E. Montégut. Revue des Deux Mondes, mai
Nous avons vu que Cherbuliez a tenu compte du rôle de l’accident, en l’occurence le grand homme, dans la société. Dans cette progression par accroissement il envisage non seulement le rôle du génie mais encore celui de l'individu et de là, celui des minorités. Comme il l’a dit : « Ce sont les minorités qui gouvernent le monde, et c’est pour cela que le monde a une histoire; si la vraie majorité gouvernait il ne se passerait jamais rien » (Olivier Maugant, p. 330), et le progrès serait nul. Le nombre donne expansion et force à l'unité. Prenant comme texte : La théorie d’un positivisme italien (Sighele) sur les foules criminelles (Revue des Deux Mondes, novembre 1892), Cherbuliez déclare : « Comme l’a remarqué Hegel, les êtres qui s’accroissent indéfiniment n’augmentent pas seulement d'étendue ou d'importance, un moment vient où leur caractère se dénature, et les changements de quantité se traduisent en changements de qualité. Appliquez ce principe aux réunions d'hommes... » Quoique ne se raitachant pas à l’école dite unanimiste, qui applique la psychologie à la science sociologique, il formule des opinions intéressantes à cet égard : « Le nombre, nous dit M. Sighele, augmente l'intensité d’une émotion, mais il n’a pas seulement cet effet arithmétique, il est en outre, par lui-mème, la source d'émolions nouvelles... La loi de tout être vivant est non seulement de se conserver, mais d'étendre et d'accroître sa vie. Quand nous sommes heureux, nous ne sentons plus nos limites, nous les oublions aussi quand nous savourons les joies de l’orgueil, qui n’est que la conscience d’une volonté devenue assez puissante pour influer sur la volonté et sur le sort d'autrui. Ce sont ces joies de l’orgueil que goûte l’honnête homme obscur, en se mêlant à une réunion publique qui délibère et rend des arrêts et en participant à sa besogne .. Cet homme de rien est désormais quelque chose; l’âme d’une multitude est entrée dans sa chétive personne et il s’est comme multiplié. Les joies toutes nouvelles pour lui que ressent notre honnête homme obscur ne sont pas de celles qu'on savoure impunément ; elles auront pour conséquence presque inévitable de troubler profondément sa conscience et de pervertir les idées qu'il se faisait du bien et du mal... Mais du moment qu’en se mêlant aux images d’une foule, il a cessé d'être lui-même, il se sent affranchi des lois qui l’ont gouverné jusqu'ici. Il est devenu un être collectif, et les êtres collectifs ne sachant pas où ils commencent et où ils finissent ne savent pas non plus où finissent leurs droits et où commencent leurs devoirs ». De là, la faiblesse et la force des démocraties et de là lincertitude dont s’accompagne toute prédiction
sur l'avenir de nos civilisations modernes, toutes plus ou moins régies par les masses.
Nous avons groupé les idées sociologiques de Cherbuliez sur les applications des lois qu’il envisageait comme essentielles selon que ces applications se rapportent aux différents âges de notre histoire, à l’Antiquité, au Moyen-Age, à la Renaissance, à la Révolution et aux temps modernes.
Nous avons déjà indiqué ses opinions sur la constitution idéale à ses yeux comme à ceux de Montesquieu, celle de PAngleterre, L'Antiquité lui paraît avoir offert un excellent système théorique, mais incapable de durer, car elle rompit l’équilibre nécessaire au profit de la Cité. La religion contribuait alors à assurer aux gouvernements leur stabilité : « La cité antique avait un caractère auguste et presque sacré qui imprimait aux esprits une vénéralion superstitieuse » (Grand Œuvre, p. 224). Démocratie et dictature trouvaient alors un point d'appui commun et nous avons : « le principat, c’est-à-dire le gouvernement du monde par l’empereur et par le sénat, gouvernement dont il est aisé de médire mais le seul dont le monde civilisé fût capable, Le seul qui pût assurer à la civilisation antique une vieillesse ». Mais il est dangereux de vouloir trop compter sur les religions pour faire durer un État; car c’est inviter d’autres religions, d’autres croyances rebelles à entrer en jeu : « Et cependant qu'Auguste régnait, naquit en Galilée un homme qui se sentant possédé de Dieu parla des choses du ciel comme personne n'avait fait avant lui » (Le Grand Œuvre, p. 95). C'était bien là l'accident imprévisible pour un gouvernement théoriquement parfait. Et aussi cet autre : l’ascendant inquiétant d’un homme tenté d’outrepasser les droits de sa fonction d’empereur, en vertu de ce principe que la force ne peut persister qu’en s’accroissant : « Et puisque J'ai nommé César, quel exemple du combat et de La chimère! Confident des secrets de son époque, ce clairvoyant génie avait compris que c'en était fait de la vieille constitution romaine, qu'ayant conquis le monde, Rome devait changer de face, qu’une ville ne pouvait gouverner la terre et la tenir ferme, et il sentit que le temps était venu d’une vaste confédération de peuples unis sous le protectorat d'un prince trop haut placé pour avoir une patrie. Mais quand Pompée et Caton furent morts et que César fut tout-puissant, il exécuta mal ce qu’il avait conçu ; soit ivresse du succès, soit mépris excessif pour les hommes, soit que l’Orient et Cléopâtre eussent versé dans son sang quelque philtre, son instinct politique parut s'obscurcir. Laissant à la plèbe romaine une vaine apparence
de comices, il s’adjugea l'univers et on le vit réaliser à son profit l'idéal du gouvernement le plus personnel qui fût jamais » (Le Grand Œuvre, p.93).
