‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 223 sur 298 · Article sur Lord Beaconsfeld. Revue âes Deux Mondes · texte numérisé non relu

Article sur Lord Beaconsfeld. Revue âes Deux Mondes

« Cherbuliez », a dit M. Marcel Prévost dans Le discours qu’il prononça sur la tombe de l'écrivain, « a représenté le roman imaginatif, la tradition de George Sand... et pourtant autre chose. Indifférent aux clameurs des écoles, ce grand liseur fut le moins influençable des écrivains. »

Retrouver les influences diverses qui s’exercèrent sur lui et marquèrent les étapes de sa formation serait donc à ce compte une tâche ardue sinon impossible. Cependant des critiques, Faguet, entre autres, ont cru pouvoir déterminer une progression se manifestant sur l’ensemble de son œuvre, tout au moins quant aux sujets traités. Nous nous proposons d'étudier cette évolution.

En attendant contentons-nous de constater que si Cherbuliez eut une « manière », elle fut chez lui toute personnelle et absolument délibérée. Ayant eu, comme on l’a dit, la chance de faire son noviciat à huit clos et de débuter dans la littérature de fiction vers la trentaine en pleine possession de son talent, il ne saurait être question de renvoyer le lecteur à ses premiers lâtonnements, à ses « errements de jeunesse ». À considérer son premier roman, Le Comte Kostia, on ne pourra pas dire par exemple, voilà d’où il est parti; et son dernier, Jacquine Vanesse, voici où il aboutit.

« Pour nous », dit M. Leguay, « qui jugeons d'ensemble et à distance, toute l’œuvre de Cherbuliez, Le Comte Kostia nous apparait non plus comme une promesse, mais comme l’un de ses romans les plus originaux. Il en écrira de plus vraisemblables, où la psychologie des personnages sera mieux étudiée, le dénouement peut être mieux amené; il n’en écrira pas de plus brillants, s’il faut tout dire, de plus amusants. Il se défiera peut-être un peu désormais de son imagination; certaines exubérances disparaîtront. Mais il n’acquerra aucune qualité nouvelle. Dans ce premier roman, qualités et défauts, 1l est tout entier. « Aussi peut-on souscrire, en y réfléchis-

sant, à ce mot de Lanson qui d'abord étonne un peu : « Le Comte Kostia donne la note de ses romans romanesques ». Il faut songer que Cherbuliez avait plus de trente ans quand il écrivit, et cette naturelle maturité de l'esprit qui ne s’obtient pas, même avec douze années d’études supérieures, des voyages et l’exercice du professorat. L’erreur des critiques fut de l’avoir pris pour un débutant quelconque. Mais déjà Montégut, à une époque, il est vrai, où Cherbuliez n'avait donné qu'une partie de son œuvre, marquait sa préférence pour Le Comte Kostia, « une des plus belles œuvres d'imagination qui aient paru en France depuis plusieurs années... » C’est celle, ajoutait-il « qui m'’inspire la plus vive sympathie, parce qu'elle est la seule dont la lecture ait eu le privilège de me faire éprouver les mêmes émotions que nous font éprouver les vieux maîtres de la poésie ». Montégut, l'excellent traducteur de Shakespeare, y trouvait le sentiment du mystère.

« Critique (dit encore ce dernier auteur), c’est l'imagination qu'il a choisie pour conseillère et pour guide’. »

Cette imagination dont les feux d’artifice éblouissants passionnèrent dès l’abord ses lecteurs de la Revue, fut sa marque distinctive ; et c'était bien ainsi, puisqu'il se spécialisa dans la création du roman romanesque dont c’est un des plus indispensables ingrédients. On se demanda même si du train dont il était parti, il pourrait tenir longtemps dela sorte :

« L’auteur », objectait une de ses admiratrices, « dépense trop d'idées, il n’en aura plus pour son prochain ouvrage ». — « N'ayez crainte », lui répondit l’oncle Joël à qui cette critique était adressée, « la provision n’est point encore épuisée ; quand les érudits s’avisent d'avoir de l'imagination et du goût, leur esprit s’alimente à des sources intarissables*. »

Il sut en effet montrer par la suite que les craintes de son enthousiaste lectrice n'étaient nullement fondées. Ayant accumulé si patiemment pendant de nombreuses années une étonnante quantité de connaissances ilne risquait aucunement de s’essoufler en chemin. L’étendue de son grand savoir qu’il sut si bien utiliser dans ses ouvrages de fiction pure, nous en avons la mesure dans son « premier-né », Un cheval de Phidias. C'est dans ce sens qu’il faut sans doute interpréter cette remarque d’un de ses critiques, quand il dit : « On pourrait déduire de ce livre toute la suite de ses œuvres”. »

1. Revue des Deux Mondes, E. Montégut, mai 1867. 2. Critique des livres nouveaux, Joël Cherbuliez, Genève, 1863. 3. R. de Bonnières. Mémoires d'aujourd'hui, 1865, 2° série, Ollendorf.

Nous avons étudié ailleurs la nature particulière de cette science à base encyclopédique ‘ correspondant sans nul doute à la nature vraie de son esprit; car autrement comment expliquer le disparate apparent des études qu’entreprit à Paris par exemple cet homme au jugement si logique et si clair? En attendant qu'il trouvât son domaine propre, le plus fécond, aux dires de plusieurs, celui du publiciste autorisé qu’on sait, il était normal qu’il mît sa vaste érudition au service du romancier qu'il voulut d’abord être. Les surprises érudites qu’il ménageait à ceux qui le lisaient ne pouvaient que renforcer par leur incontestable vérité les effets un peu surprenants de son imagination. Procédé ou façon naturelle de concevoir et d’écrire, il convient d’en noter la permanence et la continuité tout au long de son œuvre. Même lorsque devenu revuiste attitré, à partir de 1874, et en droit désormais de dissocier s’il l’eût voulu les deux genres, il persista à composer des romans mi-imaginatifs, mi-savants et n’eut pas lieu de s’en repentir.

Son universalité de fin lettré est effectivement notée comme ayant été jusqu’à la fin chez lui une caractéristique essentielle par E. Faguet, dans l'éloge qu'il fit de Cherbuliez à son entrée à l'Académie :

« Sachant lire dans toutes les langues de l’Europe ou à peu près. il avait une érudition variée.

« Vous le voyez tout pénétré de philosophie allemande ; la page tournée, vous vous persuadez qu’il a passé toute sa vie à étudier la Renaissance italienne ; et plus loin vous saluez en lui le platonicien à qui rien de ce qui fut grec n’est étranger ; et ailleurs vous vous apercevrez que s’il est un dévôt de J.-J. Rousseau, il abonde en souvenirs de Voltaire, de telle sorte que vous êtes, en définitive, un peu désorienté devant ce cosmopolitisme intellectuel...

« Tel était l’état d'esprit de M. Cherbuliez lorsqu'il interrogeait si passionnément l’âme d'un Dante, d’un Pétrarque ou d'un Tasse. Il en restait quelque chose quand il se jetait en plein dans le présent. Il en restait une philosophie très riche, très avertie, très abondante et très souple ».

La philosophie de Victor Cherbuliez! Elle constitue comme la trame, l’armature de toute son œuvre. La continuité de l’œuvre c'est sa continuité à elle, l’échafaudage, à mesure qu'il l’édifiait, n’a jamais faibli d’un pouce, d’une ligne.

C’est toujours au nom du même idéal, toujours en vertu des

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