Philippe Godet. Semaine littéraire
Lie 432 VIE ET OEUVRE DE VICTOR CHERBULIEZ
Du point de vue rapidité de rendement, s’il est permis d'employer cette phrase commerciale à propos de Cherbuliez, esclave du numéro à tirer, on peut convenir que : « la facilité dans la production est une deses caractéristiques. En 1863, il donnait dans la Revue des Deux Mondes du 1° juillet au 1” août, Le Prince Vitale, essai et récit à propos de la folie du Tasse, et l’année suivante du 1° juin au 15 juillet Paule Méré. Les deux ouvrages parurent en librairie en 1844". »
Les romans de Cherbuliez considérés dans leur ensemble témoignent certainement d’une évolution manifeste :
Il y a d’abord sa première manière, franchement romanesque, marquée par l'abus de procédés d’opéra-comique et dépassant la vraisemblance. Mais Émile Faguet en juge autrement : « Il fut », dit-il, « d’abord un conteur exotique comme nous disons aujourd’hui... C’est à cette catégorie des romans de mœurs européennes qu'il faut rattacher L’Aventure de Ladislas Bolski et aussi Le Prince Vitale. et aussi Samuel Brohl…. etaussi l’étonnante Méta Holdenis. Dans Paule Méréil serapprochait de nous. Il peignait des Genevois. Dans Prosper Randoce Cherbuliez décidément envahissait la France elle-même ». Il est bon de faire observer cependant que Faguet commet ici une légère erreur : Samuel Brohl est de 1877 et Prosper Randoce l’antidate, puisqu'il parut en 1868. « Dès lors », poursuit Faguet, « à sa spécialité de roman exotique qu’il n’abandonna jamais complètement, Cherbuliez ajouta le roman proprement romanesque… À mesure qu’il avança, il se rapprocha insensiblement du roman presque purement psychologique et du roman de mœurs. C’est la marche naturelle. On commence par imaginer, on continue par observer et l’on finit par réfléchir ». À notre avis l’évolution de Cherbuliez fut autre : d’abord des romans qui sont tout à la fois romanesques, exotiques et psychologiques, puis d’autres où les éléments romanesque et exotique à dose presque égale peu à peu s’effacent pour céder le pas au genre presque réaliste et au genre sociologique ; le caractère psychologique demeurant non amoindri.
On a parlé de romans suisses (ou genevois) tels que Paule Méré, La Revanche de Joseph Noirel; de romans parisiens : Le Fiancé de Mademoiselle de Saint-Maur, La Ferme du Choquard;romans provinciaux, L'Idée de Jean Téterol, Olivier Maugant, etc. Cette distinction nous paraît fort artificielle et ressemble par trop à une classification à la Balzac. Il est avéré que Cherbuliez a aimé à « changer la scène des
1. Leguay. Note : Le Prince Vitale est annoncé dans le numéro du 6 février 4864 de la Bibliographie de la France, Paule Méré dans celui du 3 décembre.
histoires qu’il inventait. Dans Le Roman d’une Honnéte Femme, il avait peint la Provence du nord, le plateau de Grignan, les vallées de la Berre et du Lez, les monts de la Danceet le Ventoux à l’horizon. Cette région lui plaisait. Il ne voulut pas s’en éloigner brusquement. Avec Prosper Randoce, paru dans la Revue du 1° juillet au 15 août 1867, il nous transporte à quelques kilomètres seulement vers l’est, de l’autre côté du plateau Valréas, à Nyons au bord de VAygues.
Mais c'était là moyen très légitime chez un auteur qui, soucieux de donner au cadre autant de vérité d'observation que possible, peignait les paysages qui venaient de faire impression sur lui et qu’il avait encore dans les yeux, pour ainsi dire.
Qu'il y ait eu une courbe dans la production de ses romans jugés du point de vue de leur excellence, cela est très probable, encore que les critiques ne soient bien entendu pas toujours d’accord quant à leurs valeurs respectives. Et comment pourraient-ils l’être ayant chacun d’eux un critère d'appréciation différent? C’est ainsi que Faguet dans l’article cité antérieurement déclare : « Ce n'est pas que, 1l y a une dizaine d’années environ, Cherbuliez à mon avis n’eût pas un peu baissé; et je n'ai aimé trop fort ni La Bête, ni La Ferme du Choquard. Mais il semblait que ce fût là une coquetterie; car les toutes dernières œuvres de Cherbuliez : Le Secret du Précepteur, Après Fortune Faite, Jacquine Vanesse, marquèrent au contraire comme une renaissance... ». Ce qui n’empêche pas d’autres critiques de trouver que La Ferme du Choquard est un chef-d'œuvre, que Le Grand Œuvre est un hymne superbe au progrès, etc. De même Brunetière remarque à propos des dernières œuvres du romancier que « si peut-être son imagination avait un peu perdu de sa première fraîcheur elles avaient gagné par ailleurs en observation et en vérité. »
Homogène dans son ensemble, la série des romans de Victor Cherbuliez a à notre avis évolué très normalement. Nous nous proposons cependant d'étudier dans le chapitre qui suit tout fléchissement possible que l’auteur ait pu sentir dans sa méthode de travail et les efforts qu’il a pu tenter pour y remédier.