Pour que la civilisation dure, il faut que, comme les autres organismes vivants, elle évolue : « En dépit de sa Médée l'Antiquité tout entière ignora le grand secret du rajeunissement des peuples. Ni Agis et Cléomène, ni les Gracques ne furent des novateurs... Le suprême effort du conservatisme antique qui, prenant conseil des circonstances, s’avisa d’un expédient, se proposa moins de renouveler Rome que de la faire durer. Ce fut le moyen âge qui, en émancipant l’homme de la cité, le délivra de l’idolâtrie des traditions... Qu’on nous montre dans les temps classiques quelque chose d’analogue à cette fille des champs qui inventa l'idée moderne de la patrie en gardant ses moutons et résoluf de fonder un royaume parce qu’elle avait ouï des voix » (1d., pp. 225-226).
« De prime abord, j’en conviens, le moyen âge est embarrassant pour qui veut croire au progrès. Oui, le moyen âge est le grand rémora de la philosophie, le scandale du Juif, la folie du Grec » (Id., p. 218)... « Mais il n’en est pas moins vrai que le moyen âge à sa façon fut un ouvrier du progrès qui a, lui aussi, sans trop le savoir, travaillé au Grand OEuvre » (/4., p. 200). En quoi? Par la révolution qu'il apporta dans les esprits et la place qu’il redonna à l'instinct, c’est-à-dire à l'individu : « Ce qui couvait dans cette barbarie a renouvelé le genre humain. L’Antiquité grecque et romaine voyait tout dans la cité... Mais il n’est pas un de nous qui n’étouffât au forum ou dans l’Agora. Le moyen âge a mis au large la personne humaine ; il a affranchi pour parler avec Montaigne, les coudées de la liberté » (/d., p. 221).
Cherbuliez rend hommage à « ces descendants des Germains qui ne pouvaient souffrir que leurs habitations fussent attenantes les unes aux autres » (/d., p. 219) et qui « les premiers, s’avisèrent que l'homme n’est pas fait pour la société mais que la société est faite pour l’homme... », et que « tout ce qui en lui relève soit de la nature, soit de la conscience, soit de l’esprit n'appartient qu’à lui,.… Ainsi l’idée moderne de la liberté est née dans les manoirs de ces tyranneaux qui ne la voulaient que pour eux... » (/d., p. 221). « Athènes et Rome avaient enseigné le respect de la loi, principe des cités antiques. La loi sera pour les barons féodaux un objet de haine et de mépris parce qu’elle est une règle permanente, uniforme, un marbre impassible sans visage et sans mains... un objet de mépris aussi parce qu’elle est toujours inférieure à l'idéal, à ce
qu’on peut rêver. Il s’ensuit que fidèle à l'esprit du compagnonnage, la féodalité conçut la société comme un système d'engagements personnels qui ne liaient pas l’homme aux choses mais l’homme à l’homme » (Le Grand Œuvre, p. 192).
Grâce à ce compagnonnage, il regroupa les particuliers. Le labeur cessa d’être la tâche d'esclaves anonymes : « Qui a réhabilité la main-d'œuvre? Le moyen âge. Dans l'abaissement de la cité, ce que le citoyen perdit l'homme le gagna... Bientôt le travail réhabilité releva la cité de son abaissement, la reconstitua sur un nouveau principe. L'importance de la société civile y prima celle de l'État.
