‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 23 sur 298 · Les Causeries Alhéniennes · texte numérisé non relu

Les Causeries Alhéniennes

2. Marie-Louise Pailleron, François Buloz el ses amis, les Écrivains du Second Empire, Paris 1924, chapitre 1v. Ce chapitre avait paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 août 1922. Le texte du livre et celui de la Revue ne sont point tout à fait identiques (note : Leguay).

tion du roman. L'œuvre est (trop longue pour la Revue. Reproche le manque de rapidité du récit.

20 janvier. — Le moral de mon fils plus affecté qu'il ne serait à désirer par cette traverse dans son début comme collaborateur de la célèbre, et trop ambitionnée Revue des Deux Mondes. Buloz appelle Victor à délibérer avec lui sur les remaniements de Fédor. »

Mais Victor Cherbuliez renonça cette semaine-là à l’entrevue projetée avec le directeur de la Revue : il lui eût fallu aller à Paris, interrompre les conférences qu’il faisait alors à Neufchâtel sur le roman français.

Cherbuliez put enfin partir pour Paris, et le 23 février il était de retour pleinement d’accord avec le directeur Buloz.

Dans son journal, son père notera qu'après trois heures d’entretien tout a été réglé, que le roman paraîtra en cinq numéros « comme ceux de M°*° Sand, et qu’il aura même quelques feuillets de plus que les siens ! ».

L’orgueil que ressent le vieux professeur à l'annonce du premier grand succès de son fils est touchant; mais c’était là presque une fierté de co-auteur, car il mentionne encore dans son journal (à la date du 13 mars) qu’il vient de travailler lui-même avec son fils « à la rédaction du roman » et il est « tout surpris de voir l’œuvre gagner à cette opération ».

Le Comte Kostia parut peu après le remaniement et ce fut François Buloz qui traita pour son impression avec Michel Lévy, puis avec Hachette.

Le Comte Kostia plut, sauf les dernières parties qui furent eritiquées. George Sand, du fond de son Berri, envoie à François Buloz son opinion tout de go : « Les quatre numéros du Comte Kostia m'ont énormément amusée, c’est vif, c’est original, dramatique, et d’une forme très saisissante. Mais la fin n’est pas bonne. Je suis fâchée que vous n’ayez pas été sévère pour ce dernier numéro, tout à fait lâché et rempli de choses de mauvais goût. C’est égal, avec des objections que je le crois très capable de com prendre et d'écouter, l’auteur sera un romancier éminent. » Des suppressions? François Buloz en avait cependant exigé, et combien de sacrifices avait consentis cet auteur soumis, qui se jugeait ainsi : « Il y a deux sortes de romanciers; les constipés et... les autres, moi, je suis. un des autres ! ».

La presse, en général, fut favorable au nouveau romancier; pourtant la critique de Prévost-Paradol déplut au directeur de la Revue, qui le surveillait, Après la lecture des Débats, il s’in-

digna : « Jai été bien choqué de l’article de ce très léger Prévost- Paradol sur le Comte Kostia dans les Débats, et je ne lui ai pas caché ce que j’en pensais. Que voulez-vous attendre d’un journal sans direction, et d’un jeune esprit qui vous dit sans façon qu’il n’attache aucune importance à sa critique littéraire, qu'il ne songe qu'à faire plaisir à ses amis ? ».

L'article de Prévost-Paradol qui venait ainsi de provoquer les ires de l’impétueux directeur de la Revue mérite qu’on le cite, en partie du moins : « Le nouveau roman de M. Victor Cherbuliez est un tissu d’impossibilités morales et physiques, et cependant les deux premiers tiers de ce volume se lisent avec le plus vif intérêt.

Les descriptions, les portraits et les conversations sont les meilleures parties de ce livre et portent la marque d’un véritable talent; mais ce qu'il y a de chimérique dans le développement des caractères et dans la conduite de l’action met bientôt mal à l'aise le lecteur le mieux disposé. M. Victor Cherbuliez, qui est un écrivain de talent et qui a reçu, avec le don d'imaginer, celui de peindre, ne peut manquer de rencontrer un vrai succès le jour où, renonçant à piquer notre curiosité par des moyens extraordinaires, il cherchera dans les réalités de la vie le moyen de nous intéresser et de nous émouvoir v'.

