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Études de la Littérature Contemporaine, tome VIII

ont sa marque, son style si personnel qui nous en révèlent l’authenticité.

À la table de la Revue figurent, outre un article écrit au sujet de la Restauration d’Alphonse XII et qui parut le 45 février 1875 avec une série d’études sur « Les conférences de Bruxelles et de Saint- Petersbourg (15 mars 1875), Le journalisme allemand (1° mai 1875), Les récentes inquiétudes de l'Allemagne (1° juin 1875), Le Vaticanisme et l'Angleterre; M. Gladstone et le cardinal Manning (1° juillet 4875), Les Progrès de la Russie dans l'Asie centrale et les ombrages de l'Angleterre (1% août 1875). Le premier article signé G. Valbert est du 1° octobre de la même année : Du dogmatisme en politique. Il fut inspiré par un discours de M. Buffet prononcé à Dompaire. Entre ce premier article et le dernier : Principes coloniaux d’un naturaliste américain (M. Harvey Brown), qui parut le 4° juillet 1899, le jour même de sa mort, Valbert écrira à peu près régulièrement un article par mois, en tout environ 269 articles. Un certain nombre avaient été réunis en volumes : treize dans Hommes et Choses d'Allemagne, croquis politiques, paru en 1877; dix-sept dans Hommes et Choses du temps présent, paru en 1883; quinze dans Profils étrangers, paru en 1889. Ce dernier volume seul a été réimprimé. La troisième édition était en vente en 1905. Cherbuliez l’a signé de son nom alors que les deux précédentes le sont de son pseudonyme. Donc quarante-cinq Valbert sous forme de volume. Restent plus de deux cents articles enfouis dans la collection de la Revue des Deux Mondes à attendre qu’un compilateur zélé veuille les grouper et les faire paraître. Ils en valent d’ailleurs pour la plupart la peine.

De quelle nature sont ces articles? Les sujets en sont à la vérité fort variés, car ia curiosité de l'écrivain était pour ainsi dire sans limites. On pourrait assez justement lui appliquer cette phrase qu'il cite de Virgile : « On lui demandait un jour quels sont les seuls plaisirs qui n'inspirent jamais ni dégoût ni satiété. Il répondit qu’on se lasse de tout, excepté de comprendre, praeter intelligere* ».. Toute question semble avoir stimulé sa curiosité intelligente, semble lui avoir été prétexte à investigation et à spéculation originale. Il fut quelques domaines toutefois qu’il semble s'être interdit d'explorer, pour ne pas sans doute faire tort à ses collègues. La littérature française proprement dite en était un, comme il a été déjà dit. La critique d’art, spécialité de Lafenestre, fut également écartée par lui

À. Réception de M. Ernest Renan à l'Académie Française, avril 14879, Revue des Deux Mondes.

malgré son intérêt bien connu pour ce genre, dans lequel il avait par ailleurs fait ses preuves. Citons cependant son étude de La Correspondance de Delacroix (1° janvier 1879), ses articles sur Rembrandt et Millet. Il s’est abstenu aussi de s'occuper de politique intérieure : après tout il n'était officiellement français que de récente date, et probablement sa compétence eût pour cette raison pu être mise en doute. Toutefois son étude intitulée La force et la faiblesse des qouvernements démocratiques (1° juillet 4880) avait été vivement appréciée surtout de Schérer. Mais il faut bien reconnaître que c'était plutôt à un prétexte à philosophié à propos de politique qu’un article de véritable controverse. Nous en donnons les extraits suivants parce qu'ils mettent, pensons-nous, en relief la méthode philosophique à tendance moralisatrice de l’auteur et son style quelque peu cicéronien.

« Le gouvernement démocratique est à certains égards le plus fort de tous les gouvernements. Dans les temps de crise, dans les journées d’orage et de péril, il peut tout oser, tout exiger... Or, dans les démocraties plus qu'ailleurs l’opinion n’a qu’une vigilance intermittente... Nulle part le gouvernement n’est plus libre de faire des fautes qui l’affaiblissent et de dégénérer en gouvernement de partis... »

Exprimer des opinions sur des théories et des idées générales que chacun peut, à part soi, appliquer aux événements du moment, est pour le Français cultivé un divertissant exercice. Il n’est donc pas surprenant que Valbert ait tout de suite été lu avec intérêt. Mais poursuivons :

« Les gouvernements démocratiques ne se donnent pas beaucoup de peine pour plaire aux gens modérés... En revanche, ils se soucient beaucoup de se faire agréer par les exagérés de leur parti. Le régime démocratique offre de grands avantages qu’on aurait tort de méconnaître. Il est plus conforme que tout autre à la justice et plus favorable au bien-être, aux aises de la vie, à l’égale répartition du bonheur et de l’espérance. Il rend les peuples non seulement plus heureux mais plus humains ; n’a-t-on pas remarqué que les mœurs s’adoucissent à mesure que les conditions s’égalisent?... Le mal est que les gouvernements démocratiques viennent en aide à la médiocrité, qu’ils se font ses complices, non seulement en peuplant les administrations de fonctionnaires qui n’ont pas d’autres mérites que leurs opinions, mais en portant dans l’instruction publique des vues utilitaires et des méthodes d’un effet douteux.….