« Le moyen âge, qui fut l’âge héroïque du commerce, délivra des lettres de noblesse à l’industrie » (/d., p. 223).
Cet esprit de rebellion contre la chose écrite et qui a nom romantisme fut inventé par le moyen âge, mais ce ne fut pas sa seule innovation : « Je vous le dis, le moyen âge avait inventé le romantisme et la propriété » 11d., p. 178); ce qui était très normal puisque l'individu redevenait une personne ; or « la propriété est le signe visible de la personne. Il ne nous suffit pas d'exister ; nous avons besoin de démontrer notre existence aux autres et à nousmêmes » (/d., p. 241). Ce fut selon l’auteur un bien, car il déclare : « Voulez-vous ennoblir une société, ennoblissez la propriété » (1d., p. 174); ce qui est la formule du moyen âge.
Tenure du moyen âge, signe extérieur de la possession et à la fois symbole des devoirs d'honneur librement consentis. Ce mot avait alors un sens profondément significatif : « Comment s'étonner que dans le bas-latin féodal, langue corrompue, disent les délicats, et moi je dis, langue expressive, langue noble, — le mot honor servit à désigner à la fois la fidélité d’un chevalier à ses engagements et la tenure même qui le mettait en état d’être le féal de quelqu'un et d’avoir des hommes? (/d., p. 178).
Cherbuliez revient fréquemment sur ce caractère très particulier et dans une certaine mesure démocratique de la Chevalerie, institution sociale en même temps que manifestation tangible de l’idéal moyenâgeux : « Lisez les chroniqueurs et vous y verrez que les chevaliers errants, les chevaliers d'aventures qui couraient le monde pour se procurer lois et renom {et Dieu me garde d’en médire !) n’apparurent que sur le tard, lorsque la société féodale penchait déjà vers son déclin. Le bras royal s’allongeant indéfiniment, nos barons se sentaient menacés dans leurs châteaux; on n’était plus à l'aise chez soi. Mais les vrais chevaliers furent che-
valiers tenanciers, non chevaliers sans terre, et à l’origine l’ordination chevaleresque fut la solennelle cérémonie qui accompagnait la mise en possession de la première tenure, et dont les moindres détails représentaient vivement au néophyte l’idée que se faisait le moyen âge de la propriété. J'ai lu dans la Chronique des Consuls d'Anjou que vers le milieu du xi° siècle un jeune homme supplia le Comte d'Anjou de le faire chevalier quelques mois avant l’âge réglementaire pour qu’il pât tenir une terre qui lui était offerte à charge d’hommage... Pour se faire adouber, pour posséder la terre et pour ester en jugement, il fallait être chevalier. O romantisme! oiseau bleu !... »
Démocratie comportant sa morale, chose inconnue à l’heure présente, le moyen âge nous l’offre dans l'institution de cet ordre : « Et remarquez que d’un autre côté la Chevalerie était une institution égalitaire qui servait de contrepoids aux distinctions de la hiérarchie féodale. Point de grade dans la Chevalerie; ducs, marquis ou vavasseurs étaient tous chevaliers au même degré... parce que... tous les tenanciers représentaient la justice armée » (Le Grand Œuvre, p. 83).
... € Qu'est-ce pour nous que l’éducation? Depuis la Renaissance elle consiste à donner des idées; le moyen âge estimait que son principal office est de donner des mœurs et que la meilleure est celle qui dénature l'homme, je veux dire qui rompt sa volonté, qui violente ses instincts et l’arrache à lui-même... Un jour le chevalier dira : je veux. Qu’il commence par aliéner sa volonté. Un jour il commandera. Que d’abord il se soumette et qu'il serve! Comme il avait ennobli la propriété, le moyen âge ennoblit le service » (1d., p. 185).
Cette éducation, cette discipline étant une morale comporte des vertus sociales. Quelles vertus ? : « Le nom est agréable à prononcer : L’attrempance, celte douceur acquise d’une âme qui par l'habitude d’obéir s’était rendue maîtresse d’elle-même; la cotntise ou la bonne grâce du faire et du dire; la féauté, cette fidélité qui va jusqu’à la mort; la prud'hommie, cette sagesse réfléchie née de l'expérience et des exemples...
