‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 22 sur 298 · En · texte numérisé non relu

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3. Paru dans la livraison de la Revue des Deus» Mondes du {er juillet de la mème année.

Vie de Paris. — Cherbuliez entra à la Revue en 1862; mais ce ne fut qu’à partir de 1874 qu'il vint se fixer définitivement à Paris.

Et cependant l’appel de Buloz qui aurait aimé avoir son collaborateur près de lui, lui avait été envoyé à maintes reprises. Mais comme on l’a dit «il ne se hâtait pas. Il hésitait à se déraciner.…. » « Peut-être ne se fût-il jamais décidé sans un attrait nouveau. Quel attrait ? Celui du malheur... »

Il faut se souvenir en effet qu’il ne se sentit vraiment redevenu Français qu'aux lendemains de nos revers. Jusqu’en 1874 donc, il envoya ses manuscrits à Paris, fit fréquemment le voyage de Paris pour prendre contact avec François Buloz quand il s’agissait de discuter ses projets de romans et leur réalisation pratique ; mais il n’en resta pas moins à (Genève ou plus exactement à Champel, faubourg à l’est de la ville, où les siens possédaient une maison. D'ailleurs Ronjoux où Buloz faisait de fréquents séjours était proche de Genève, et nous savons que Cherbuliez y allait souvent, ce qui devait suffire à maintenir la liaison entre eux tant qu’il n’était question que de la production de romans ou celle de critique sur des sujets en quelque sorte classiques.

Mais en 1874 son père étant mort, rien ne le retenait plus désormais en Suisse. D'ailleurs c’est à partir de 1875 qu’il signe ses articles du nom de plume de Valbert; ce qui semblerait indiquer que vers cette date sa place de revuiste étant bien établie, il jugea bon de se transporter à pied-d'œuvre, si l’on peut dire, à fins de pouvoir produire d’une façon plus suivie et plus efficace. Collaborateur régulier à la publication la plus importante de cette époque, il était naturel qu’il voulût se tenir au contact intime et permanentde l’élite intellectuelle de la France, pour y assouplir encore son esprit, pour ÿ puiser aux sources de documentation les plus riches

afin d'y trouver les éléments susceptibles de parler à son imagination et dans une certaine mesure, de lui permettre de se renouveler.

De plus, réintégré en sa qualité de Français, il n'avait plus aucune raison de se sentir étranger à Paris. Il habita au n° 12 de la rue de Tournon; ce fut là sa résidence habituelle et c'est 1à qu’à l’occasion de l'anniversaire du centenaire de sa naissance en 1929 que fut apposée la plaque commémorative qui marque son lieu de résidence.

Cherbuliez au cours de son existence parisienre se fit de nombreuses amitiés parmi les personnalités les plus marquantes du monde littéraire. Son admission à l’Institut le laisse assez supposer. Ceux qui se trouvaient dans le camp adverse, Zola entre autres, qui en 1881 s’était montré si dur envers lui, l'appelant un « Sous- Feuillet », une « colonne de la Revue », etc., finirent même par lui faire bon accueil. Citons : « M. Léon Daudet raconte dans ses souvenirs sur son père que, peu avant la mort de celui-ci, quelques romanciers, dont Zola, Barrès, Anatole France, M. Bourget, ‘avaient organisé un dîner littéraire appelé le dîner de Balzac. On fit au premier dîner l’éloge de Cherbuliez et il fut convenu qu’il serait invité régulièrement à l’avenir. Au retour, dans la voiture, Alphonse Daudet vantait à son fils la « puissance » et « l’autorité » du romancier « à qui nous devons Ladislas Bolski, le Comte Koslia, vingt superbes volumes »'. Éloge non suspect venant de celui qui écrivit l’/mmortel. Mais la mort de Daudet, l'affaire Dreyfus, dispersèrent bientôt les convives.

C’est M. Bourget qui, sans doute, le premier avait mis en avant le nom de Cherbuliez. Il l’avait rencontré chez Taine qui habitait alors une vieille maison du boulevard Saint-Germain, aujourd’hui démolie, proche de Saint-Thomas d'Aquin. Cherbuliez fréquentait « ce milieu de haute culture et de haut savoir dont ceux qui ont eu le privilège d'y pénétrer ont conservé l'impérissable souvenir” », où la philosophie, les lettres, les arts, les sciences se mêlaient par leurs représentants les plus fameux : Ernest Renan, Hippolyte Taine, Paul Dubois, Gaston Paris, Berthelot, Bontmy* ».

