‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 222 sur 298 · André Beaunier. Revue Encyclopédique, juillet · texte numérisé non relu

André Beaunier. Revue Encyclopédique, juillet

4. Discours de Réception à l’Académie Française, Émile Faguet, 18 avril 1904.

des contes à la Voltaire‘ » Et encore... « La verve, voilà proprement la qualité dominante de M. Cherbuliez?. »

Cherbuliez rappelle donc Voltaire, c’est entendu (Nous y reviendrons d’ailleurs lorsque nous aborderons son style); et nous le rangerons parmi les disciples, imitateurs et pasticheurs du patriarche de Fernay, si l'on parvient à nous démontrer que la rubrique voltairienne s’applique à tout écrivain à phrases courtes et incisives, à tout auteur porté à philosopher et à tirer une leçon de la nature des choses; à tout homme de lettres qui ne craint pas de se montrer spirituel au moins une fois par page. Nous pensons, pour notre part, que c’est là qualité plutôt française que Voltairienne, bien que Voltaire l’ait possédée à un degré plus particulièrement éminent que la plupart des écrivains passés et présents. « Or, il est avéré, quoiqu'on dise à Berlin, que le sel attique et le sel gaulois sont les plus précieux condiments qu’ait inventés jusqu'ici l'humanité pour assaisonner ses pensées” ».

Cela dit, il reste, bien entendu, que Voltaire demeure Voltaire, et que Cherbuliez garde ses qualités, qui lui sont propres, entre autres la sensibilité, dont le grand homme ne faisait guère étalage, et qui est la sœur de la bienveillante sympathie.

« La facilité dans la production est une de ses caractéristiques. En 1863, il donnait dans la Revue des Deux Mondes du 1° juillet au 1° août, Le Prince Vitale, essai et récit à propos de la folie du Tasse, et l’année suivante, du 1° juin au 15 juillet, Paule Méré*. »... «Il ne s’effaçait pas derrière ses personnages : il les dominait plutôt; il souriait à les voir s’agiter et se morfondre. M. Cherbuliez était un causeur dans le roman*. »... « Loin de se laisser dominer par ses personnages, c’est lui qui les domine... ne le sentez-vous pas toujours dans la coulisse? »

« Il ne croyait pas assez lui-même aux histoires qu’il inventait, et ses personnages ressemblaient trop aux marionnettes de Gilbert Savile”. » Facilité, causerie, manque de sérieux, voilà bien précisée l'accusation la plus grave de ses critiques, et même de ses admirateurs et amis. Dès qu’un auteur semble abandonner le ton

. Œuvres de Cherbuliez, par Georges Meunier.

. Romanciers Français Contemporains, Charles Bigot.

. Préface de Victor Cherbuliez au Théätre des Marionnettes de Marc Monnier. . Leguay.

. Faguet. Discours de Réception à l'Académie Française, 18 avril 1899.

. Henry Houssaye. Hommes et Idées.

. Leguay.

I D OS à © 1

CAE L A w

LE ASE A AG

sérieux pour se livrer à un apparent persiflage, on n'hésite pas, en France du moins, à le taxer de manque de sérieux, voire de légèreté. Comment peut-on imaginer qu’un auteur qui a l'air de traiter son sujet avec une telle désinvolture soit sincère? Pour nous au contraire, il semble bien que ce soit le droit et le privilège de tout écrivain de prendre le ton qui lui convient, et même de paraître quelque peu persifleur, si le cœur lui en dit, pourvu que les idées qu’il émet soient bien à lui et exprimées avec conviction et fermeté.