« Honorer et servir ce qui est faible voilà ce que ces loups cerviers voulurent nous enseigner » (1d., p. 188)... « O Chevalerie! te raille qui voudra. Tu fus pour les nations la fontaine de Jouvence » (/d., p. 2217). Et qu'en résulta-t-il? Par ce mouvement actif : «le moyen âge se chargea de mettre de l'imagination dans la vertu » (Id., p. 228).
Ce premier romantisme a aidé à redonner force et vie à la société qui se désagrégeait sous les coups de la barbarie : « Au xu° siècle la ruche féodale essaima. Tous ces barons, colons d’un principe, qui s’en allèrent se découper des fiefs en Palestine et en Morée, que de surprises leurs étaient réservées! L'idée qu’ils apportaient avec eux se trouva en présence de deux mondes tout nouveaux pour elle : la vieille Byzance et l'Égypte florissante des califes. Moment unique dans l’histoire. Du choc de ces deux civilisations jaillit un éclair de poésie dont tous les yeux furent éblouis; chroniqueurs, trouvères el jongleurs en eurent pour deux sièeles à raconter cette grande féte des imaginations » (Le Grand Œuvre, p. 134).
L'âge qui suivit, la Renaissance, ne sembla pas avoir été d’après Cherbuliez la révolte que l’on croit contre le moyen âge. 1] décrit par exemple : « telles de ces cours où régnait la galanterie romantique du moyen âge, embellie par la culture de l'esprit, car la Renaissance n’a pas détruit le moyen âge » (Le Prince Vitale, p. 151). Il en fait au contraire le prolongement : « Ne dites pas que la Renaissance fut une surprise, un accident subit et inopiné; elle avait été préparée de loin par le moyen âge : l'humanité commence à renaître dès le xir* sièele..… Dans ces dossiers poudreux, l’âme renouvelée de l'Italie sut retrouver l'âme de la Grèce, et ce qu'elle étudia dans Sophocle et dans Platon, ce ne fut pas seulement Part de bien dire mais l’art de bien vivre » (Id., p. 252). « La vie complète », dit:il encore, « c’est le programme de la Renaissance » (1d., p. 254).
Religion et philosophie heureusement unies créèrent un courant d'idées qui influa sur la société de la Renaissance et sur ses habitudes de vie : « Le catholicisme platonicien dit à l’homme : Étends ton âme, élargis ton cœur, répands ta vie; en accroissant ton être tu deviendras plus semblable à Dieu qui est la perfection de l’être… Conséquente à elle-même la Renaissance s’occupe aussi du corps. Pourquoi traiter le corps en ennemi? Écoutez cet évêque, ce cardinal, ce pieux et fervent catholique Sadolet. Dans son traité de l'Éducation, il veut restaurer au nom du Christ les méthodes de la Grèce » (Id., p. 253).
Avec la Renaissance la science fait son entrée dans la société et l’on assiste aux « épousailles de la science et du monde... Ils avaient vécu pendant des siècles sans se connaître. Au moyen âge l’humanité se partageait en deux classes, les hommes d'épée et les clercs; Mais un beau jour la clergie jette le froc aux orties; rompt son ban, se met à courir le monde; elle arrive en Italie; un chevalier
désœuvré qui s’ennuyait laccueille.. Ils s’épousent, ils font bon ménage, et voilà ce qu'on appelle la Renaissance... » (Le Prince Vitale, p. 144). Mais.….« cet heureux miracle a été chèrement payé. A force de vivre dans le monde, la science est devenue mondaine ; elle s’est trop émancipée; cette méchante enfant méconnaissant sa mère, la sainte Église apostolique, a fini par la battre et la bafouer » (Id., p. 143).
La Renaissance, d’ailleurs, n'était pas viable, car elle n’était qu’une transition : « Telle fut la Renaissance. Jamais il n’y eut plus de poésie dans les imaginations, plus de jour et d'espace dans les pensées, et jamais la politique ne fut plus dure, plus. brutale et si j'ose dire, plus saturnienne.. Nul dogme social quis’imposât aux esprits; on avait cessé de croire au droit féodal, on ne croyait pas encore à la monarchie absolue » (1d., p. 171).
D'autre part, si la science fit la vie dure à l’Église, celle-ci le lui rendit bien, et ce fut tant pis pour la société prise entre ces deux étaux : « Le Tasse fut condamné à vivre dans l'Italie telle que l’avait faite l’Inquisition, le Concile de Trente et la Compagnie de Jésus. Sa mère la Renaissance était morte en donnant le jour à son dernier enfant » (Id., p. 240).
