Les soucis de l’ Allemagne, mars
Prusse se défie des idées humanitaires mais fait profession de respecter les intérêts de la civilisation. En vérité n’est-1l pas permis de craindre que malgré toutes ses bonnes intentions la conférence de Bruxelles n’ait abouti qu’à rendre nécessaire l’institution d'une nouvelle science, la casuistique militaire? La seule garantie contre les abus de la force est le sentiment qu’elle a de sa responsabilité et la peur que lui inspire quelquefois l'opinion... Funestes sont les lois quand elles mettent à l'aise les consciences ». En somme, Valbert approuve l'attitude défiante à l’égard des conférences pacifistes tenues en Belgique sous les égides de la Russie, car il doute des bonnes intentions des participants.
Dans l’article intitulé : L’arbitrage international et la paix perpétuelle (mars 1889), il pense que la paix suppose l’existence d’une morale observable pour toutes les nations, mais : « une loi morale n’est applicable qu’à des individus, à des personnes, à des êtres censés, libres et responsables; les États sont des communautés et les communautés n’ont pas de conscience ». Non, il faut en prendre son parti: « Le train du monde sera toujours un train de guerre, » Mais n’y aura-t-tl donc pas de remède? « Mais si les peuples n’ont qu'une raison intermittente, s’il faut renoncer à les dégoûter à jamais de la guerre, on peut combattre leurs passions (car ils sont des êtres passionnés) par leurs intérêts et les rendre pacifiques par calcul autant que leur nature le comporte. » ... Tout de même les âmes généreuses, les idéalistes sont à l’œuvre, souhaitons-leur bonne chance : « Les philanthropes qui se flattent de rendre la guerre impossible, la dénonçant comme une erreur, en soulevant contre elle l'opinion publique, parlent de convoquer les états-généraux de PEurope. La phrase est belle... »
Comme on l’a dit, Valbert a abordé les sujets les plus divers. Nous en resterons là et négligerons, par exemple, d'étudier la question
italienne, Les controverses autour du vaticanisme, Les comptes-rendus.
de l'expansion coloniale de tel ou tel pays, les questions sociales très nombreuses, car toutes ces études nous entraîneraient trop loin. Nous tenons toutefois à souligner l'importance de plus en plus grande, au fur et à mesure des années, qu’il a accordée aux voyages
d'exploration : Un voyage malheureux à travers la Tripolitaine,
novembre 1881; Le voyage du major Serpa Pinto dans l'Afrique australe, janvier 1882; Le voyage d'un missionnaire anglais en Sibérie, mai 1882; M. Savorgnan de Brazza et M. Stanley, novembre 1882, etc., etc. C’est là comme une veine nouvelle et originale qu'il a ouverte et qui a peut-être contribué un peu à développer
chez les jeunes générations le goût des voyages et des aventures.
Quelle importance la postérité accordera-t-elle à l’œuvre de Valbert? Très grande, considérable même sans nul doute. Il est, a dit quelqu’un, encore des gens d'environ soixante ans qui lorsqu'ils entendent le nom Cherbuliez répondent aussitôt par Valbert. Évidemment, tous ses articles ne sont pas d’un égal mérite. Beaucoup ont perdu de leur intérêt simplement parce que le sujet qui les inspirait a vieilli, d’autres parce que leur documentation avait été quelque peu hâtive : « Il y a du reste deux Valbert', les lecteurs attentifs ne l’ignorent pas : il y a celui qui se contente d’être spirituel et il y a celui qui écrit des pages du plus précieux mérite... »
E. Faguet (Revue Bleue, 1899) déclare lui aussi : « Les Valbert valaient les Cherbuliez. Renan inclinait à croire qu’ils valaient mieux; mais cela tient à ce que Renan ne lisait jamais de romans. » Et il ajoute : « Je souhaite qu’on fasse un choix des plus excellents Valbert et qu’on les publie en volumes. »
« Peu d'hommes, en notre temps, ont mieux connu les intérêts les plus généraux de la politique européenne et en ont traité avec plus de clarté, de précision et d'esprit... Aucune question ne lui était étrangère » (Brunetière, Discours académique).
