‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 216 sur 298 · Journal de Genève, du 4 juillet 1899. M. D. 3. Leguay · texte numérisé non relu

Journal de Genève, du 4 juillet 1899. M. D. 3. Leguay

le Nordbund et les États du sud, acheminement vers l'unité. Mais

les États du sud voulaient aussi leur autonomie ; Bavarois et Wurtembergeois voulaient rester tels et ne point devenir Prussiens. La Bavière catholique craignait la Prusse protestante. Ces États, au surplus, n'étaient pas unanimes : le grand duché de Bade, où triomphait le radicalisme, demandait l’accession au Bund. Qu’allait faire la Prusse en face des États du sud? Telle est la question que Cherbuliez examine sous tous ses angles. L'unité de l’Allemagne réalisée, l'équilibre européen sera rompu. Qui arrêtera l'Allemagne? Cherbuliez essaie de se rassurer lui-même : « Il n’y a de durable que

ce qui est modéré. Dans l’état actuel de l’Europe, toute domination avide et intempérante est sûre de rencontrer à son troisième pas une ligue d'intérêts coalisés contre elle ». Ce n’était pas aussi sûr qu’il le croyait. L'Europe laissa écraser la France et s’établir pour plus de quarante ans [a prééminence germanique. Pourtantcecitoyen de Genève n’est pas sans inquiétude concernant son pays. La Prusse vient d’annexer le Schleswig-Holstein ; elle menace le Danemark et la Hollande; la Suisse peut être menacée un jour. Mais l’Europe, se demande Cherbuliez, « gagnerait-elle beaucoup si l’on supprimait d’un trait de plume, avec Baden, le Wurtemberg et la Bavière, la Belgique, la Hollande, le Danemark, la Suisse? Ces pays ne lui donnent-ils rien et n’a-t’elle rien à apprendre d'eux ? Sa paix intérieure sera-t-elle affermie quand elle ne comptera dans son sein que quatre ou cinq empires se touchant coude à coude et n’ayant plus de neutres à ménager? Sa politique sera-t-elle plus humaine ou

. plus barbare quand elle n'aura plus à exercer cette vertu suprême

des grandes nations, la générosité et le respect des petites légitimités? Le spectacle de l’Europe actuelle, avec ce morcellement dont Cherbuliez, en 1869, n'avait pas l’idée le satisferait-11? La paix intérieure de l’Europe est-elle plus affermie par ce grand nombre d’États? Ou, au contraire, les points de contact, et par conséquent defriction, étant plus nombreux ne présagent-ils pas de plus nombreux conflits ?

C’est une question. Et le livre de Cherbuliez se terminait également par un point d'interrogation. Mais les événements se chargeaient bientôt de lui répondre.

« Ce livre, dit Eugène Rambert, eût mérité d’être vrai plus longtemps ». Il n’y voit qu’une seule erreur grave : « Cherbuliez n'avait pas compris toute la puissance latente du sentiment germanique » (Les écrivains nationaux. Première série).

Autour de l’étude dont nous venons de parler et qui sert en quelque sorte de point de départ aux chroniques que devait écrire plus tard

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Valbert, peuvent se grouper les nombreux articles qu’il a consacrés à la politique allemande. Ces articles en constituent une manière de vérification par l'exemple. Nous renvoyons au chapitre Valbert pour ces articles.