« Qu’a fait l’Europe depuis que la féodalité eut succombé sous les coups de la royauté moderne? Combattue entre deux principes qu'elle ne pouvait sacrifier l’un à l’autre, elle a cherché obstinément un système de civilisation composite qui fît sa part à chacun. En cela les lettres et les arts donnèrent l’exemple à la politique. La Renaissance entreprit d'accorder la Germanie et la Grèce, le goût classique et les imaginations du moyen âge. Raphaël, l’Arioste! Que se proposeront ces grands hommes sinon de révéler au romantisme les secrets de l’antique beauté? » (Le Grand Œuvre, p. 232).
La Renaissance a voulu trouver entre les idées de l’une et de l’autre époque un lieu harmonieux... « La Révolution. fille de la philosophie. » (Id., p. 262). « ... qui ne fut pas autre chose qu’une renaissance sociale, poursuivit dans le remaniement des sociétés une combinaison analogue : témoin le code civil, glorieux essai de conciliation entre le droit coutumier et le droit romain, corrigés lun par l’autre et tous deux par la raison... » (1d., p. 232). Le Code civil, sanction du droit de propriété mis en faveur par le moyen âge; ce petit livre qui ne nous parle ni de Dieu ni de vertu renferme une liste complète de tous nos droits et des mille et une facons dont nous pouvons en jouir et en disposer sans risquer de
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nous brouiller avec la justice. Bénie soit la Révolution! Aujourd’hui pour quelques sous, le premier venu peut se procurer un petit in-18 qui est le véritable catéchisme de l'intérêt privé... Ne me poussez pas trop ou je vous prouve que le Code civil est un livre plus moral et plus religieux que tous les catéchismes à moi connus » (Le Grand Œuvre, p. 1T0).
L'idéal incarné dans la Chevalerie fut la clef de voûte du moyen âge ; l'idéal, c’est-à-dire une idée, une abstraction. De même la Révolution a voulu édifier son œuvre; mais il est parfois dangereux de vouloir jouer avec des. abstractions; on risque trop facilement de tomber dans l’outrance, ou, comme dit Cherbuliez, dans le jacobinisme, et au nom de principes sacrés d’errer lourdement : « Est jacobin, selon moi, tout homme coiflé de rouge ou de blane, il n’importe, qui met l'absolu dans la politique et dit : Mes amis et moi nous sommes la justice, nous sommes la liberté » (1d., p. 248). Les idées élevées mais trop bien tranchées du moyen âge aussi que de la Révolution expliquent par leur nature même (dans une certaine mesure) les excès qui affligèrent ces époques : « Godefroy de Bouillon, disait Leminoff, est l'arrière grand-père de Robespierre. L’un disait en brandissant son épée : Mon cœur et Dieu le veulent! L'autre s’écriait en regardant le ciel en coulisse : La vérité pour but et la terreur pour moyen!. Ces deux devises n’en font qu’une. C’est l’abstraction proclamée la souveraine de l’univers... » (Le Comte Kostia, p. 80). $
« L’abstraction prise pour règle de la vie », fait-il dire à un de ses personnages, « voilà bien décidément sa bête noire. » — « Monstre hideux, dit-il, véritable dragon de l’Apocalypse dont les deux petits, difformes et repoussants comme leur mère, sont la Chevalerie et la Révolution ! » (/d.,p. 88).
À la Révolution, ce « mal élevé à la plus haute puissance », on peut trouver à redire, car les effets de ses formules abstraites n'ont guère été heureux pour notre civilisation : « La liberté, l'égalité, la fraternité ou la mort ont eu dans la Révolution une grande vogue. La liberté a abouti à couvrir la France de prisons, l'égalité à multiplier les titres et les décorations, la fraternité à nous diviser, la mort seule a réussi » (Le Grand Œuvre, p. 35). Tout de même Cherbuliez ne condamne pas le mouvement en soi : « Je n'ai plus la certitude que la Révolution française soit une affaire manquée.….» (Id., p. 214). Ne pas croire en la Révolution, c’est ne pas avoir confiance dans le progrès, ce qui serait lamentable, car alors : «à quoi se réduit l’histoire de l'Europe ? A douze siècles de massacres
inutiles suivis d’une révolution avortée » (Le Grand Œuvre, p. 214). C’est au contraire son sentiment très vif que notre évolution marque une progression qui l'inspire, et que les gains du présent font bien présager de l'avenir : « Ce que jesais c’est que sûrement en 1966, il y aura dans l'organisation des sociétés un peu plus de raison qu'aujourd'hui » ([d., p. 264). Déjà à l’époque actuelle la Société s’est faite plus humaine et plus juste : « Vous me montrerez peut-être dans l'histoire un temps où l’homme avait plus de respect pour la loi que maintenant; je vous défie de m'en montrer un où la loi ait plus de respect pour l’homme » (1d., p. 260).