« Que le rôle de Valbert », dit M. Leguay, « ait été difficile à remplir la preuve est faite, puisqu'il n’a pas été remplacé. Il paraît aisé a priori de lire tous les mois dans leur langue, l’anglais ou l'allemand le plus souvent, deux ou trois livres et de les analyser avec une spirituelle aisance. Mais aucun de ceux qui s’y sont essayés après lui n’a complètement réussi. Surtelle ou telle branche, ils peuvent lui être égaux, sinon supérieurs, et ce sont d’excellents articles que ceux, par exemple, qu’écrit aujourd’hui M. Louis Gillet dans la Revue des Deux Mondes. Mais ni ce dernier, ni, dans d’autres publications, M. Maurice Muret, ne procurent la même impression de variété dans l’esprit, d’abondance et de facilité dans le travail. C’est un publiciste vraiment irremplaçable que Genève avait donné à la France en la personne de Valbert. »
4. Réception de Victor Cherbuliez à l’Académie Française ; Études Critiques de Littérature Contemporaine, Schérer, tome VIII, 1885.
Dans la Revue Suisse de mars 1912 à propos de L’Idéal Romanesque en France de 1610 à 1816, écrit par Victor Cherbuliez et publié par Hachette en 1914, un collaborateur qui se contente de signer R. F. déclare : « On ne connaît guère que Cherbuliez romancier. Qui donc chez nous a lu ses études psychologiques ou sociales : L'Art et la Nature, l'Espagne politique ou bien encore Hommes et choses du temps présent ?
« Qui donc eût soupçonné qu’il y avait en lui en germe un critique à la manière de M. Émile Faguet ou de M. Victor Giraud? Bien peu de lecteurs, en vérité. Mais c’est que l'écrivain genevois, car Cherbuliez a été d’abord genevois, l’a bien voulu. Le roman l’a pris tout entier, avec raison peut-être, puisqu'il y a fait une si brillante carrière. On ne saurait cependant s’empècher de formuler un regret à la lecture de ce manuscrit exhumé récemment, qui vient d’être publié tel quel par les soins de la maison Hachette... »
Dans l’avant-propos du livre, on nous rappelle que « cette étude sur le roman français est tirée d’un manuserit trouvé dans les papiers de Victor Cherbuliez, et qui est resté inédit. C’est le texte de conférences qui ont été données à Neuchâtel en 1860. L'auteur avait alors trente ans, il n’avait encore rien publié. Il ne se savait pas écrivain et ne rêvait pas de devenir romancier. Lui-même indique dans une lettre adressée à son père ce que devaient être ces conférences : C’est, dit-il, une histoire du roman français, saisie comme histoire de la Société française! »
Nous avons parlé ailleurs de Cherbuliez conférencier, et nous sommes au contraire convaincu quil n’était nullement hésitant quant à la carrière qu’il devrait suivre ultérieurement, ni peu conscient de ses talents et de leur nature.
Ses conférences, faites quand il désirait surtout attirer sur lui Pattention dès universitaires, avaient eu une large part de succès,
a FES
avaient, qu’on se le rappelle, provoqué l’admiration d'Amiel; donc point là de fausse honte, point de reniement de péchés de jeunesse. Et cependant elles n’ont paru qu'à titre posthume. Voici ce qui à nos yeux constitue l'intérêt de la question. L’explication en est peut-être que Cherbuliez entra à la Revue des Deux Mondes comme romancier, qu'ayant été heureux dans cette voie il n'ait pas voulu changer de genre. Toutefois quand la fonction de revuiste lui fut plus tard attribuée il se spécialisa dans la chronique d'actualité, dans les questions politiques, surtout de politique étrangère, et d'art. La littérature qui l’intéressa et qu’il traita avec une grande compétence est également celle des étrangers, notamment celle de l'Allemagne, une de ses études préférées. Quant à la littérature française proprement dite, il n’eut garde de s’en occuper ; c’est qu’en effet la place était déjà prise : Renan, qui fut un de ses parrains, était entré à la Revue dès 1852; Brunetière plus tard à son tour s’y imposait par ses attaques violentes contre le naturalisme. Ayant sa place bien marquée dans cette publication et ne pouvant s’en écarter de crainte d’empiéter sur le domaine de ses collègues et amis, il aurait pu sans doute aller porter sa copie ailleurs, dirat-on. À cela on pourra répondre que Buloz, à qui on ne déplaisait pas impunément, lui avait fortement déconseillé de le faire. Cherbuliez se conforma au désir de son directeur, sa seule infidélité se bornant à quelques articles d'esthétique parus dans le journal Le Temps.