Parmi les autres griefs, il convient de noter encore celui-ci : la facilité. Est-il possible, dira-t-on, qu’un auteur souflrant d’incontinence verbale soit à proprement parler, sincère? Un homme qui semble prendre plaisir à ratiociner et à tourner des phrases, n’estil pas par cela même sujet à caution? Dévider des périodes et sembler se gargariser de mots et de phrases joliment tournées n est-ce pas là une preuve de plus d’un esprit peu sérieux et enclin à se moquer du sujet et du lecteur? La facilité évidente d’un auteur le condamne, dès l’abord, et rend les gens soupçonneux, les fait douter de sa sincérité; car cela revient sans doute à vouloir faire prendre « la paille des mots pour le grain des idées ». On se méfie tout de suite de ce procédé, surtout quand on songe à un Balzac aux manuscrits raturés de mille et mille façons. Cependant qu’on se rappelle une (George Sand, aussi sincère et aussi convaincue pour faire triompher ses idées, dans son genre, que l'était l’auteur de la Comédie Humaine, el qui toutefois, ayant élaboré et longuement mûri ses romans dans son esprit, les écrivait ensuite sans, pour ainsi dire, aucune rature; qu’on pense à un Hugo couvrant ses manuscrits de milliers de renvois et de notes marginales, uniquement préocupé souvent de l’effet que pouvait produire sa période nombreuse, et alors peut-être pardonnera-t-on à Cherbuliez cette facilité qui a souvent fait rêver ses contemporains. De fait, il est certain que Cherbuliez était doué d’un esprit net et que les pensées lui venaient sans difficulté et pour ainsi dire de premier jet.

Un autre reproche formulé à son égard, et qui pourra peut-être surprendre, c’est que Cherbuliez faisait trop montre d'intelligence ! En allant au fond des choses, on pourra peut-être concevoir le bien fondé de cette critique, même si on ne s’y rallie pas absolument. L'intelligence nous met instinctivement en défiance contre la sincérité d’un homme ou d’un auteur. Vouloir faire montre de cette faculté semble être comme l'indice de quelque chose de superficiel et de peu probant. Lorsque l'esprit parle, 1l oblige le cœur à se taire, Instinctivement on pressent une sorte de sécheresse, d’insen-

ARE NAS . t ‘ |

sibilité, et d'intolérance ; car l'intelligence, « cette petite chose à la surface de nous-mêmes », comme l'a dit l’homme intelligent et fin que fut Maurice Barrès, par son intransigeance et son désir d’éblouir relègue au second plan la chaude et indulgente sympathie, et une sorte d’antagonisme s’élève en nous contre cette prise violente de possession de notre intellect par celui d’un autre. Cherbuliez paraît avoir trop souvent commis le péché d'intelligence : « Ne pourrait-on pas dire de Cherbuliez qu’il était supérieur à ses romans si estimables soient-ils, et qu'il ne nous y a certainement pas donné la chair de sa chair'? »

Car l'intelligence seule nous fait violence, et alors même qu’elle nous convainc, nous indispose. Cette tendance à considérer Cherbuliez comme un pur esprit, malheureusement dépourvu de tout élan et de toute émotion et faiblesse grâce auxquelles nous pourrions nous identifier avec lui, ou tout au moins trouver une note d’unisson, semble assez répandue parmi les critiques qui l'ont discuté, non seulement de son temps mais encore par la suite : « M. Cherbuliez fut dans toute la force du mot et dans son sens le plus élevé, un intellectuel. C’était avant tout une haute curiosité, comme disait Renan° ». « M. Cherbuliez sait mieux séduire qu'émouvoir; il a plus de sentiment que de passion, et plus d'esprit que de gaiété; ül sacrifie l'effet à l'impression”. »

Cherbuliez, en vrai idéaliste qu'il est, sait, à la vérité, introduire dans ses romans la note sentimentale; mais le sentiment sans la passion violente, aveugle, et déchaïînée paraît bien faible et presque factice; tant il est vrai que les romantiques à force de l’employer pour arrondir leurs périodes et sans grande conviction, croyons-nous, l’avaient discrédité. Le sentiment, soit qu’il soit décrit par les moralistes (dont était Cherbuliez) s’efforçant consciencieusement d'en tirer des aperçus philosophiques, soit que les romanciers à bout de souffle et d'imagination y aient recours dans leurs paroxysmes pour marquer un temps d'arrêt, nous paraît peu convaincant. Quand l’auteur en veine de sentiment ne trahit pas ses émotions ou ses états affectifs par des bégayements désordonnés, mais au contraire semble mêler son examen introspectif de réflexions à froid, on se sent tout de suite mal à l’aise et on en vient tout naturellement à l’accuser de manque de sincérité :

« Cherbuliez wears an easy air of being amused at his own inge- . Leguay.

