‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 212 sur 298 · Figaro, 3 juillet 1899. L. de Meurville · texte numérisé non relu

Figaro, 3 juillet 1899. L. de Meurville

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Cherbuliez moraliste d'esprit pratique, positif même, avait appliqué sa philosophie à l’histoire dont il s'était eflorcé de démêler les grandes vérités significatives. IL était inévitable qu’il en vînt à se préoccuper des questions de sociologie, à se passionner pour elles.

S’intéressant à l’homme en général, il était de même parfaitement naturel qu’il se mît à l’étude des hommes vivant en société; son esprit cosmopolite et sa connaissance des peuples civilisés l’inclinaient à cette étude à laquelle il se trouvait particulièrement apte. De plus, étant, comme on sait, sollicité sans cesse par les problèmes du moment, il était normal encore qu’il eût voulu dire son mot sur cette science qui venait de se constituer. Par exemple, dans son petit conte satirique : Les Inconséquences de M. Drommel, on le voit qui s’amuse à se moquer des divagations d’un sociologue allemand féru des plus ridicules paradoxes sur le mariage et la propriété. Ce nom de Drommel ressemble un peu à celui de Simmel, un personnage très réel celui-là, dont à ses débuts, en 1887, Durckheim paraissait s'inspirer beaucoup.

Cette historiette, qui parut en 1879, semble avoir mis notre auteur en appétit, car nous voyons à quelques années d'intervalle paraître deux ouvrages dans lesquels sont exposées ses idées les plus originales sur la sociologie : Olivier Maugant (1884), un roman où les problèmes sociaux occupent une place très importante, (il parut la même année que Germinal) et La Bête (1886). Les conversations qui font tout l'intérêt du volume roulent sur les origines animales de lhumanité, d'où le titre, celles de la société, sur le droit naturel, l'introduction de la moralité dans le monde et les incertitudes de la morale. Le mot sociologie n’était pas encore bien répandu à cette époque. C’est pourtant un livre de conversations sur la sociologie que ce roman, de même que Le Cheval de Phidias avait été un ensemble de causeries sur l'esthétique.

Sur le mariage, la communauté des femmes, idée reprise mais avec plus de’sérieux que dans Les Inconséquences de M. Drommel, la prostitution sacrée et Les traces qui en subsistèrent durant toute l’antiquité, Cherbuliez a fait discourir son Anglais nourri de Strabon et d'Hérodote. Choix très heureux, car ces questions étaient plus étudiées en Angleterre qu’en France avant que les introduisit officiellement Durckheim.

Les théories que Cherbuliez expose sur l’éducation et sur le rôle essentiel qu'y joue la contrainte, — théories très opposées à celles de Rousseau, — sont aussi fort voisines de celles qu’enseigne la pédagogie selon notre sociologue. Ce qu’il dit du caractère instinctif et quasi-mécanique de la morale chez les vrais honnêtes gens, où il ne veut point sur ces matières trop de réflexions, a peut-être influencé Faguet quand il donna quelques vingt ans plus tard, ses Préjugés nécessaires.

Un passage enfin où Cherbuliez traite de l'instinct chez l’homme, héritage peut-être de ses très lointains ancêtres, serait à rapprocher de ce que M. Maeterlinck a écrit sur le même sujet.

Mais dès 1866 Cherbuliez avait écrit déjà un livre : Le Grand Œuvre, Entretiens sous un Chétaïgnier, qu'on pourrait fort bien considérer comme un ouvrage à tendance sociologique avant heure, et qui par conséquent ferait de lui une sorte de précurseur. L'auteur de l’article Cherbuliez dans La Grande Encyclopédie, qui signe M. Tx et qui pourrait bien être Maurice Tourneux, croit que Le Grand Œuvre est « un recueil d'entretiens sur l’origine, les transformations et les destinées du Globe ». C’est une collection de lettres toutes « du même au même », où sont rapportées quelques conversations sur la politique et l’histoire. L’épigraphe en est empruntée à Montesquieu : « Ilse trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers ».C’est ainsi que les « souffleurs » d'autrefois, cherchant la pierre philosophale ou l’élixir de longue vie contribuèrent au progrès de la chimie dont ils ne se souciaient point. Les interlocuteurs sontun jacobin assagietmême converti, porte-parole de l’auteur ; un noble ruiné défenseur de Bonald et de Joseph de Maistre ; une jeune fille enfin, achetée par le baronnet sur le marché de Constantinople. Comme décor, le Chablais ; le Léman comme toile de fond. Des conversations se dégage cette idée, à laquelle Cherbuliez tient beaucoup, que la raison gouverne le monde, et cette autre que l’histoire n’est pas le domaine du hasard pur. Conduite par la raison, avec des efforts et des retours en arrière, l'humanité progresse. Faguet appelle Le Grand Œuvre : « un hymne magnifique au progrès ». Schérer, qui