Parmi les nombreux articles de toutes sortes émanant de lui et que La Revue des Deux Mondes a publiés, on n’en relève qu’un ayant trait à notre littérature. C’est le compte rendu d’une biographie de Beaumarchais (à la date du 4 février 1886 ; et encore est-ce probablement parce que le livre en question était écrit en allemand et par un auteur autrichien, Anton Bettelheim. Outre ce qui vient d’être avancé comme raisons probables de son abstention de tout sujet littéraire français, on serait tenté de croire que le rôle de critique, qui inévitablement suppose une certaine dose de polémique, ne convenait guère à sa nature d'homme paisible, d’homme de cabinet. On a vu par exemple que plus d’une fois il se refusa à se laisser entraîner aux controverses auxquelles le conviaient ses critiques les plus acerbes, notamment Francisque Sarcey et Veuillot qui se sont montrés fort durs à son égard, à tel point que d’autres furent obligés d'intervenir pour le défendre.
Non pas qu'il n’ait eu des opinions très arrêtées sur les questions intellectuelles du moment. Nombreuses sont par exemple les allu-
sions ironiques qu'il fait au courant de ses romans au mouvement naturaliste qu’il estimait détestable.
L'Idéal romanesque en France demeure l'ouvrage principal dans lequel il a véritablement esquissé une théorie organique de ses croyances littéraires. C’est donc de celui-là que nous désirons parler. Nous emprunterons pour ce faire à l'étude manuscrite que M. Leguay nous a si généreusement offerte.
Les notes, d’ailleurs beaucoup mieux rédigées que ne l'ont prétendu certains, embrassent la période qui va de la Renaissance à 1816, c’est-à-dice à celle qui accuse l’influence directe des idées engendrées par la Révolution.
Cherbuliez est convaincu que le propre de la littérature c’est de refléter la société. C’est une conception de nature discutable, il faut bien l’admettre, et il serait possible de citer nombre d'ouvrages qui sont nés en dehors du courant social et quelquefois en dépit de lui. Mais il s’agit ici d’une littérature faite pour « plaire » ou pour instruire, de toutes façons elle suppose harmonie préalable entre auteur et public.
Il était assez naturel et normal que Cherbuliez, romancier idéaliste, mais idéaliste moyen, donc cherchant dans la réalité les éléments qui puissent servir à constituer son modèle, ait voulu formuler une théorie de l'idéal littéraire en termes de la vie de société. Faire par conséquent de la société l'original dont s’ inspire la littérature était parfaitement logique de sa part.
La société policée, celle où les femmes sont enfin reconnues comme tenant un rôle important et même indispensable, commence avec la Renaissance. C’est vers cette période que notre auteur fait commencer son étude. Il choisit le roman comme étant l'instrument qui le plus fidèlement enregistre les caractères de la vie sociale, le théâtre simplifiant trop et la poésie se perdant trop dans le rêve. Cherbuliez donne par conséquent son opinion sur L'Astrée. Pour montrer que cette œuvre fameuse peut se rattacher à la Renaissance, il se fait fort de prouver que des pages entières de L'Astrée sont la traduction « presque littérale » de certains passages du Banquet et des lettres de Marcile Ficin. (On sait combien il s’est intéressé par la suite à ce dernier, notamment dans les recherches qu'il fit dans son étude du Tasse.) Cette observation intéressante nous permet de constater que déjà Cherbuliez savait appliquer son éducation philosophique à bon escient,.