. Émile Faguet. Revue Politique et Lilléraire, juillet-décembre, 1899. . Houssaye, supra.

CORRORE

nuity... He deceives us into feeling something with which he does not sympathize.… It seems to him to be a matter of indifference what he shall write about. He can make anything right ‘. » « De ses ingénieuses fictions, il reste le témoin souriant et rien de plus”. » E. Tissot” remarque que « le public ne parvenait pas à s’émotionner aux récits de ce romancier qui s’amusait en racontant les drames les plus pathétiques. »

Cependant, pour quiconque a lu ses divers romans, les uns à la suite des autres, une impression très nette d'unité et de sincérité manifeste se dégage. On a l’impression d’une personnalité qui, quel que soit le sujet, poursuit son rythme égal et inlassable. Dans l'étude détaillée de ses romans nous serons à même de le retrouver intact, truchement sincère de ses idées et de ses pensées, sous la forme kaléidoscopique du « Raisonneur »; et ce raisonneur nous fait l'impression très vive et très exacte d’un homme qui s’eftorce sincèrement de nous communiquer ses impressions sous une forme à la fois vigoureuse et censée. Le bon sens semble en être la note dominante : « La qualité maîtresse de M. Cherbuliez, c’est. le bon sens, à l'appeler par son nom‘ » ... « Il juge sans passion et sans parti pris *» .… «Ilne hait rien tant que l’exagération et l’outrance® »

Toujours dans l’article cité de Bellaigue nous trouvons cette remarque, citation elle-même du Journal d’Amiel :

« Cherbuliez sait Les secrets de l'intelligence mieux que ceux de l’amour. Les grands souffles n’ont guère passé sur lui... C'est par l'esprit qu'il nous prend... » et encore : « C’est un raffiné d’Alexandrie remplaçant par l'ironie qui laisse libre le pectus qui rend sérieux. Pascal dirait : Il n’est pas monté de l’ordre de la pensée à l’ordre de la charité... » C’est en demander beaucoup à un simple romancier, nous semble-t-il. Ailleurs dans le Journal nous lisons encore :

«4 décembre 1876. Beaucoup songé à Victor Cherbuliez. Le roman est peut-être la partie la plus contestable de son œuvre parce qu'il y manque la naïveté, les entrailles, l'illusion. Mais que de savoir, de finesse et d’esprit.. [l m'étonne et je l’admire”.….. »

. Atlantic Monthly, February, 1873, Perry.

. Camille Bellaigue. Correspondant, 1893.

. Revue Encyclopédique, juillet 1899.

. Henry Houssaye. Hommes et Idées.

. Revue Encyclopédique, À. Beaunier.

. Correspondant, Camille Bellaigue.

. Amiel. Fragments d'un journal, éd. de 1887.

1 © 7 À & No +

Les réactions d’Amiel à l'égard de Cherbuliez seraient intéressantes mises bout à bout. Elles le montreraient admiratif, enthousiaste (avec excès), puis soupçonneux, défiant de cet homme qui malgré sa cordialité ne se livrait pas : |

« C'est un Méphistophélès calme... sa malice consiste à tout deviner, sans se laisser deviner lui-même, et à faire PEeSSent qu'il tient dans sa main le secret universel, mais qu'il n’ouvrira cette main qu'à son heure, et s’il lui plaît’. » Un vrai Fontenelle en sommel!... « Tout au fond de cette source profonde, y aurait-il un crocodile? En tous cas, il a l'esprit le plus déniaisé et le plus dépréoccupé qui se puisse voir, et vaste à tout contenir... Les angoisses de la conscience ne semblent pas son fait. Son tribunal suprême, c’est La raison. »

L'impression de manque de sérieux et partant de sincérité a été

notée par d’autres, il faut bien le dire :

« Dès la première page de l’un quelconque de ses romans », dit Charles Bigot, «il a toutes sortes de façons de dire : Prenez-y garde.