Un autre ouvrage, L'Espagne politique (1868-1873), fait pendant au précédent. Il n’a pas connu beaucoup de popularité et en fait est loin de posséder la profondeur et la valeur documentaire du livre écrit sur l'Allemagne. On sent trop qu'il a été fait sur place et sur commande, que Cherbuliez ne s’était pas passionné pour la question (dans deux de ses lettres il donne à entendre qu'il ne sera pas fâché de voir la fin de sa tâche), et surtout qu’il n’avait pas suffisamment travaillé les approches de son sujet. Ce qui à notre avis constitue la qualité indispensable sinon essentielle d’une étude historique c’est la sûreté des connaissances qui l’encadrent, c’est la richesse de l’érudition qu’on sait exister sans qu’elle vous écrase; en un mot, c’est la maturation de l’œuvre. Ces deux livres sont comme les pôles extrêmes entre lesquels oscille le talent d’historien de Cherbuliez. Dans l'Allemagne, nous avons le fruit de toute une suite d’années de préparation lente ; il savait l’allemand, il connaissait la littérature allemande, la philosophie allemande, l’esprit et les mœurs de ce pays ; il avait grandi nourri de la pensée de Hegel et de Gæthe; il avait été à même d'étudier le tempérament allemand tout en faisant varier pour ainsi dire le climat : il l'avait, en eflet, connu en Suisse et chez lui. Dans /’Espagne politique on se trouve plutôt en présence de l’article à faire. L'auteur a été en Espagne pour ytrouver confirmation d’idées et de théories empruntées à divers ouvrages faisant d’ailleurs autorité. La Révolution était dans les rues, mais Cherbuliez alla tout droit aux archives pour en recueillir les échos. Il se résulta un livre sensé et solide, honnêtement écrit certes, mais un livre qui se contente de nous offrir des aphorismes quand on lui demande du nouveau. Non point d’ailleurs qu’il n’ait de grands mérites; d’abord Cherbuliez savait rendre passionnant tout sujet pourvu qu’il s’en occupât, et intéresser le public à cette phase si compliquée de la crise carliste. Exposer la situation avec netteté en rejetant dans l'ombre tout le superflu devrait suffire à en justifier la lecture. Pour ceux qui se livrent à une étude d'appréciation de Victor Cherbuliez, auteur étonnamment divers, homme de lettres expert en l’art d'adapter son talent à la nature de son sujet, cet ouvrage est important; 1l permet, en effet, de se rendre compte du

1. Nous renvoyons pour cette étude au chapitre Mission en Espagne.

procédé mécanique employé par l’auteur quand l’inspiration n'y est pas : Cessant d’être historien, car un livre d’histoire eût exigé un temps dont il ne disposait pas, il se fit publiciste ou plutôt revuiste, reporter sur place. Malheureusement, le reportage avec ses règles était inconnu encore lors du voyage de Cherbuliez à Madrid. Nanti de quelques lieux communs sur l'Espagne des hidalgos, il sut en colorer de façon parfois pittoresque des pages de documentation générale qu'il eût tout aussi bien pu écrire sans quitter Paris ou peu s'en faut. Tout de même l’ouvrage se tient et plaît, grâce surtout peut-être à ces lieux communs qui nous sont servis avec beaucoup d'agrément et de justesse.

« On ne doit pas se moquer des lieux communs, ni les mépriser, dit Cherbuliez"; car il faut des siècles pour en faire un ».

Mais même un lieu-commun ne reste pas tel lorsque l’écrivain le fait sien. Il prend en effet une petite allure passablement vollairienne, mi-ironie, mi-bon sens qui le rajeunit quelquefois : « L’Espagne est le seul pays où l'ont ait appliqué la politique d’extermination avec assez de persévérance pour lui faire produire tous ses résultats”* ».

A part ces deux ouvrages, les travaux d'histoire signés Cherbuliez ou Valbert se ramènent à des articles écrits au jour le jour, à coup sûr non médités longtemps à l’avance, puisque de 1875 à 1899 il en est paru un presque chaque mois, traitant de questions d'actualité, notamment de celles ayant trait aux grands événements internationaux. Un certain nombre se rapportent à la politique de l’Angleterre, fort active à cette époque tant à l’intérieur (luttes entre les partis, question d'Irlande) qu’à l’extérieur (expansion territoriale dans l’Afrique du Sud, etc.).

N’étant obligé ni de s'étendre trop au long ni de faire du repor. tage d’information, Cherbuliez est aisément parvenu à dominer ses sujets, les présentant un peu à la façon de Guizot, en philosophe. Sa préocupation constante fut d’interprêter l’avenir en se basant sur les leçons du passé. L'histoire est alors pour lui, comme elle l’a été pour Montesquieu, la répétition des phénomènes reparaissant toutes les fois que des conditions sociales et économiques se rencontrent.

Il s’est efforcé de même de simplifier les problèmes envisagés en s'inspirant du principe exposé par la suite, à savoir que l'histoire

1. Revue des Deux Mondes, août 1893. Sir Frederick Pollock et sa théorie de la persécution.

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