Philosophe il l'est déjà, et esthéticien aussi, caril établit un rapprochement heureux entre les scènes de d'Urfé et les tableaux d'Al-
bane, retrouvant chez chacun le même esprit du temps. Suivent des aperçus sur l’œuvre romanesque de M'"° de Scudéry, Le Grand Cyrus et la Clélie, miroirs où se reflètent deux personnages nouveaux, « l’honnête homme et la précieuse ». Cette partie du livre est généralement considérée comme la plus faible et semble indiquer un certain manque de familiarité avec ces interminables récits ; la moins originale peut-être également, car au moment où l’auteur l’écrivait les ouvrages de Victor Cousin sur la société française au xvir° siècle d’après ces mêmes romans avaient déjà paru.
Cherbuliez est beaucoup plus à son affaire avec La Princesse de Clèves. Ce roman, dit-il, est essentiellement cartésien. Comme Renaud dans la Jérusalem délivrée, rompt tous les enchantements de la forêt, Descartes a désenchanté la nature en la réduisant à l’étendue et aux modifications de l’étendue. Mais en même temps il a désenchanté, dépoétisé les passions. Nos pensées seules dans son système sont le produit de notre âme. Nos passions, amour et haine, tristesse et joie, espérance et regret, résultent uniquement de nos esprits « animaux» , de leur agitation, de leur action sur une certaine glande... (Que l'on compare cela à la théorie de Taine et à son fameux exemple du sucre et du vitriol...) Non que les passions ne soient pas utiles : elles fortifient les pensées et les font durer dans notre âme. Mais l’essence de l’homme étant la pensée, elles lui doivent être soumises. S'il ne dépend de nous de sentir ou de ne pas sentir les passions, il dépend de nous de leur donner ou de leur refuser notre consentement. M"° de Clèves ne peut s'empêcher d'aimer M. de Nemours. La question est de savoir si à ce sentiment elle résistera. Cartésienne, elle sait que la passion obscurcit le jugement, aussi ne tient-elle pas compte des arguments qu’elle lui suggère; cartésienne encore, elle considère la passion comme un accident, non comme une flamme divine ou comme un coup du ciel; cartésienne enfin, elle ne se confond pas avec la passion. La femme qui dit sans cesse : cela serait indigne de moi, place son moi dans sa raison et dans sa liberté, non dans son cœur. M*° de Clèves est une de ces âmes que Descartes appelle « généreuses ». Si, même après la mort de M. de Clèves dont elle est la cause innocente, elle refuse d’épouser Nemours, c’est à la fois pour parachever sa victoire et garantir son repos, et parce qu'ayant vaincu la passion, elle la méprise. Qui lui garantit la durée de l’amour qu’elle inspire? Et Cherbuliez termine cette étude, la plus belle et la plus originale de tout l’ouvrage, par une comparaison avec Othello et le théâtre de Shakespeare, dont les personnages ne se
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connaissent pas, où la nature est toujours victorieuse, la passion toujours maîtresse, où la raison enfin, apparaît non dans les protagonisies, mais à côté d'eux, et coiffée quelquefois du bonnet d’un fou.
La suite des romans étudiés par V. Cherbuliez est, pour ainsi dire, une série de démonstrations de cette idée, ce qui montre assez bien la continuité de son talent. On peut dire, qu'avec certaines réserves, il s’est montré lui aussi bon cartésien et ce sont le plus souvent ses personnages féminins qui savent le mieux donner de belles leçons d'énergie.
Mais avec les générations suivantes voici l’idéal qui change. Louis XIV meurt, une société qui s'était dissimulée tout le temps de sa vieillesse, surgit brusquement au grand jour. Lesage nous la dépeint sous un léger déguisement à l’espagnole et c’est G2l Blas. Deux « personnages représentatifs » dominent l’œuvre, lun « l’homme de qualité », type du roué tel qu’on le pouvait voir dans l'entourage du Régent, l’autre est l’aventurier qui comme Gil Blas fait sa fortune par la domesticité. Au premier type correspond assez bien le comte de Grammont, au second Alberoni, même Dubois avant son élévation.