aimait particulièrement ce livre et le jugeait bienfaisant, notait que la foi au progrès qui s’y exprime est une foi raisonnée et qui donne ses raisons. Par contre, Montégut (Revue des Deux Mondes, mai 1867) fait des réserves sur ce livre : « C’est à notre avis, dit-il, le moins réussi. C’est une erreur commise avec talent, mais enfin c’est une erreur. Il est des sujets qui pour être traités comme ils méritent de l’être ne redouteraient pas l’in-folio, et celui-là est du nombre... »

Cherbuliez a étudié les questions de sociologie comme il a étudié les problèmes de l’histoire, en moraliste, s’efforçant de découvrir le pourquoi des choses dans les mœurs des hommes et partant dans leurs esprits. Si La sociologie qui a pour objet l'étude des institutions créées par les hommes vivant en société est une science, elle doit posséder des lois, vraies par l’immutabilité de leurs effets à travers les âges successifs de l’histoire de la civilisation et malgré les conditions changeantes qu'on dénomme progrès.

Quelles sont selon Cherbuliez ces grandes lois?

Qui dit loi, dit raison, gouvernant tout, même l'accident, l’auteur nous l’affirme et commence par une invocation au fondateur de la sociologie : « O Montesquieu, notre maître et notre consolateur!..… » Il le cite : « J’ai d’abord examiné les hommes et j'ai cru que dans cette infinie diversité de lois et de mœurs ils n'étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies... » L’exceptionnel, croit Cherbuliez s’explique par la loi des compensations : « Quand Anaxagore disséquait la tête d’un bélier unicorne il démontrait qu’à l’atrophie d’un lobe du cerveau répondait l'hypertrophie de l’autre, et qu’ainsi les monstres mêmes rendent témoignage à la permanence des lois de la nature » (Le Grand Œuvre, p. 216-217).

D'abord la pensée, l’idée qui représente une force en puissance, agit sur les sociétés qui évoluent : « L'idée est indéfectible comme la matière. Voilà le fondement de la science » (Le Grand Œuvre, p. 218). Et encore : « Une société est toujours l’expression d’une pensée » (Id., p. 260).

L'histoire, qui n’est après tout qu’un aspect de la sociologie, enregistre les triomphes et les vicissitudes des peuples, or : « Dieu n’envoie pas aux nations des sauveurs tout faits, il leur envoie seulement des matrices appelées idées, et c’est aux nations à couler dans ces moules la quantité de héros de plâtre qu’il leur faut pour chaque révolution » (Passage de Mierolanski: Les Aventures de Ladislas Bolski, p. 94). Les révolutions sont nécessaires à la société, ce sont ses crises de croissance; et « le petit bourgeois », qui se refuse obstinément à tout changement, « a le goût des portes fermées non