4. Alphonse Daudet, Paris, 1898, p. 127. Cf un mot de Mwe A. Daudet sur Cherbuliez « peut-être trop oublié » dans ses Souvenirs autour d'un groupe littéraire, Paris, 1940, p. 70.

2. Bourget, Nouvelles pages de critique et de doctrine, t. \, p. 75.

3. Discours de Daniel Berthelot aux funérailles de Gabriel Lippmann, le 18 juillet 1921.

«C’est là que Lippman rencontra M'"° Cherbuliez destinée à devenir la compagne de sa vie. Au mois de septembre 1892, les Cherbuliez et les Lippmann étaient en Bretagne en visite chez le vieux Renan, déjà touché par la mort, mais qui pour ces visiteurs de marque fit encore face brillamment au monde. Ces amitiés, la très haute estime des lettrés, les joies de la famille, auraient consolé Cherbuliez, si ce sage avait eu besoin de l'être, et l’auraient dédommagé de n’avoir pas connu les succès éclatants et trop bruyants peut-être pour son goût discret, qui accueillirent alors les œuvres des plus jeunes romanciers. »

Des défections s'étaient produites cependant parmi quelques-uns de ceux qui lui avaient fait confiance à la première heure, George Sand par exemple, qui dans une lettre à Buloz, lequel avait refusé un roman de Maurice, son protégé, écrivait : « Eh bien, je vous le dis, Raoul... est un chef-d'œuvre et qui vaut dix mille fois mieux que le meilleur roman de Cherbuliez.. » Dix mille fois, c’est beaucoup dire, mais George Sand avait de ces engouements violents et de ces revirements passagers.

Dans cette société parisienne de choix où une certaine effervescence de l’espritiétait la règle, Cherbuliez avait trouvé le milieu qui convenait le mieux à son talent. Sans Paris pour le tenir en éveil, pour solliciter sa curiosité et surveiller son jugement, qui sait s’il y aurait eu un Valbert en même temps qu’un Cherbuliez ?

Sans doute, il aurait pu devenir un critique érudit et académique à souhait, mais le publiciste alerte, vivant et faisant autorité sur l’opinion que nous connaissons, comment serait-il parvenu à se former d’abord, à s’imposer ensuite ?

Collaboration à la Revue des Deux Mondes. — La carrière de Victor Cherbuliez, romancier, revuiste, critique d'art, est indissolublement liée à l’histoire de la Revue. C’est la Revue qui lui donna sa vraie chance de se faire connaître et lui assura la sécurité matérielle, inexistante pour la plupart des écrivains non arrivés. C’est grâce à la Revue et seulement par elle qu’il arriva à la notoriété ; grâce à elle, sans doute dans une large mesure, qu’il put entrer à l’Académie et devenir ainsi une personnalité dans le monde des lettres. C’est elle encore qui assigna une discipline à son talent et un but à ses efforts littéraires. Comme on l’a dit : il existe encore des gens, qui lorsqu'on nomme Cherbuliez répondent par Valbert, et Valbert c’est la Revue qui l’a créé.

À partir de son deuxième ouvrage jusqu’à son dernier c’est à la

Revue des Deux Mondes qu'il faudrait donc s’adresser tout d’abord si l’on voulait en connaître l’idée initiale, le développement, les modifications, le succès. Malheureusement sur beaucoup des questions qu’on pourrait poser à celte publication, les réponses resteraient négatives. C’est qu’en effet l'état-major de la Revue ne compte plus maintenant personne qui ait connu Cherbuliez. Le dernier qui ait vécu à cette époque est mort il y a cinq ou six ans et la source précieuse de souvenirs qu'il constituait est maintenant tarie. Par exemple Cherbuliez annonçait à Buloz, son directeur, dans la première moitié de l’année 1899 qu’il était en train de mettre la main à un roman dont naturellement la Revue devait avoir la primeur. Mais la Revue que nous avons consultée à ce propos n’a aucune Connaissance de ce roman. Il y a peu de chance en effet pour qu’une œuvre de fiction à peine ébauchée soit venue à la rédaction. Il eut fallu pouvoir recueillir ce renseignement de la bouche même d’un de ses collaborateurs, chose désormais impossible.