Nouvelle génération, celle qui vient abonde en «cœurs sensibles ». Cherbuliez explique la nature de cette sensibilité par la théorie des petites perceptions de Leibnitz. Ce sont grâce aux impressions vagues que les grands principes de la vie se peuvent concevoir. La rêverie qui est la pente naturellement suivie vers ces contemplations sera donc le propre de l’homme sensible mis à la mode par J.-J. Rousseau, introducteur de la rêverie dans notre littérature.
L'homme sensible, « celui qui transforme habituellement toutes ses idées et toutes ses sensations en sentiments, qui met un peu de son âme dans ses sensations, un peu de son cœur dans ses idées », qui répond par ailleurs assez exactement à la définition de l’idéaliste-type, ne peut penser que confusément. Mais par une contradiction qu'il sentait lui-même très bien et dont il souffrait, Rousseau, l’homme sensible, refaisait volontiers effort pour échapper à ses fictions imaginatives. Ce retour voulu vers la raison, Cherbuliez nous le montre dans La Nouvelle Héloïse, le roman sensible par excellence pourtant. Après avoir fait durer ses personnages à l'aide des « petits bonheurs », Rousseau se débarrasse de Julie tout juste à temps, car sage encore, elle ne peut, elle l'avoue, répondre du lendemain. « Et voilà ce qu’est la sagesse de Julie ». En lisant les dernières pages de ce roman célèbre, Cherbuliez croyait entendre
comme un bruit d’écroulement. Et c’est en effet la philosophie du cœur sensible que démolit Rousseau brusquement.
Cherbuliez donne comme descendants directs de ces cœurs sensibles, ce qui surprendra sans doute quelque peu, Robespierre et Saint-Just. Eux aussi voulaient renouveler le monde, mais la douceur de la rêverie avait fait place chez eux à l’emportement de la passion.
Un deuxième type du cœur sensible a fait l’objet de l’étude de notre littérateur, c’est celui qui fleurit le mieux au sein de la société polie. L'auteur prend comme héroïne Marianne du roman de Marivaux et la baptise « sensitive ». « L'homme de bonne compagnie » sorti du salon de M**° Geoffrin, va lui faire pendant.
En 1788, vingt-sept années après La Nouvelle Héloïse, paraissait Paul et Virginie qui retraçait le rêve fait par la société du temps de Louis XVI, le retour à la nature. Cherbuliez comme bien d’autres a fait observer que Bernardin de Saint-Pierre avait été un merveilleux peintre et aussi un disciple inintelligent de Rousseau. Il est dans un sens le fils de son œuvre, « l'amant de la nature » et également le type de l'esprit chimérique. Et à cet égard il appartient bien à son temps.
Viendra ensuite la Révolution qui enlèvera aux êtres leur trop d'artificiel. Agités par des passions fortes, plus fortes qu'eux-mêmes bien souvent, touchés par la flamme de l’idéal, car la Révolution fut idéaliste, on les verra se transformer en « belles âmes », amoureuses de certaines idées et voulant faire partager pour elles leur enthousiasme au reste de l’univers. Le type de la « belle âme » c’est Corinne de M"° de Staël. Elle se distingue de ses sœurs exaltées par son amour passionné pour la Beauté. C'est elle la belle âme esthétique par excellence. Mais elle se heurta à ceux que Platon appelle les nombreux; et puis aussi Corinne ne pouvait espérer atteindre le bonheur car « elle ne connaissait point l’art de se faire de son idéal une source de joies intérieures ».
Mais la belle âme qui n’a pas la générosité de vouloir se communiquer aux autres connaît encore davantage amertume. L'âme des « égotistes » dont sont René, Adolphe et Obermann en fournit trois variétés.
René est l’égotiste qui se tourmente lui-même parce qu'il estime que rien n’est vraiment digne de lui ici-bas. Adolphe est l’égotiste qui tourmente autrui en se faisant aimer sachant qu’il est incapable d'aimer en retour. Obermann possède une âme plus virile, que Cherbuliez apprécie plus que les précédentes, car il admire l'énergie.