Prédire toutefois quelle sera la société future et dans quelle mesure le droit au bonheur y sera observé est aléatoire : « Qui nous apprendra le secret de couler en marbre la statue de l’avenir? Fils du moyen âge, pelit-fils de la Grèce et de Rome. les contradictions nous assaillent. C’est notre tourment, mais... c'est notre gloire. L'esprit moderne a soif de liberté complète : il a pénétré le sens des grandes harmonies de l’histoire.
« Deux systèmes sont en présence : l’un demande que la raison, s'incorporant pour ainsi dire dans les lois et dans les institutions, tienne les individus sous sa discipline... L'autre considère au contraire chaque individu comme un tout solidaire et parfait, et rêve un état de société où chacun ne dépendant que de soi se ferait à lui-même sa destinée, ses croyances, ses mœurs, ses dieux..., imprimerait à sa vie la marque de sa volonté. Quiconque adopte résolument l’un de ces deux systèmes au préjudice de l’autre se montre infidèle au génie de la Révolution, laquelle a juré d'accorder la discipline qui fait les états avec les franchises de l’homme moderne, et de ne sacrifier l’un à l’autre ni la liberté et la démocratie, ni la société et l'individu. À combien de tâtonnements ne sommes-nous pas condamnés avant que s'ouvre l’âge d’harmonie! Tant que l’œuvre ne sera pas achevée les uns se plaindront qu’il n’y a pas assez de raison dans le monde, les autres pas assez de liberté » (Id., p. 234-235).
En attendant, parce que notre esprit recherche obstinément le mieux et que nous sentons confusément que nous en sommes encore fort éloignés, nous continuerons à expérimenter, à progresser dans la voie qui paraît la plus propre à notre tempérament national et à notre idéal : « L’inquiétude inguérissable de l'esprit humain, voilà l'âme de l’histoire du progrès... C'est l’'aiguillon de cette divine inquiétude qui réveilla tant de fois l’âme
de l’Angleterre quand elle semblait s’engourdir et lui rendit le repos impossible avant qu’elle eût accompli sa destinée en se donnant les institutions que réclamaient ses instincts » (Le Grand Œuvre,
«Tant vaut l’homme », a dit Cherbuliez, « tant vaut la doctrine ». Nous connaissons assez bien l'homme qu’il fut, croyons-nous, et nous pouvons assurer que ses doctrines seront imbues de ses deux qualités dominantes, la pondération, Ja sagesse. Quand on est ainsi fortitié contre l’erreur on peut encore se méprendre dans ses jugements, mais on sait aussi se rendre bien vite à l'évidence; on se peut dire historien. C est à ce titre que Cherbuliez l’a été; c’est pour cette raison que son opinion en matière politique a été si goûtée.
Français par le cœur, cosmopolite par l’esprit, on conçoit qu’il ait eu peu de penchant pour les convictions fondées sur des sentiments irraisonnés et véhéments. Il a observé à l'égard de la pseudo science politique l'attitude qu’on affecte toujours chez nous comme ailleurs quand on la juge : celle de lironie; car ceux qui se mêlent d'en vouloir faire sont la plupart du temps des gens assez peu qualifiés, et pourquoi non? car : « le monde appartient aux opinions absurdes'. » N’a-t-il pas de même dit encore : « Ce sont les idées vagues qui gouvernent le monde? » Et aussi : « L’exagération est le fond de la politique*. » Pauvre science en vérité que celle dont le professeur paraît parfois bien moins savant que son élève. C’est la science du pis aller : « Lorsqu'un homme a employé la première moitié de sa wie a faire des sottises il doit consacrer l’autre à faire de da politique*. » Il en éprouve quelque cynisme, et qui l’en blâmera ? : « On s'engage et on se dégage, toute la politique est là ; demande plutôt à M. de Bismark, au prince Gorchakof*. »
Quelle a été au fond la nuance politique de Cherbuliez? Dans