Voir chap. : L'érudition
mêmes principes qu'il a distribué leurs rôles aux personnages de sa création, qu'il leur a assigné leur fin dernière. C’est d’ailleurs un peu la raison pour laquelle, sans doute, les dénouements sont le point faible de ses romans. Le problème est d'habitude posé et bien posé, mais la conclusion en est trop géométrique. La vie n’est pas ainsi. On sent presque invariablement que l’auteur est arrivé à la vraie solution dès les deux premiers tiers du livre, mais toute démonstration tant soit peu complète suppose des corollaires, et la Revue exigeait probablement un nombre déterminé de mots. Telle était la nécessité du métier. Depuis G. Sand, qui trouvait à redire à la dernière partie du Comte Kostia, nombre d’autres critiques ont fait de semblables réserves sur les romans qui ont paru ultérieurement. L’un d’eux a qualifié ces fins embrouillées de « descentes du ballon », et nous devons le reconnaître, non sans cause.
Par ailleurs, si on peut admettre comme un caractère distinctif des romans de Cherbuliez ce manque de netteté et de naturel qu’on remarque dans chacun d'eux à peu près, la raison en est aussi la tournure même de son esprit philosophique : la complexité de la vie ne lui avait pas échappé malgré son robuste idéalisme. S'il se permettait de faire quelques crocs-en-jambe à la vraisemblance des faits pour satisfaire aux exigences du genre romanesque dans lequel il se spécialisait, il était trop bon psychologue pour ne pas tenir compte de la très grande complexité de La vie de l’âme. Cela seul suffirait à expliquer ses laborieuses conclusions. Il fallait aboutir dans le sens prévu par le lecteur. Cherbuliez aboutissait donc, mais sans conviction, d’où la critique.
Cherbuliez reconnaissait par exemple que nul caractère n’est tout d’une pièce, que l’homme n’est pas tout bon ou tout méchant. Les personnages coquins pour l'ordinaire mais susceptibles de faire preuve d'une certaine grandeur d'âme à l'occasion, abondent dans son œuvre entière. Faire ressortir cette dualité est encore sa marque et son mérite. « Renan a longuement parlé de Méta Holdénis dans sa réponse à Cherbuliez. Il y voyait la création la plus achevée de l’auteur, une de celles, avec Paule Méré, où il s'était attaqué au problème délicat par excellence, celui des frontières du bien et du mal”. » C’est ce qu’a également observé Camille Bellaigue: « Dans Paule Méré non moins que dans Méta Holdenis se manifeste le libéralisme intellectuel et moral de M. Cherbuliez*. »