Cet égotiste souffrant d’un manque d'harmonie entre lui et le monde se garde de maudire la vie, car la contemplation lui saura toujours rendre la paix du cœur.
Si la littérature française se prête mieux qu’une autre, écrit Cherbuliez dans sa conclusion, à l’étude des types sociaux reflétés dans les œuvres d'imagination, c’est qu’elle est plus qu’une autre « révolutionnaire », changeant complètement de forme à certaines dates. La Renaissance et le xvn° siècle n’ont rien compris à la littérature du moyen âge et n’en ont rien retenu. Qu’auraient pensé de René les bergers du Lignon? Et La Princesse de Clèves, d'Obermann agenouillé devant une jonquille fleurie ?
Ces renouvellements complets lui permettent de présenter des types littéraires tranchés; de mieux suivre dans les variations de leur idéal les époques successives. Mais ils lui interdisent ces œuvres composites où se marient le génie de plusieurs époques, celles de l’Arioste et du Tasse, de Shakespeare et de Gœthe.
Cherbuliez, on l’a vu, a terminé son étude au seuil du x1x° siècle. Sans doute était-ce là une façon pour lui de dresser un monument à un temps désormais révolu. Quant au xix° siècle proprement dit, il ne l’aborde pas, car le recul historique n’est pas encore intervenu pour lui donner la perspective nécessaire. De ce siècle dont il fait partie il a estime et respect; il le trouve en effet grand « dans l'élite des esprits supérieurs qu’il a produits. » Il le loue d’avoir eu « des amplexions plus vastes que ses devanciers », d'avoir « porté dans l’étude du passé l’esprit de critique et l'esprit de justice ».
Un critique, M. Rudler, a fait plusieurs réserves sur l’ouvrage que nous venons d'examiner et qui constitue le titre Le plus clair de Cherbuliez au rang d’historien de la littérature de langue française. Il déclare qu’on pourrait « relever dans le livre les erreurs, lacunes, fissures, fausses constructions que permettent de déceler lant de travaux et des plus minutieux accumulés depuis lors ». Mais le critique va plus loin encore et il reproche à l’auteur d’avoir commis des erreurs qui même de son temps eussent été évitables : Entre La Pricesse de Clèves et Gil Blas par exemple, « il fait la distance si grande qu’il aurait dû sentir, et qu'en tout cas il nous fait sentir que l’un ou l’autre roman, ou plutôt ni l’un ni l’autre, n’ont été le miroir de leur temps ». A quoi on peut répondre que les trente-sept ans qui séparent ces deux ouvrages suffisent pour le remplacement total de ce qu'on appelle une génération. Et à ce compte pourquoi ne pas non plus objecter à l’évolution indiquée pendant les vingt-
sept années écoulées entre La Nouvelle Héloïse et Paul et Virginie ? De plus, il convient, pour rendre justice à Cherbuliez, de faire remarquer quiln’a pas prétendu faire des deux livres précédemment cités les miroirs de toute une société. Comprenant sans doute que vouloir faire revivre une époque entière serait une tâche impossible à tout autre qu'à un Balzac qui y consacra une vie ou presque, il s'est contenté d'en dégager les types les plus saillants. Ayant esquissé ainsi la théorie de sa méthode, il s’est par la suite mis à l'appliquer dans ses articles subséquents, surtout dans ceux ayant pour sujet la littérature allemande. On pourra y voir qu'il y étudie toute production allemande en termes d'un groupe soit social soit politique, dont il prend un personnage type le caractérisant.
Nous avons dit au début du présent chapitre que le rôle à proprement parler littéraire de Cherbuliez à La Revue s'était trouvé limité à la critique des œuvres étrangères étudiées du point de vue français.