L'histoire que je vais vous conter n’est jamais arrivée... » Il a l'air

selon eux de débiter un rôle plaisant, et tant pis si les nigauds s’y laissent prendre :

« On a dit de M. Cherbuliez », affirme Firmin Boissin qui ne l’aimait guère” : « Qu'il ressemble à un bas bleu genevois qui réciterait une conférence méthodiste en dansant une gavotte. » Cependant tous les critiques ne sont pas d'accord. Par exemple Georges Meunier* « Cet accent de sincérité qui vibre si honnêtement même lorsqu'il heurte des préjugés ». Le fait souvent constaté que s’il ne s’identifait pas entièrement avec ses personnages, et au contraire les dominait, blâmé par les uns, loué par les autres, n'est-il pas dans un sens indice de sincérité de sa part? Il cherchait à convaincre.

« Il ne s’effaçait pas derrière ses personnages » (Faguet).

« Ne le sentez-vous pas toujours dans la coulisse? » (Houssaye).

« Il ne s’est jamais soucié de littérature impersonnelle » (id).

« Rien de si personnel qu’un roman de Cherbuliez » (Marcel Prévost. Revue encyclopédique, 1882).

À moins enfin de l’accuser de pure hypocrisie, on ne peut que souscrire à ce qu'il a dit lui-même très nettement sur ce qu'il considérait sa vocation de romancier. Dans l'éloge qu'il fit naguère de

1. Amiel. Fragments d'un Journal, éd. de 1887, daté du 3 avril 4864. 2. F. Boissin. Polybiblion, juillet-décembre 1887. 3. G. Meunier. Victor Cherbuliez, Hachette, 1901.

Dufaure, à l’Académie, il se qualifie de « romancier très épris de sa profession et de tout ce qui la concerne ».

Et plus tard, devant cette même Académie, Emile Ollivier rapportait de lui ces paroles qui devaient être son acte de foi :

« Chaque profession a ses vertus, la parfaite sincérité est la vertu professionnelle de l'artiste. »

Brunetière comme bien d’autres s’est plu à accentuer la valeur morale qu'il incarnait, et cela s’accorderait assez mal avec l'imputation de manque de sincérité qui lui a été faite :

« Lui qui avait toutes les qualités de l’homme de lettres, il en ignorait tous les défauts. — À une brochure très vive contre un de ses romans (Paule Méré), il répondit par un si complet silence qu’on se demanda s’il la connaissait. »

Qu'on ne lui reproche pas d’avoir souvent paru plus enjoué qu’il n'aurait peut-être dü, c’étail en vérité sa marque de ne pas voir la vie en noir :

« Il repoussait », dit Faguet, « le pessimisme... avec une très saine énergie. [Il avait un immense mérite à rester optimiste tout en restant romancier... Il n’était pas capable de croire au mal absolu. C’est une infirmité charmante... » Car « Il avait ce sel de la vie qui s’appelle la gaieté, gaieté un peu intérieure qui se montrait peu dans le monde, mais qui se révélait délicieusement dans le privé et qui éclate bien souvent dans ses écrits... esprit de satire très vive mêlée d’une indulgence narquoise encore et inquiétante, mais d’où la bonté n'était pas absente‘ ». Le primum vivere deinde philosophari ne s'applique pas à lui. Vivre pour cet homme sédentaire, c'était écrire et tirer une leçon de la nature des choses. Nous éprouvons presque tous le besoin souvent impérieux de nous projeter en quelque sorte au dehors de nous-mêmes. Certains vivent leurs rêves, d’autres, comme Cherbuliez, se contentent de les écrire et pour eux ce besoin de s’épancher constitue lindispensable dérivatif. Et c’est ainsi qu’il a pu dire :

« La littérature m’est une délivrance, jeter ses rêves sur le papier est une façon d’en finir avéc eux ?. »

1. E. Faguct. Éloge de Cherbuliez. Discours de Réception à l'Académie, séance du 48 avril 1901.

Page 1