Les « choses de mauvais goût » que signalait George Sand, les «impossibililés morales » auxquelles faisait allusion Prévost-Paradol, furent d’ailleurs remarquées par d’autres critiques, surtout par les Anglo-saxons. T.S. Perry, écrivant dans l’Aélantic Monthly”, note tout ce que peut avoir de scabreux la confusion de sentiments qu’inspire chez un jeune homme réputé normal un garçon qui est en réalité une fille et conclue que ce n’est guère là une situation bien propre dans un roman! Ce reproche d’immoralité, si Cherbuliez en eut jamais connaissance, dut en vérité l’amuser.

Une certaine animosité contre le jeune débutant qui entrait de plain-pied à la Revue alors que nombre d'auteurs assez en vue s’en voyaient consigner les portes, un chauvinisme presque explicable, sinon justifié à l'égard d’un littérateur étranger remportant un gros succès en France, c'était là une réaction en quelque sorte inévitable :

Une lettre d'Alexandre Dumas fils à Blaze de Bury en est, nous semble-t-il une indication suffisante :

4. Article paru dans le Journal des Débats du 5 avril 1863. 2. Allantic Monthly, Victor Cherbuliez by T. S. Perry, 1876.

« Ce que j'ai fait à Cherbuliez? Rien. Je ne le connais pas. J’ai lu de lui le Comte Kostia, dont les deux tiers tout pleins de talent, les deux premiers. Je sais aussi qu’il a été professeur et qu’il est Genevois. Est-ce que vous aimez beaucoup les Genevois, vous? Du reste, on pourrait dire aux Genevois — Est-ce que vous aimez beaucoup les Français? La réponse serait la même des deux côtés, si elle était sincère. Voyez-vous, la différence qu'il y a entre nous et les autres peuples, c’est que nous nous aimons beaucoup, et que nous ne les aimons qu’un peu tandis qu'ils s’aiment tout autant eux-mêmes et nous exécrent... »

Au momentoù Cherbuliez faisait ses premières armes à la Revue des Deux Mondes, après que Buloz lui eut écrit : « Ils disent tous qu'il faut que vous veniez. Venez donc » ; celui-ci était précisément en quête de collaborateurs nouveaux.

«J'imagine », dit M"° Pailleron, « que François Buloz dut être bien enchanté de mettre la main sur ce romancier-là ». En voilà donc un qui écrira des romans romanesques pour son public, des romans sans plus. Madame Sand vieillit, Murger a fui comme dans un rêve, Gérard, hélas! a disparu tragiquement, Mérimée n’écrit plus qu'avec peine, About se disperse. Restent Paul de Molènes, Émile Souvestre, ancienne équipe et dans la nouvelle, Octave Feuillet, collaborateur fécond et fidèle, puis encore tout récemment, Tourguéneff, découverte dont François Buloz se montre fier et jaloux. Mais le directeur trouve toujours le nombre de ses romanciers insuffisant.

Il s’entendit tout de suite avec Victor Cherbuliez, et leur entente fut non seulement littéraire (Cherbuliez sollicitait les conseils de son directeur et chose surprenante, les suivait) mais amicale, elle demeura inaltérable ; il n’y eut entre eux ni rancune, ni discussion. J’ai toujours pensé qu’une des causes de leur entente, provint d’une affinité de race. Tous deux fils de la même montagne, l’un genevois, l’autre enfant du Salève français, ils eurent bien des vertus communes quoique Cherbuliez fût jeune et que son directeur alors fût un vieil homme. Tous deux travailleurs acharnés, ils furent doués de la même volonté patiente, d’un jugement sûr, et de cette pondération qui permet une si claire vision des choses, et préserve des entraînements rapides. « Nos entraînements sont nos plus grands ennemis », affirmait Victor Cherbuliez; il professait aussi que «l’homme né pour l’ordre, quand il l’oublie, l’ordre se venge »; paroles qui ravissaient d’aise François Buloz, charmé d’un si solide bon sens ».

La cordialité des relations et l’inaltérable bonne entente {ainsi

affirmée) sont certes appuyées par le fait que les Buloz invitaient fréquemment Cherbuliez, sa femme et leur fille Laurence (qui devait plus tard épouserle docteur Lippmann) à faire des séjours dans leur propriété à Ronjoux en Savoie.