« Les articles sur l'Allemagne », dit M. Leguay, « l’emportent de beaucoup sinon par la qualité, du moins par la quantité. Valbert en a rempli tout un recueil. Il en aurait pu faire un deuxième et un troisième. Il a laissé se perdre dans cette longue et lourde collection de la Revue ses articles sur Henri Heine, sur Feuerbach qui sont de premier ordre ; celui sur « Quelques Allemands d'autrefois » qui est charmant. »
Il avait publié dans la Revue des Deux Mondes des 1°* janvier et 15 février 1868 entre Prosper Randoce et L'Aventure de Ladislas Bolski une longue étude sur Lessing'. Recueillie en 1873 dans les Études de littérature et d'art, cette étude y est intitulée : Un Allemand d'autrefois : Lessing et l'émancipation littéraire et religieuse de l'Allemagne. Sous-titre significatif... Il a retracé là tout un chapitre de l’histoire de l’Allemagne littéraire, de même qu’en racontant les controverses de Lessing avec le pasteur Gœtze, il retraçait tout un chapitre de l’histoire des idées religieuses dans le même pays.
L'ouvrage dont il vient d'être question, Études de littérature et d'art, contient trois articles : l’un qu’on vient de citer sur Lessing ; un autre sur Strauss, l’auteur de La Vie de Jésus (nous en avons parlé dans le chapitre Le Métaphysicien) ; le troisième porte comme titre, Les poètes militants du nouvel empire germanique. Voici un
4. Cf. Lévy-Brubhl. L'Allemagne depuis Leibniz, Paris, 2e édition, 1907, p. 136.
extrait d’une lettre inédite dans laquelle Cherbuliez annonce son projet à Buloz : é
Aer janvier 1872.
« Mon cher ami,
« Je m'étais promis de vous envoyer ces jours-ci mon article sur Strauss ; mais si avancé qu’il soit, il me sera impossible de le terminer avant le 45. Mon sujet m’a donné beaucoup de mal. Je dois faire le portrait en pied d’un écrivain célèbre qui est avant tout un théologien, et j'ai tâché de régler mes comptes avec sa théologie le plus brièvement possible pour m'’attacher à peindre l’homme, le penseur et le politique donatien (peu lisible) ; mais la première partie de mon travail m’a pris beaucoup de temps; je crois que je suis hors d’affaire, et dans une dizaine de jours J'aurai terminé. à
« Je suis d’autant plus impatient d’en avoir fini avec Strauss que je me propose de faire ensuite un article sur les poètes allemands qui ont chanté la guerre de 1870-1871. Ce sera une étude piquante et intéressante, les plus célèbres poètes de l'Allemagne contemporaine ayant trempé dans cette croisade littéraire, où ils ont fait assaut de servilité et de fanatisme. Cet article me donnera beaucoup moins de mal que l’autre, et j'espère pouvoir vous l'envoyer avant le 15 février. »
Dans cet article consacré aux poètes allemands qui ont voulu chanter la guerre fraîche et joyeuse livrée à la France par leur pays, Cherbuliez montre qu'il peut quand il le veut, c’est-à-dire quand le sujet le tient suffisamment au cœur, faire usage de l’arme la plus dangereuse du critique, la satire à froid. Prenant Geibel comme l’exemple parfait du barde impérial qui fait de Dieu une sorte de chef d'état-major germanique, ilmontre comment le « poète officiel de l'empire », le Kaiserdichter, a pu durant bien des années chanter le même air sans se répéter : « Bien des milliers de cœurs (ceci vers 1844) sont tourmentés comme le mien, et comme le mien sont dans l'attente. Sur toutes les montagnes, ils montent la garde pour voir si le soleil se lève rouge ». « L'Allemagne, fiancée déjà parée pour la noce, dort d’un sommeil de plus en plus léger. Quand l’éveilleras-tu au bruit de tes trompettes, quand l’emmèneras-tu chez toi, à mon empereur! » Mais les temps n'étaient pas propices encore. Frédéric-Guillaume IV ne trouva pas que le fruit fût encore mûr, il refusa de le cueillir. « Nous restâmes orphelins comme nous avions été pendant quarante-trois ans, nous suspendîmes de nouveau nos harpes aux branches des saules, et le vent gémissait à travers leurs cordes, »
« Comment » demande Cherbuliez « ne pas admirer de si doux
transports et les saints ravissements de cette dévotion amoureuse? Du Vulturne jusqu'au Rhône et du Rhône jusqu’à la Seine, pauvres Welches que nous sommes, de tels sentiments nous dépassent. Nous avons tour à tour des gouvernements qui nous plaisent, d’autres que nous supportons, Dieu le sait, avec une patience exemplaire; mais quels qu’ils soient, qu’ils nous agréent ou nous fassent peur, nous ne leur sommes guère dévots. Race dure et gangrenée, il est des larmes que nous ne verserons jamais, et la fleur bleue du romantisme politique ne fleurira jamais sur notre bourbier.