« La faiblesse n’entraîne pas toujours l’anarchie, mais les gouvernements faibles sont sujets à de fréquentes mutations. Il y a des moments ou les démocraties sont prêtes à s’agenouiller devant la force ; elles devinent par une sorte d’instinct que ce qui leur manque surtout, c’est le caractère, et nous admirons toujours ce qui nous manque... »

Valbert cependant abandonne quelquefois le domaine des choses abstraites pour nous donner son opinion sur telle ou telle question à l'ordre du jour; l’article du mois de mai 1882, par exemple, sur L'enseignement primaire obligatoire et laïque (également recueilli dans Hommes et Choses du temps présent), expérience d'éducation tentée par la jeune république, est de celles-là. Il a prévu dès cette date toutes les difficultés qu'on rencontrerait à vouloir mculquer à la jeunesse les principes d’une morale civique tant qu’il n’y aurait pas de philosophie officielle, et comment y en aurait-il une quand les dirigeants ont des programmes si changeants et si divergents ?

A propos de politique étrangère, il lui arrive également de prendre un biais pour exprimer ses vues sur la situation intérieure; mais la transition qu’il emploie le plus souvent paraît bizarre: dans un article sur Robinson Crusoë (du 1* septembre 41881) parlant du Daniel Defoe de William Minto, il traite de la littérature électorale en France après les élections de cette année. C'est également à l’occasion de livres allemands qu'il aborde des questions de pédagogie, l’enseignement des jeunes filles françaises ou l'étude de l’histoire à rebours.

Des sujets que Valbert a traités le plus volontiers sont d’une diversité remarquable. De la critique d’un livre de philosophie pure à la question du tunnel sous la Manche, de la Chine aux États de l’Europe du Nord, du règne dela machine à la révocation d’un universitaire, la différence est grande, et cependant le publiciste s’en tire généralement à son honneur, car il possède essentiellement cet

esprit encyclopédique parent de celui du xvrr° siècle qui se passion- :

nait autant pour la chimie que pour les problèmes métaphysiques. En cela il était bien de son temps aussi, car il écrivait à l’époque où se célébrait le culte de la nouvelle idole et où un Renan se faisait admettre à l'Académie. Or Renan parmi les « quarante », c’étaitune sorte de victoire pour la pensée indépendante, pour l’idée dégagée de tout système. Tel est le sens de l'honneur fait « à ce penseur qui est un poète, à ce poète qui est un mystique, à ce mystique qui est profondément sceptique, à ce sceptique qui est optimiste, à cet optimiste qui est bienveillant pour les hommes comme pour les

choses... » Et Cherbuliez s'écrie : « Nous l’en félicitions, il faut en féliciter aussi l’Académie. Il est des scandales dont il est permis de se réjouir... » (Réception de M. Ernest Renan à l'Académie françgaise ; Revue des Deux Mondes, avril 1879).

À propos d’une autre séance de réception, il dit encore :

« Au xvu° siècle on se retirait dans un couvent; aujourd’hui on se retire en Horace... Horace est le plus moderne des poètés contemporains. Il a vécu comme nous au lendemain des révolutions qui Pont rendu un peu sceptique. » (Deux séances de réception à l’Académie, janvier 1877).

Nous avons vu que Cherbuliez appartenait à la lignée des penseurs idéalistes, c’est-à-dire à ceux pour qui la pensée ou le monde intérieur existe; et malgré le scepticisme du moment qu'il partage, il croit à la nécessité de quelque atmosphère morale pour que continue à vivre et à progresser notre civilisation.

La Révolution recréa l’idéalisme parce qu’elle se fit d’abord dans les cœurs et les esprits avant de passer dans les faits :

« La Révolution fut une religion ; c’est ce qui explique ses grandeurs et ses folies, ses actions héroïques et ses crimes. Si elle avait été une philosophie, elle n’aurait pas fait tomber la tête d'un roi... Les religions seules font des miracles; elles allument des incendies dans les âmes. De 1789 à 1794, il semblait que le climat moral de la France eût changé...

« Pour qui veut juger la Révolution de 89 et décider si elle a fait plus de bien que de mal, la question revient à savoir s’il est bon que l'idéalisme à de certaines époques de l'histoire fasse une invasion dans la politique et prétende gouverner le monde. L’idéalisme est un grand trouble-fête et un maître qui se change facilement en tyran. Il bouleverse tout, il veut tout transformer à son image. Il ne compte pas avec la nature humaine, avec ses incurables infirmités; il méprise la tradition, l'expérience ; il ne s’occupe pas de ce qui est mais de ce qui doit être... Il est des cas désespérés où il faut que la société périsse ou que l’idéalisme la sauve ; mais l’idéalisme ne peut rien fonder de durable qu’à la condition de se tempérer, de se départir de ses prétentions, de se laisser apprivoiser et assouplir par la raison... L’idéalisme est la ressource des temps extraordinaires, la casuistique est la science de tous les jours et de toutes les heures du jour.» (La France du Centenaire, août 1889). *

Grâce à la Révolution, par conséquent, reprirent vie toutes les

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