seulement parce qu’elles empêchent les courants d'air, mais parce qu'une porte ouverte l’inquiète; elle peut livrer passage à quelque chose de déplaisant comme une révolution » (La Revanche de Joseph Noirel, p.29). Nous allons confusément, semble-t-il, et presque sans but ; mais des idées fermentent qui agissent sur nous à notre insu, et Cherbuliez, tel un de ses héros, « entendait assez l’espèce humaine pour croire que les petits accidents et les petites intrigues n’expliquent pas toute l’histoire, que l’opinion est la vraie souveraine du monde, que les grands événements sont la victoire ou la défaite d’une idée » (Méta Holdenis, p. 43). Mais, pour la plupart des cas, nous l’avons dit, ces idées ne sont perçues tout d'abord que confusément et nous nous trompons quand : « nous professons.. le culte des idées exactes... Ce sont lesidées vagues qui gouvernent le monde » (Le Fiancé de Mademoiselle de Saint-Maur, p. 112). Malgré ce manque de netteté dans les idées qui sont à la base des civilisations, il est certain que la raison les gouverne : « Plus on étudiera l’his- ‘toire, plus on se convaincra que la raison y règne aussi souverainement que dans la nature » (Le Grand Œuvre, p. 218). Cette raison étrange, bien que naturelle, se manifeste comme une force lente et irrésistible : « L'histoire de l'Univers, autant que nous l’entrevoyons, nous révèle d'époque en époque, un immense effort, le dur labeur d’une force toujours agissante » (La Bête, p 343). Elle a pour elle la puissance infinie que le temps ne saurait amoindrir : « Comme nous voyons encore s’exhausser par un mouvement insensible les rivages de la Suède et de la Finlande; c’est avec la même lenteur qu'émergent du fond des abîmes flottants de la barbarie les lois, les arts, les états et la mystérieuse ordonnance des sociétés » (Le Grand Œuvre, p. 13). En dépit de sa propre opposition, l'humanité suit sa route : « Les astres se laissent faire, les hommes résistent... Il est quelque chose de plus grand que l’obéissance des soleils accomplissant sans se lasser leur éternel voyage ; c’est le consentement involontaire des peuples à leurs destinées... Vingt fois, je répète cet adage : La raison gouverne le monde; etcetautre : Tout ce qui est est raisonnable. Ajoute encore celui-ci : Il faut s’'accommoder du monde tel qu’il est, tout en demeurant supérieur » (Le Grand Œuvre, p. 19). «Il y a des lois », dit-il après de Bonald, « pour les sociétés des fourmis et pour celles des abeilles. Comment peut-on penser qu'il n’y en a pas pour la société des hommes et que Dieu les abandonne au hasard de leurs inventions? » (1d., p, 64).

De Maistre, dont il admire les théories autant que celles du précédent, condamne les lois écrites. Cherbuliez souscrit à cette décla-

ration : « L'homme ne se nourrit pas de politique et ce qu’il y a de plus précieux dans la vie sociale ne dépend pas des lois. Dans une société désorganisée, proclamer des droits, c’est proclamer des souffrances ». Il sent tout le danger de la rupture des anciens cadres, de la disparition des croyances et des pensées communes, laissant isolé l'individu. Mais il trouve opportun de rappeler qu'il existe toujours : « quelque fait bien patent. quelque grosse vérité de sens commun qui d’un coup met à bas tous les raisonnements de ces auteurs. »

Le fortuit s’éclaire de la lumière dela raison; le génie etl'instinet lui reconnaissent sa place légitime : « Le bon sens et le génie possèdent alternativement l’empire du monde. Quand le bon sens s'endort, le génie le réveille, quand le génie rêve le bon sens fait justice de ses fantaisies et selon les temps quelqu'un a raison contre tout le monde jusqu’à ce que tout le monde ait raison contre lui. Grâce à ces alternatives, le génie humain cherche et trouve sa destinée.. Des instincts et des grands hommes, je n’en demande pas davantage pour faire une histoire de notre espèce » (Le Grand Œuvre, p. 96).

L'accident joue un grand rôle dans notre société : « Plus j'observe les hommes », dit Cherbuliez, « plus je me convaincsde la puissance de l’accident » (1d., p. 64). Mais l'accident, ce surprenant modilicateur de notre histoire, c’est l’idée nette et claire émergeant du chaos apparent personnifié par le caractère ou le génie : « Il nous a été démontré que l’histoire universelle se réduit à quelques biographies mises bout à bout » (/d, p.84). Le caractère est indispensable aux nations comme aux individus. Je crois que chaque peuple a sa destinée parce que chaque peuple a son caractère » (1d., p. 79). « Le caractère, qu'est-ce donc chez la plupart des hommes? Vollaire Pa dit : des impressions dominantes qui s’altèrent chaque jour selon qu’on à mal dormi ou mal digéré; mais sur vingt mille hommes il s’en trouve un peut-être qui a la faculté de vouloir et de savoir ce qu'il veut » (Id., p. 65). Et ce caractère élevé à une haute puissance, cet accident qui viole apparemment toutes les lois communes, nous le dénommons génie. Une force qui se manifeste a un caractère mis en relief par l’indécision générale : « Les époques faites pour les grands hommes sont les commencements des sociétés, alors qu’il s’agit de débrouiller un chaos; ce sont aussi ces heures troubles où après avoir épuisé une phase de son histoire, un peuple ne voit plus clair devant lui (/d., p. 80).