Écrivant à Buloz de Berlin le 28 novembre 1869, voici en quels termes d'amitié s'exprime Cherbuliez ;

«Vins de Ronjoux ou vins de Bourgogne, j irai très volontiers corriger mes épreuves à Ronjoux... » « C’était son habitude » (rapporte M” Pailleron) et son divertissement, la tâche accomplie : Genève est à 100 kilomètres de Ronjoux. M"° Gabriel Lippmann, alors «la petite Laurence » se rappelle un mot de François Buloz à son rédacteur lorsque celui-ci justement se trouvait là en villégiature. Victor Cherbuliez publiait alors un roman dans la Revue — je ne sais lequel — on était à table, on passa un plat de champignons cueillis le matin même par les invités dans les bois environnants. Le plat avait bon aspect et semblait à point. François Buloz le suivait pourtant d’un œil soupçonneux. Lorsqu'il fut présenté à Cherbuliez et que celui-ci commença à se servir, François Buloz d’un geste, l’arrêta : « Pas vous, Cherbuliez ! pas vous! vous n’avez pas encore terminé votre roman ! »

En dépit des relations amicales existant entre eux, Buloz (et l’anecdote qui vient d’être rapportée le fait un peu sentir) entendait exercer une autorité quasi absolue sur son jeune collaborateur. Il avail toujours la crainte de voir ses rédacteurs le quitter pour une autre publication et ne manquait jamais une occasion de leur faire la leçon dans ce sens. Prenant par exemple pour texte l’article défavorable de Prévost-Paradol déjà cité, il engagea Cherbuliez à ne pas écrire dans les quotidiens, à rester fidèle à la Revue : « Je vous l'ai déjà écrit, je crois cette collaboration quotidienne à un journal vraiment chose funeste pour les meilleurs esprits. On écrit une ou deux colonnes sur la première chose venue, sur le premier livre qui vous tombe sous la main, et le tour est fait ; on laisse il est vrai, à cela, beaucoup de sa laine, comme la brebis sur le buisson, mais on n’en réunit pas moins ces bribes en volume : Voyez celui qui vient de réunir M. Schérer (l'attaque était là parfaitement directe, Schérer ayant été pour Cherbuliez un inspirateur de la première heure, un ami admiré et écouté)... J’en suis affligé pour le penseur qui avait si bien marqué sa voie, quelle distance de ce beau travail sur Hégel à ces notes écourtées et essoufflées! Puis je crois M. Schérer tout à fait fourvoyé quand il se jette dans les choses purement littéraires, qui ne sont précisément pas de sa compétence.

LRO D

L'HOMME FAIT s1

C’est du moins ce que j’ai le droit de croire en lisant quelques-unes de ses notices, et en sachant ce qu’on lui prête à propos du Comte Kostia ; (!!) car il paraît qu’une critique subalterne s’étayait de l’opinion de M. Schérer pour combattre votre livre. Or, si M. Schérer juge ainsi les romans, je dis que ses opinions littéraires n’ont pas grande valeur. Voilà pourquoi je regrette qu’il descende dans une arène où il peut faire bien d’autres faux-pas. Sainte-Beuve qui a une nature si vigoureuse, qui se laisse entraîner, ne songe qu’à en finir... »

On ne saurait mieux prêcher pour ses saints. Toutefois, si dans l’ensemble Cherbuliez fit pendant plus de trente années preuve à l'égard de la Revue des Deux Mondes d’une touchante fidélité, il n’en fut pas moins tenté par le fruit défendu : il collabora notamment au Temps. Nous donnons ci-dessous les dates de parution de ses articles qui sont des Lettres sur le Salon; en feuilleton sur deux

pages:

16 mai 1872. 13 juin 1872.

22 mai 1872. 16 juin 1872.

29 mai 1872. 20 juin 1872.

6 juin 1872. 26 juin 1872.

9 juin 1872.

Il a été question également de collaboration au Figaro, mais de cela il nous a été impossible d’obtenir confirmation ou vérification.

Mais faire des romans exclusivement ne pouvait satisfaire Cherbuliez dont l’esprit exact et curieux s’intéressait à de multiples sujets. D'ailleurs pour qu’il pût vivre confortablement de sa plume il fallait qu’il produisit plus abondamment.

C’est là sans doute qu’il faut chercher la raison qui l’incita à se charger de rubriques régulières et à profiter de ce qu’il jouissait déjà de ses grandes et de ses petites entrées à la Revue en tant que romancier :

« Depuis quelque temps déjà Victor Cherbuliez cherchait à étendre sa collaboration, à la rendre plus fructueuse ; les cours, les « leçons » qu'il faisait au Gymnase de Genève par utilité, il désira les remplacer par des articles de critique et de politique extérieure..." »

Il commença à publier ses articles de critique en 1868 sous son vrai nom. Lessing était le sujet de son étude. Dès le début, Buloz crut

Page 1