F. Brunetière. Discours académique, 4 juillet
que les arides abstractions philosophiques. Reprochera-t-on à Paul Bourget d’avoir écrit le Disciple sous la forme romancée? Non, sans doute. Alors pourquoi incriminer Cherbuliez, qu’on peut dans une certaine mesure considérer comme un précurseur dans ce genre?
Et puis, n’en déplaise à Schérer et aux autres, si le roman est le moyen d'expression choisi par notre auteur n’est-ce pas tout simplement parce qu'il se croyait, à tort ou à raison, doué pour cela? Le succès immédiat et vraiment considérable du Comte Kostia, un livre qui dût certes lui coûter beaucoup moins de labeur que ses Causeries Athéniennes, mais dont le profit fut pour lui bien plus grand, ne put que le confirmer dans sa résolution de devenir romancier de carrière. Pour le surplus, nous renvoyons au chapitre Vocation quant aux motifs qui ly incitèrent.
Victor Cherbuliez a écrit vingt-quatre romans ou plutôt vingt-trois si on en excepte Les Causeries Athéniennes, qui n'est à la vérité qu'une conversation à plusieurs personnages. Ces productions échelonnées sur une période de trente-cinq années constituent une œuvre assez importante et assez régulièrement présentée pour qu’elle mérite à son auteur une place honorable parmi les professionnels de la littérature de fiction.
Étant donné que ses autres attributions à la Revue prenaient une part importante de son temps, on peut peut-être supposer que la facilité, l'abondance, était son fort ; que la vivacité de son imagination, aidée de sa prodigieuse mémoire, devait rendre son travail de création facile. Il est de fait qu’il a lui-même reconnu souffrir d’un débit trop coulant, portant évidemment préjudice à la qualité du travail. Un manuscrit original que nous possédons de lui, Un voyage dans les oasis de la Tripolitaine, semble renforcer ce dire : pas une rature, pas une note rapportée, mais une pensée de premier jet qui va sans arrêt. Toutefois ceci n'implique nullement le manque de travail préparatoire. À en croire P. Godet, Cherbuliez « n’était pas un improvisateur, un spontané ; sous ce rapport il est aussi différent que possible de son ami Marc Monnier dont la facile abondance le rendait rêveur... La facilité n’était point son point distinctif. [l est si rare qu’elle nous soit dévolue à nous autres Suisses romands. Je me souviens de cette boutade de Marc Monnier : Le Suisse Romand est un être à qui l'Éternel a dit, Tu ne te débrouilleras jamais. Il citait des exemples hélas ! trop décisifs; mais il exceptait son ami Cherbuliez! ».