Cette force a un caractère de nécessité : « Qu’une société naïis-

sante, encore incertaine d'elle-même, se cherche pour ainsi dire, c'est d'ordinaire un grand homme qui se chargera de lui dire ce qu’elle est... À sa voix ce qui dormait dans les cœurs se réveille et les peuples tressaillent, car il a prononcé le mot qu’ils cherchaient » (Le Grand Œuvre, p. 90). Et aussi : « Ce qui est grand a toujours de petits commencements ; ce qui est nécessaire a l'apparence du fortuit ; le génie et le hasard ont un air de famille. Aussi les vrais législateurs n’inventent rien ; ils mettent de l’ordre dans le chaos et se contentent de découvrir et de déclarer ce qui est » (Id., p. 37).

L'instinct finalement joue dans la formation des sociétés un rôlequi est essentiel : Par exemple le sentiment de la conservation, principe initial qui a contraint les hommes à se rapprocher les uns des autres : « Le meilleur remède à la peur est de se mettre en tas, et c’est l’origine des sociétés » (Olivier Maugant, p. 239). Bien plus, «Science, religion, art, industrie sociale, c’est la peur qui a tout créé. J'ajoute qu'ayant créé la société elle a du même coup créé la morale » (La Bête, p. 242).

L'instinct et l'accident mis au service de l’humanité, grâce à quelques individus de génie qui savent révéler et appliquer les idéesforces, voilà les principes et les lois d’une civilisation : « Savezvous qui a fait ce chef-d'œuvre‘? (La Constitution anglaise) demande Cherbuliez. Un accident qui fut respectable car il date du xr° siècle. »

Comme son grand maître à penser, Montesquieu, il consacre des pages de louanges à ce gouvernement de lAngleterre qu’il estime être l'organisme le plus parfait qu’il soit accordé aux humains formant groupe de posséder, dont le fonctionnement admirable donne à la sociologie un modèle à imiter. C’est le modèle achevé et cependant que dire des instincts de ce peuple? : « De Bonald a retrouvé chez eux tous les caractères des peuples sauvages, le vol, la passion pour les liqueurs fortes, le divorce, l'imperfection des lois, le goût pour de la viande crue et sans pain...! » (Le Grand Œuvre, p. 43).

Mais l’accident, idée agissante, idée forte, leur a donné malgré eux celte incomparable machine. Et d'abord la liberté dans le désordre : « Pourquoi les Anglais sont-ils libres? L’Angleterre est libre parce que le bâtard normand qui la conquit en 1066 avait une volonté de fer, et qu'ambitieux, cupide, dans lintérêt du fisc, il imposa ses grands vassaux comme les vilains. Point d’immunité,

4. « De Maistre traite la constitution anglaise de chef-d'œuvre de l'esprit humain »

point de privilèges! Liés par une oppression commune, barons et bourgeois se liguèrent contre les successeurs du Bâtard, et forts de leur union, leur arrachèrent Magnam Chartam Libertatum. Sur le continent au contraire, faute d'un bâtard assez puissant pour rançonner grands et petits, il y eut d’une part des imposables et de l'autre des priviligiés. »

Par compromis et s’inspirant de la loi de compensation, les Anglais, après avoir privé leur Roi de sa puissance, le déifièrent presque : « The King can do no wrong... Quand on les enterre à Westminster, ils sont réputés donner leur démission, demise of the crown. Ajoutez qu'ils ne sont jamais mineurs, que leurs sujets étant leurs tenanciers ils sont propriétaires de tout le sol anglais et que possédant tout, ils ne doivent rien; c’est pour cela que nous disons : les revenus du roi et la dette nationale » (Le Grand Œuvre, p.69).