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Dans les deux chapitres qui précèdent nous avons voulu montrer que Victor Cherbuliez avait été romancier par vocation et que dans l'ensemble sa carrière, tout en maintenant une certaine unité, avait subi une évolution naturelle et logique.
Nous avons également posé le problème d’un renouvellement possible de sa part — et après tout, quel homme de lettres n’a pas essayé et souvent réussi semblable changement? — Nous désirons dans le présent chapitre déterminer l’importance de sa ou de ses tentatives dans ce sens; cela nous permettra, sinous y parvenons, à faire le dernier point de sa carrière littéraire. Sainte-Beuve nous y convie et le conseil nous en semble bon : « Le deuxième momentde l'écrivain l’heure où ilse gâte, où 1l se corrompt, ou il déchoit, où il dévie... car à ce moment l'excès de sa vertu, l’exagération de son excellence, devient une faute et cependant grâce à cet abus même, on peut découvrir son mérite particulier » (Nouveaux lundis, 111). On est en droit de supposer que ce moment correspond plus ou moins à un effort qui se fait chez lui pour modifier sa manière d'écrire soit par la forme, soit par le fond.
Généralement l'écrivain isolé est charitablement averti qu'il baisse par ses confrères et par la critique. Mais souvent l'avis n’est pas écouté, car il peut, et quelquefois à juste titre, l’attribuer à l’envie ou à la malveillance. Toutefois, la diminution des bénéfices de librairie, la faveur décroissante du public sont des indices plus sûrs; et il est bien rare qu’il n’en conçoive quelque alarme.
Mais pour le romancier arrivé et couvert par une entreprise prospère possédant un nombre constant d'abonnés fidèles, la chose est plus malaisée.
C’est donc l'écrivain lui-même qui doit s'interroger et avec franchise et avoir le courage de se dire ses propres vérités. Nous avons
quelques raisons de croire que Cherbuliez eut cette franchise et ce courage.
Dès le début de sa carrière d’ailleurs, il avait décidé d'adopter une méthode destinée à retarder sinon à empêcher complètement l'épuisement du filon qu'il exploitait : « Je crois », écrivait-il à son directeur Buloz, « que les assolements sont aussi bons pour le cerveau que pour la terre. » Et de fait, on remarque dans sa production, surtout dans celle des premières années, une alternance très marquée quant à la nature de l’œuvre : un roman romanesque sera suivi d'une étude (il est vrai sous forme romancée) soit esthétique, soit historique, soit sociologique. Les Causeries Athéniennes furent suivies du Comte Kostia, Le Prince Vitale succéda à Paule Méré, Le Grand Œuvre au Roman d'une Honnête Femme.
On verra dans le chapitre Succès que le roman le plus prisé de Cherbuliez ne fut pas Le Comte Kostia, cependant c’est ce dernier qui fut son point de départ; et si d’autres connurent des triomphes de librairie plus considérables, à en juger par le nombre de leurs éditions, ce fut lui qui le fit connaître et qui lui assura sa soudaine notoriété. Faire aussi bien ou faire mieux dût donc être sa préoccupation constante.« Le Comte Kostia », dit Montégut, « est un de ces livres qu’il est presque dangereux de faire, car ils donnent au lecteur le droit de trop attendre de ceux qui le suivent'. »
Ce roman fut une découverte, celle du genre dit cosmopolite. Il est a présumer que l’auteur s’efforça par la suite de créer autre chose d’également original.
Mais ce n’est guère qu’en 1880 que nous le voyons essayer d’un genre nouveau pour lui, la nouvelle, avec Amours fragiles. Soit que ces contes à la Voltaire, charmants pourtant, n’aient pas eu l'heur de plaire à ses lecteurs habituels qui peut-être les jugèrent trop peu sérieux et trop lestes d’allure, soit peut-être qu’un malentendu survenu à propos de l’un d’eux ne l'ait incité à renoncer à ce genre, il n’y revint pas.
