle obéit à sa loi, à son penchant, elle est moniste sans le savoir, et éternellement elle projettera sur le monde notre figure et notre ombre”... » « Il y a en nous un principe de vie, que nous appelons notre âme ; l'imagination vivifie, anime tout. Nous sommes des personnes; elle personnifie sans cesse les êtres inanimés. Elle nous fait voir dans les forces de lanature des volontés semblables à la nôtre...»

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