Nous verrons que Cherbuliez a en particulier à cœur la réhabilitation du moyen âge français; quant à celui de l'Angleterre, il le trouve remarquable; la noblesse n’y vit que par les abus; mais : « les abus sont le salut des nations »..., de sorte que nous avons là une noblesse : « qui ne jouit de toutes les prérogatives que parce qu'elle se soumet de grand cœur à toutes les charges — une noblesse qui n’est pas une caste, mais un office politique héréditaire... Supprimez la nobility, c'en est fait de l'ordre ; supprimez la gentry, c’en est fait de la liberté ; supprimez les privilèges, qui se fera honneur de servir l’État sans émarger?... La prospérité de l’État s’engloutira dans le triomphe de la justice » (Id., p. 72).

Cherbuliez ne pense pas que la civilisation ait une origine bien noble ; en fait elle a été obligée de se créer une morale après coup; elle est la manifestation d’une force collective : « Qu’est-ce que la civilisation? La prise de possession du globe par l'univers. Éprouvez tout, a dit l'Évangile, et retenez ce qui est bon ». C’est l'appropriation dont le personnage comique du Doktor d’Outre-Rhin, M. Drommel, a développé les principes, ridicules en ce qu’ils ont d'extrême. On se moquera de lui, mais on ne pourra s’empêcher de constater, si l’on y introduit un peu de modération, que c’est au fond assez bien cela : « Il n’y a pas de principes plus sacrés que le droit du plus fort, car dans ce monde il n’y a d’évident que la force, et la sélection est la loi de la société comme de la nature » (Les Inconséquences de M. Drommel, p. 259). La civilisation en tant qu’expression de la force brutale, naturelle, repose donc en partie

sur la sauvagerie et ne peut s’en libérer entièrement : « Quelle différence faites-vous entre un sauvage et un barbare?... Les sauvages vivent dans l’état de nature et n’en peuvent sortir et les barbares sont des civilisés en espérance... Eh bien, il y a dans l'homme un éternel sauvage... Et ce sauvage selon vous? — C'est la passion. Elle est aujourd’hui ce qu’elle était il y a deux mille ans. Comment changerait-elle avec les lois? Elle n’en reconnaît point » (Le Grand Œuvre, p. 255-256). Mais alors, le progrès serait-il un vain mot? Non, car la civilisation présente heureusement un double caractère, l'animal ou le matériel, et le spirituel : « Pour décider si le progrès est une chimère consultez non la statistique des crimes mais celle des idées et ne comparez pas les mœurs privées, mais les principes sociaux » (Id., p. 257).

Mais si on admet qu’il y a progrès, « en revanche tout progrès se paye » (Id., p. 250).

Montégut, dont il a été question plus haut, examinant Le Grand Œuvre, l'ouvrage le plus franchement sociologique de notre auteur, donne ainsi son interprétation de la notion de progrès chez celui-ci : «Il a voulu », dit-il, «examiner les explications qui ont été données de la fin des sociétés humaines, discuter le fort et le faible de chacune de ces solutions et les embrasser dans une conclusion optimiste issue du syncrétisme hégélien. Pour ce faire, il a choisi trois interlocuteurs dont chacun représente un des trois principes qu’on peut assigner comme moteurs au train des choses d’ici-bas. La Providence, le hasard, la nécessité. Or, chacun des interlocuteurs plaide si bien sa cause..., que sa conclusion paraît beaucoup moins celle d’un hégélien optimiste que celle d’un sceptique de nature bienveillante... L'’inexorable nature nous fait toujours payer chacun de nos gains par une perte et tient la balance des biens et des maux avec autant d’exactitude dans la vie des sociétés que dans la vie des individus. Telle serait au fond, je crois, la doctrine de l’auteur si un long attachement à des doctrines embrassées autrefois avec la ferveur de la jeunesse ne le poussait à cette autre conclusion que je me permettrai de formuler ainsi : il est vrai que ce que nous nommons progrès n’est qu'une série de déplacements mais comme ces déplacements s’opèrent sur une surface de plus en plus étendue, on peut affirmer que le progrès existe puisque chacune des évolutions de l'humanité exige pour se déployer une circonférence toujours plus vaste‘. »

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