‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 221 sur 298 · A A LAN · texte numérisé non relu

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Ernest Tissot, dans son article sur le théâtre de Cherbuliez!, cite cette parole de l’auteur : « Il n’y a pas à en douter; jusqu'aux moelles, je suis romancier. »

Il avait l’esprit des livres, ou comme l’a dit Schérer, son ami de la première heure, une sorte d’amor intellectualis, grâce à quoi il put en toute sincérité passer plus de trente ans à sa tâche de littérateur et trouver dans l’exercice de sa profession toutes les satisfactions vers lesquelles l’inclinaient ses inspirations studieuses. Comme nous le savons, Cherbuliez mena une vie simple et, en apparence du moins, dénuée d'intérêt pour nous, parce que trop dépourvue de romanesque. Cependant, il sembla trouver son compte à cette existence en grisaille, puisqu'il était parvenu, en vertu de son activité littéraire, à rendre sa vie d'homme de cabinet intense et pleine d’attraits. « Nos plus belles aventures », a-t-il dit, « sont nos pensées ». On sait que la fin de ses jours fut attristée par les pertes successives d’une femme tendrement chérie et d’un fils sur lequel il avait fondé les plus grandes espérances. On sait que ce fut véritablement d’un cœur brisé qu’il mourut, ou, si l’on veut, que sa mort fut précipitée par ce bouleversement auquel il fut en proie. Et cependant, lorsque vint pour lui le moment fatal, c’est la plume à la main qu'il fut pour ainsi dire surpris, car pour tromper la douleur il avait voulu, malgré l’affreux désarroi dans lequel il se trouvait plongé, continuer quand même sa tâche d'homme de lettres et terminer un roman qu'il avait promis de livrer à la Revue des Deux Mondes : « La littérature est ma seule raison d’être; il faut que je me remette au travail? ». Brunetière, qui l’avait beaucoup connu, et à qui fut dévolue la pieuse tâche de prononcer le discours officiel aux obsè-

1. Le Théâtre de Cherbuliez. Revue Encyclopédique, 1899. 2. (Annales Poliliques et Littéraires, du 9 juillet 1899; Échos de Paris).

ques, a dit de Cherbuliez : « On ne lui a jamais entendu, que je sache, exprimer d’autre ambition que celle d’être et de demeurer jusqu’à son dernier jour ce qu’on appelle un homme de lettres ».

Emile Faguet affirme que Cherbuliez fut un homme heureux pour avoir pu réaliser jusqu’au bout sa véritable vocation : celle d’écrivain, et être ainsi parvenu à donner leur plus parfaite expression à ses aspirations secrètes, obtenant de la vie le maximum de satisfaction qu'il était en droit d’en attendre : « Cet homme », dit-il, dans son discours de réception à l’Académie Française, « fut heureux pour avoir cherché le bonheur là où il est, dans le travail, dans le culte du beau, et dans le devoir, ou plutôt, tant ces pratiques lui étaient naturelles, pour n'avoir pas eu besoin de le chercher* ».

Et cependant, Schérer a dit : « Je ne suis d’ailleurs pas sûr que le roman soit la vraie vocation de notre ami; et que la Revue des Deux Mondes en l’engageant de plus en plus dans cette voie, ait rendu service à notre littérature”. »

Et encore, « Ah, qu’on en veut par moments à Monsieur Cherbuliez.. et que n’eût-il été, si la volonté ou la destinée, /ata aspera, lui eussent permis de devenir tout ce qu'il était! » En effet, Schérer ne cachait pas qu'il eût préféré voir Cherbuliez, au lieu d'écrire des romans, continuer tout uniment dans la voie de la philosophie pure, où il s'était engagé au commencement de sa carrière; encore que ce même Schérer trouve que : « Ce dont le roman se passe le moins, c’est de philosophie »... et il est certain que notre auteur mêla à chacun de ses ouvrages de fiction une forte dose de la docte science. Il est vrai que, lorsque parut Le Comte Kostia, les amis de Cherbuliez, en dépit du succès immédiat et retentissant de ce livre, manifestèrent quelque surprise en apprenant que le jeune et brillant philosophe s’était transformé d'emblée et pour ainsi dire sans crier gare, en romancier à la mode. Très sincèrement, ils pensèrent qu'il s'était fourvoyé et, comme dit l’un d’entre eux à cette époque : « Quelle belle vocation manquée! Comme il aurait fait un merveilleux professeur de littérature comparée*! ».

C’est qu’en effet Cherbuliez, avec toute son érudition, sa tournure d'esprit éminemment philosophique, son éducation supérieure poursuivie pendant douze années, semblait, en devenant romancier, renoncer à une carrière qui s’annonçait pour lui brillante et féconde.

1. Discours de Réception à l’Académie Françaïîse en succession à Cherbuliez, 18 avril 1901.

2. Étude Critique de la Littérature Contemporaine, Schérer, vol. VIII, 1885. 3. Faguet. Discours de Réceplion, supra.

En

Et, toutefois, ne nous y trompons pas, c’est en tant que romancier qu’il fut admis à l’Académie Française. Émile Zola le faisait déjà prévoir un an à l'avance lorsqu'il disait : « J’ai bien peur que le jour où l’Académie aura un romancier à nommer, elle ne choisisse M. Cherbuliez, qui est un élève direct de George Sand. M. Cherbuliez est une autre coionne de la Revue des Deux Mondes, et Von sait que cette publication a la spécialité de fabriquer des Académiciens*».

Quand il s’agit de déterminer la vocation de quelqu'un, on est souvent fort embarrassé, car sur quelles données stables s’appuyer pour ce faire? Sur les aptitudes décelées dès la jeunesse? Pas toujours, car quel est l’adolescent possédant quelque peu sa langue et travaillé par le désir d’élucubrer, qui n’ait commis ce péché de jeunesse : un recueil de vers ou un embryon de roman? Peut-on le faire, grâce à une étude de l’évolution lente et de la maîtrise progressive du métier par l’auteur? Quelquefois. Mais dans le cas de Cherbuliez, le problème à cet égard se complique singulièrement, car il eut, comme l’a fait observer Faguet, l'habileté ou la chance de faire son noviciat à huit clos, puisque son premier, et pour d’aucuns, son meilleur roman parut lorsqu'il avait déjà trente ans. Ce qui l’a incité à écrire, est-ce donc le génie? L. Ducros nous déclare? : « Est-ce à dire que M. Cherbuliez soit un écrivain de génie? Je ne dis pas cela, répondrai-je avec Alceste. De grâce, s’écrie quelque part Marcel, un de ses héros favoris, ne parlons pas de génie; c’est un trop grand mot ».

Pour Cherbuliez, il n’est pas question de génie, à peine de talent. On l'appelle tout simplement un homme d'esprit et tout son labeur se trouve ramené aux proportions d’un passe-temps de dilettante lettré. Ce qui a causé cette impression, à notre sens fausse, c’est ce titre que tous, ou presque tous, se sont si généreusement plu à lui décerner : « Victor Cherbuliez est avant tout un conteur” ».

Pour lui le roman serait un simple prétexte à causerie philosophique à la Voltaire.

« M. Cherbuliez était un conteur dans le roman“ »... « Ce don de la causerie est peut-être le trait le plus caractéristique du talent de M. Cherbuliez .…. Certaines parties de ses romans sont avant tout

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