Citons un passage d’une lettre de lui au sujet ‘de ce malentendu. La lettre en question est inédite, porte la date du 2 août (sans millésime) et ne fait pas mention du nom de la personne à qui elle est adressée :
« Mon cher ami,
« C’est à moi de regretter vivement ce fâcheux incident. Après m'avoir conté l’aventure en question, vous m’aviez dit : Faites-en ce qu'il vous
4. Montégut. Revue des Deux Mondes, La Nouvelle littérature française, 15 mai 1867,
plaira. J'ai laissé passer deux ans sans avoir l’idée d’en faire quelque chose. Qui a bu boira, et qui fait une nouvelle est condamné à en faire plusieurs. Je venais d’en terminer une beaucoup plus longue, en deux parties, et je la laissais dormir avant dela mettre au net, quand je ne sais par quel hasard Booth me revint à l'esprit. Que n’ai-je pu deviner votre projet ! Je me serais empressé, comme vous pouvez le croire, de renoncer au mien et de sacrifier ces quelques pages, qui, à mon vif regret, ont paru plus tôt que je ne pénsais. »
Il faut croire que le désir de changement le hantait vers cette époque, car en 1881, donc l’année qui suivit, paraissaient les livraisons de Noires et Rouges. Avec ce roman, Cherbuliezfit « manifestement un effort pour se renouveler. Il voulut, dans une fiction romanesque, présenter à ses lecteurs la peinture d’un certain monde politique et d’un certain monde religieux ». C'était au moment de « l’amnistie accordée aux proscrits de la Commune, celle où pour la première fois, la fête nationale fut célébrée le 14 juillet.
« Il est évident que Cherbuliez dut entendre et lire à ce moment bien des sottises de droite et de gauche. Il sentit le besoin, comme il aimait à dire, de se secouer les oreilles. À ces conditions politiques ayant influencé Noires et Rouges, il en faut ajouter une autre toute littéraire. Il y a dans ce roman un certain réalisme inconnu aux précédents. Cherbuliez nous conduit dans un hôpital : il énumère les phlyctères, les bubons et les pustules. C’est que l’école naturaliste faisait alors beaucoup parler d’elle, que les romans de Zola étaient fort lus et que, même en s’en défendant, il est difficile de ne pas respirer l’atmosphère de son époque. La longueur de Moires et Rouges, qui a plus de quatre cents pages, et ce désir même de peindre comme dans une vaste fresque un grand confit politique et religieux, s'expliquent mieux, semble-t-il, toutes ces circonstances étant connues. Mais si Cherbuliez voulut peindre unefresque, la critique de son œuvre se trouve faite par une seule épithète de Renan : Vos charmantes peintures de Noires et Rouges’... »
Ce roman fut par conséquent loin d’être un succès; mais comme il a été dit, le réalisme était alors à la mode. Flaubert venait de mourir (en 1880) et les nombreux articles qui consacrèrent sa gloire littéraire donnèrent peut-être à Cherbuliez l’envie de se risquer lui aussi dans le genre où avait excellé le maître. Sans doute est-ce là la raison qui motiva le choix du roman suivant qu'il écrivit,
4. Leguay. « Il s'est trouvé, toutefois, longtemps après, un Genevois pour écrire
que Noires el Rouges était peut-être bien aussi un chef-d'œuvre. (Journal de Genève du 7 juillet 4899.)
La Ferme du Choquard. Toutes proportions gardées, c’est une Madame Bovary poussée au noir que Cherbuliez tente de nous peindre. L'héroïne, il est vrai, ne connaît pas les vacillations de la pauvre Emma, mais les éléments essentiels s’y retrouvent. La brutalité des détails physiologiques de Novres et Rouges en est heureusement absente. D'ailleurs, rappelons la boutade de Cherbuliez dans Prosper Randoce :
Boileau disait : Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales. Aujourd'hui on pourrait dire quelquefois : Ce ne sont que viscères.
Nous pouvons supposer que ces détails, nulle part employés autre part par lui, lui répugnaient.
La Ferme du Choquart fut diversement appréciée. Faguet la trouve mauvaise. Mais nous lisons aussi que : « La Ferme du Choquart, le premier roman publié par Cherbuliez après sa réception à l’Académie française, est un des meilleurs qu’it ait écrits, le meilleur assurément de sa production parisienne‘ ».
Cherbuliez lui-même s’en montra-t-il satisfait? On ne saurait l’affirmer. Toujours est-il qu'il n’abandonnera pas le genre. C’est ainsi que suivit Olivier Maugant du même ordre, qui avec les deux romans précédents termine la série de ses œuvres d'inspiration franchement réaliste et marque la fin de sa tentative de renouvellement par ce moyen. Olivier Maugant (paru en 1885), fut en eflet attaqué avec beaucoup plus de violence que les autres de ses romans. C’est lui que ses critiques les moins bien disposés à son égard, citent le plus volontiers pour exposer ce qu’ils considèrent chez lui l’excès d’érudition et le pédantisme flagrant.
« Avec Olivier Maugant, Gherbuliez fit un nouvel eflort pour se renouveler. L'idée de choisir des mines, des hauts-fourneaux, des bureaux d'usine pour décor, des ouvriers, des politiciens, des ingénieurs pour personnages, une grève pour moyen, est révélatrice. Il s'était documenté sur place et avait assisté au coulage de la fonte et de l'acier. Il était descendu dans une mine et nous a fait part de ses impressious”? ».
Après Olivier Maugant, Cherbuliez revient à la méthode de « l’assolement » avec un roman sociologique, La Bête, ce qui est peut-être symptôme d’un nouveau fléchissement auquel il se serait efforcé de remédier.