« Mais le poète impérial n’a jamais perdu de vue le grand objet qui le transportait :
Quand donc reverdira le vieux chêne? Épée de l'Allemagne, jusqu’à quand dormiras-tu dans le fourreau ?.…
« Enfin... en février 1864, ouverture des hostilités contre le Danemark... le poète s’écriait joyeusement :
Je te salue, sainte pluie de feu, tempête de la colère qui éclate après tant d'heures d’angoisses….
« Et la victoire obtenue ces paroles à Guillaume I* :
Oint du Seigneur, tu nous as rendu enfin le beau droit de nous estimer nous-mêmes. »
Sur quoi Cherbuliez interroge : « O grande Allemagne d’autrefois, école où s’est instruit tout ce qui pense en Europe, que vous en semble? Il a fallu qu’un roi se chargeât de vous retirer de votre bassesse et de décrasser votre nom. »
« Après le Danois, après l'Autriche, le Welche a mordu la poussière. Pour chanter cette dernière victoire, M. Geibel a éprouvé le besoin d'ajouter une octave à son clavier :
Le dieu de la lumière a terrassé le dragon, et la ville des insolentes railleries tremble sous l’épée flamboyante de l’Allemagne.
« Dieu soit loué, la dernière pièce des Herolsrufe est consacrée à chanter la paix :
Que celui qui pendant la guerre marchait devant nous dans une nuée de feu donne à notre peuple la force de vaincre une fois encore, la force d’extirper des cœurs la sombre semence du mensonge, el tout ce qui reste de welche dans les pensées, dans les mots et dans les actions, das Welschthum auszumerzen in Glauben, Wort und That ! »
Tout cela n’empêche d’ailleurs pas Cherbuliez d'admirer bien des auteurs d'Outre Rhin, pourvu qu’ils « aient pour s'inspirer autre chose que le mépris du Welche ou l’adoration de leurs propres vertus. » Il cite Uhland, Lenau, Platen surtout, « ce noble talent qui eut le tort, il est vrai, d'aimer la France, d'admirer Corneille et d’aller finir ses jours chez les Welches. » « Nous avons confiance dans l'avenir littéraire de l'Allemagne, elle a encore beaucoup à nous donner. »
Cependant c’est avec plus de bonhomie, quoique non sans malice, qu'il nous fait ses comptes rendus des productions des écrivains anglais, ses contemporains, ou même de ceux qui les ont précédés, car Cherbuliez a foi en l'influence bienfaisante des œuvres littéraires de l'étranger. « Ses articles sur la littérature anglaise, sur Tennyson (Revue, 1° décembre 1897), ou Walter Scott (1° juillet 1892), ou Thomas Carlyle (1* mars 1881), particulièrement, sont des plus heureux. » (Leguay.)
Pour conclure, faisons observer que Cherbuliez, dans ce rôle un peu effacé de « littérateur » ou de chargé de rubriques littéraires (étrangères) qu’il a occupé, a donné un peu la mesure dont il aurait été capable, eût-il eu plus de liberté d’action à la Revue des Deux Mondes. Ses brillants essais ont donc confirmé à quelque degré la prédiction faite sur lui au temps de sa jeunesse, prédiction empreinte d’un regret que nous partageons : « Quel merveilleux professeur de littérature comparée il eût fait! » Il est vrai qu’il s’est rattrapé d'autre façon.
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