Par ailleurs, la Revue ne possède plus grand’chose comme archives de l’époque de Victor Cherbuliez. À la mort de Buloz, sa petite-fille, M Pailleron réclama à M. Brunetière, alors directeur, les papiers et archives de son grand-père et les obtint. Elle en a, du reste, tiré un excellent parti grâce à un labeur considérable, mais il est manifeste que par un sentiment fort honorable, elle n’a publié que ce qui était en faveur de Buloz. Celui-ci était connu pour son caractère difficile qui lui valut maints incidents que nous ne connaîtrons pas sans doute dans le détail avant longtemps et par conséquent il ne nous est pas possible d'apprendre les vraies divergences, en admettant qu’elles aient existé, entre le chef et son subordonné quant aux productions de ce dernier,

Toutefois le livre publié par M"* Pailleron nous a fourni de nombreuses indications sur les relations existant entre ces deux hommes et nous lui avons fait de copieux emprunts. De même la Revue des Deux Mondes nous a gracieusement autorisé à compulser plusieurs lettres autographes inédites (la chemise qui les contient porte l’indication « vers 1872-1873, ces lettres elles-mêmes sont datées mais sans millésime, une seule porte la date complète du 1e janvier 1872). La Revue nous ayant autorisé à en faire copie et reproduction, nous tenons à reconnaître ici son procédé gracieux et à l’en remercier. :

Le premier contact de Cherbuliez avec la Revue, Renan dans son son discours de réception, nous l'indique :

« Ce fut M. Sainte-Beuve qui me fit connaître votre livre *.

Lisez Victor Cherbuliez, me dit-il, c’est un des nôtres... Un autre jugement, qui valait celui-là, fut celui de M** Sand. Votre livre l’enchanta ; sans vous en prévenir, elle écrivit au directeur de la Revue des Deux Mondes ce qu’elle pensait de l’auteur. Telle fut l’origine de vos rapports avec un homme que j'ai beaucoup connu... ».

Parmi les lettres précitées et que détient encore la Revue, il y en a deux de Buloz qui prouvent que celui-ci connaissait depuis longtemps la famille Cherbuliez, tout au moins l’oncle Joël, luimême auteur, éditeur, à qui elles sont adressées. Elles sont datées de Paris, l’une du 31 décembre 1868, l’autre du 31 janvier 1859. Elles prouvent aussi que l’oncle Joël collabora, au moins par un article, à la Revue de cette époque. Ces lettres, de quatre pages chacune, consacrées aux difficultés que la publication rencontrait alors auprès du gouvernement, n'’offrent pas d'intérêt pour ces recherches, mais se terminant par l'expression des sentiments distingués et affectueux, elles expliquent la prise de contact assez facile de Victor Cherbuliez, et on peut supposer que George Sand et Sainte-Beuve ne furent pas ses seuls parrains. L’oncle Joël fit, on le sait, tout son possible pour lancer son neveu.

Citons à présent M"° Pailleron :

À propos d’'Un Cheval, George Sand écrivait à son ami Buloz:

« Mauvais titre, admirable ouvrage, précieux ouvrage d’un jeune ou vieux homme que je ne connais pas, mais que je sais être le fils du professeur Cherbuliez de Genève, et peut-être le neveu du libraire de ce nom, voilà un talent que vous devriez avoir à la Revue lisez vous-même et voyez” ». Ce fut par Joël Cherbuliez que le romancier parvint à la Revue, le premier roman qu'il y publia fut le Comte Kostia primitivement intitulé Fédor.

J’ai entre les mains les notes que rédigeait alors au jour le jour André Cherbuliez. On y retrouve la trace de son anxiété aux premiers débuts d’un fils bien-aimé. Sera-t-il déçu ? François Buloz l’adoptera-t-1l à la Revue des Deux Mondes?

Janvier 1862. — Hier, réponse défavorable de François Buloz à mon fils. Lettre polie et louangeuse pour l’homme ; mais demandant une correc-

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